« Le surhomme, incarnation de la puissance | Page d'accueil | Le roman rock »

21 juin 2005

Il faut penser l’Europe radicalement !

medium_zizek.jpg


« Oui, l'Europe serait la panacée contre tous les maux. En attendant, l'atmosphère est de plus en plus anti-élitiste. C'est dans cette perspective qu'il faut souligner le rôle particulier de l'Internet dans l'organisation du non français. Sur le Réseau se propageaient les rumeurs les plus paranoïaques, mais les utilisateurs du Net avaient la conviction jubilatoire d'être plus malins que la presse écrite. Alors que celle-ci était, dans sa majorité, sage et proeuropéenne, le Net était presque entièrement négatif. Et cette négativité était fondée sur la célébration de sa propre intelligence. C'est pour cela que le non français est en partie un non d'enfants gâtés et d'enfants terribles. » Peter Sloterdijk

Dans le débat contradictoire qui survient au lendemain du grand raz-de-marée à propos de la Constitution européenne, dans la cacophonie générale, dans laquelle on entend désormais beaucoup d'intellectuels pro-oui prendre la parole pour accabler le peuple français, peuple de pauvres plaisantins, de farceurs, d'enfants gâtés, de décérébrés, cherchant par ailleurs à utiliser les difficultés récentes de la communauté européenne à retrouver une cohérence, afin de dénoncer l'irresponsabilité notoire des tenants du Non, nous cherchions une voix différente, un penser autre, radical...

Or, il en fut une. Celle d'un philosophe contemporain : Slavoj Zizek. Déjà l’une des voix majeures du débat sur la post-modernité, sa pensée est forte, en ce sens qu’elle se présente comme une grille de lecture pertinente de notre époque trouble et complexe, et plus encore qu’elle offre un univers conceptuel riche, volontiers dérangeant et très souvent provocateur, sans jamais manquer de lucidité ou de finesse, tant sa lecture est aiguë et rigoureuse à propos de notre ère dans le corpus philosophico-politique actuel.

Slavoj Zizek s’interroge autour de cette Europe précisément celle de l’Union européenne, dont l’identité culturelle risque d’être profondément menacée par « l’« américanisation » culturelle comme le prix à payer de leur immersion dans le capitalisme global. »

Or, sa thèse est la suivante : le monde nouveau qui s’annonce et dans lequel nous entrons est global, pas universel. Cet ordre nouveau, nous ne devrions le nier, car nous ne perdrons rien dans ce nouveau monde à venir des particularismes dans lesquels chacun trouve une place bien définie. La globalisation ne menace pas les particularismes, elle ne menace que l’universalisme.
De fait, « la véritable opposition aujourd’hui n’est pas celle existant entre le Premier Monde et le Tiers-monde, mais existant entre la Totalité du Premier Monde d’un côté, le Tiers-monde (l’Empire global américains et ses colonies) et le Second Monde restant (l’Europe) de l’autre. »
Il s’agit donc de penser l’Europe. C’est ce que Slavoj Zizek tâche de faire par sa fine capacité à poser les bons problèmes. Et il nous met en garde : il faut être sévère à l’égard de la vision de l’Europe telle qu’elle est envisagée par nos élites politiques : Que veut l’Europe ? Comment faire pour qu’elle ne débouche pas sur une arrogance à l’américaine ? Un dialogue extrêmement critique avec ce projet s’impose. Car comment se permettre de critiquer les États-Unis sans critiquer dans un premier temps l’Europe ?
Pour cela, il s’agit de « penser radicalement ». Ce qui semble impossible aujourd’hui selon Slavoj Zizek dans l’état de la démocratie actuelle.
Penser radicalement ? En effet, la formule est brillante. Penser en marge ! Penser en contre ! Ou tout juste penser par soi-même ! Re-mettre en doute ! Et se poser les bonnes questions !
Voilà donc ce que le peuple français, peuple d’« enfants gâtés » selon la formule de Sloterdijk lui-même aurait fait au grand dame de la classe politique, et précisément à son corps défendant. N’avons-nous pas vu tout un tas de « spécialistes » ou consacrés tels débouler manu militari sur les plateaux de télévision, sur les antennes de radio, dans la presse nous expliquer pourquoi le choix proposé devenait un « non choix », puisque la seule réponse, selon eux, acceptable, salvatrice, « raisonnable » était : « Oui » !
Pas de chance, le peuple s’est mis subitement à réfléchir. A se poser les bonnes questions. Les questions liées à la politique intérieure (d’où la mini-émeute électorale ! Oui !) mais également à l’Europe et le projet européen lui-même. Ce que la classe (décadente) politique n’avait pas anticipé, ce fut le rôle qu’allait jouer l’Internet, -vrai jouet entre les mains d’enfants gâtés jusqu’à plus soif ?- véritable machine de guerre, arme de destruction massive des illusions de l’élite dominante.

Contre la fronde, et dans un débat quasi-hystérique ou les vrais problèmes sont finalement noyés au final, cet article signé Zizek paru dans The Guardian vient à point nommé pour nous révéler des points différents, hors des sentiers battus et rabattus ces jours derniers, quelques enseignements certainement valables à tirer du terrible « Non » à la ratification du traité de la Constitution européenne. Loin des cris d'alarme, des vociférations pétaradantes. Contre les agitateurs d’épouvantails, les cassandres, les acteurs propagandistes qui sévirent durant la campagne pour faire gagner le « Oui » et qui, désormais, en chiens du ressentiments, tâchent par tous les moyens de faire naître en chaque citoyen porteur du « Non », mauvaise conscience et inquiétude. Slavoj Zizek nous parle, et recentre le débat.
Je vous le cite in extenso.

« La constitution est morte. Vive le retour au politique, par Slavoj Zizek

Quand les commentateurs disent que la victoire du non délivre un message des plus effrayés, ils se trompent. La vraie peur que nous rencontrons est celle que le non provoque dans la nouvelle élite politique. C’est la peur de ne plus pouvoir convaincre si facilement les gens d’adopter leur vision " post-politique "

Il existe chez les Amish une institution qu’ils nomment RUMSPRINGA. Leurs enfants sont d’abord soumis à une stricte discipline familiale. A 17 ans, ils sont libres. On leur permet, on les y encourage même, de partir et de faire l’expérience du monde moderne : conduire une voiture, écouter de la musique pop, regarder la TV, s’adonner à la boisson, aux drogues, à une sexualité débridée.
Au bout de deux ans, ils doivent décider : ou rentrer et devenir un membre à part entière de la communauté amish, ou partir à jamais et devenir des américains ordinaires.
Mais, bien loin d’être libérale, et de permettre aux jeunes gens de choisir vraiment librement, une telle solution est biaisée de la façon la plus brutale qui soit. Pour autant qu’il en soit un, le choix est factice. Un adolescent amish, après des années de discipline pendant lesquelles il a imaginé les plaisirs interdits de l’ailleurs, ne pourra faire autrement que d’aller aux extrêmes dès qu’il sera dehors. Il voudra tout essayer, le sexe, les drogues et la boisson. Et, puisqu’il vivra des expériences qu’il ne sait modérer, il en deviendra malade. Il connaîtra en retour une anxiété insupportable. Aussi il y a gros à parier qu’au bout des deux ans, il retournera dans le giron protecteur de sa communauté.
Personne ne s’étonnera que 90% des enfants d’amish agissent ainsi.
C’est une illustration parfaite des difficultés qui accompagnent l’idée d’un " libre choix ". On donne, certes, aux adolescents amish la possibilité d’un libre choix. Mais ils sont mis dans des conditions telles, que le choix lui-même n1est pas libre. Le libre choix effectif demanderait qu’ils connaissent clairement toutes les options. Mais, pour ceci, il faudrait qu’on les retire de la communauté amish dans laquelle ils sont immergés.
Quel rapport cela a-t-il avec le non français, qui continue à faire des vagues et a booster derechef les Hollandais, dont le pourcentage à rejeter la constitution a été encore supérieur à celui des Français ? Tout.
On a traité les votants exactement comme les adolescents amish, on ne leur a pas donné un choix symétrique et clair. Les termes même du choix ont privilégié le oui. L’élite a proposé au peuple un choix qui, de fait, n’en était pas un. On demandait au peuple de ratifier l’inévitable. Les média et l’élite politique ont présenté l’alternative comme un choix entre connaissance et ignorance, entre expertise et idéologie, entre une gestion post-politique et les vieilles passions politiques de droite et de gauche.
On a voulu réduire le non à une réaction à courte vue, ignorante des conséquences qu’elle allait provoquer. On l’a caricaturé en l’accusant d’être une réaction trouble de peur devant l’émergence d’un nouvel ordre mondial, un instinct de protection des traditions confortables de l’Etat Providence, un acte de refus, sans programme alternatif positif. Il n’y avait pas à s’étonner que les seules forces politiques qui aient pris officiellement parti pour le non se soient situées aux deux extrêmes du spectre politique.
De plus, nous disait-on, le non était en réalité un non à bien d’autres chose : au néo-libéralisme anglo-saxon, au gouvernement, à l’immigration et ainsi de suite.
Bien qu’il puisse y avoir une part de vérité dans tout cela, c’est dans le fait même que le non, dans aucun des deux pays, n’ait pas été soutenu par une alternative cohérente que réside la condamnation majeure des élites politique et médiatique. C’est un monument à leur inaptitude à traduire les aspirations et les insatisfactions populaires. Au contraire, elles ont réagi aux résultats favorables au non en traitant les peuples comme des élèves retardés qui ne comprennent pas les leçons des experts.
Quoiqu’il ne se soit pas agi de choisir entre deux options politiques, ce ne fut pas plus un choix entre la vision éclairée d’une Europe moderne, prête à embarrasser le nouvel ordre mondial, et de vieilles passions politiques confuses.
Quand les commentateurs disent que la victoire du non délivre un message des plus effrayés, ils se trompent. La vraie peur que nous rencontrons est celle que le non provoque dans la nouvelle élite politique. C’est la peur de ne plus pouvoir convaincre si facilement les gens d’adopter leur vision " post-politique ".
Et de la sorte, pour tout autre, le non est un message et une expression d’espoir. C’est l’espoir que la politique soit toujours vivante, et possible, et que le débat sur ce que sera et deviendra l’Europe, soit toujours ouvert.
C’est pourquoi nous, la gauche, devons rejeter les insinuations méprisantes des libéraux qui prétendent que nous allons au lit avec de drôles de concubins néo-fascistes. Ce que la droite populiste et la gauche ont en commun n’est que ceci : la conscience que la politique, au sens propre du mot, est toujours vivante.
A la fin de sa vie, FREUD a posé la fameuse question Was will das Weib ? (Que veut la femme ?).
Par quoi, il admettait que l’énigme de la sexualité féminine le laissait perplexe.
L’imbroglio de la constitution européenne n’est-il pas l’indice d’une question similaire : Quelle Europe voulons-nous ?
Clairement, voulons-nous vivre dans un monde où le seul choix serait entre la civilisation américaine et celle du capitalisme autoritaire émergeant chinois ?
Le Tiers Monde ne peut produire une résistance assez forte à l’idéologie du rêve américain. Tel qu’est le monde actuel, il n ’y a que l’Europe qui puisse le faire. La vraie opposition aujourd’hui n’est pas entre le premier et le troisième monde, plutôt entre le premier joint au troisième monde (l’ Empire global américain et ses colonies) et le deuxième monde, l’ Europe.
A la suite de Freud, Théodor ADORNO disait que ce à quoi nous assistions dans le monde contemporain, avec la " désublimation répressive ", n’est plus la vieille logique de la répression du ça et de ses pulsions, mais un pacte pervers entre le sur-moi (l’autorité sociale) et le ça (les pulsions agressives illicites) au dépens du moi.
Ne se produit-il pas, au niveau politique, quelque chose de structurellement similaire aujourd’hui : le pacte étrange entre le capitalisme global post-moderne et les sociétés pré-modernes au détriment de la modernité même ?
L’Empire multiculturaliste global américain peut intégrer facilement les traditions locales pré-modernes. Le corps étranger qu’ill ne peut vraiment pas assimiler est la modernité européenne.
Le message du non à tous ceux d’entre nous qui se préoccupent de l’Europe est : non, les experts anonymes dont la marchandise nous est vendue sous un emballage multiculturaliste libéral chamarré ne nous empêcheront pas de penser.
Il est temps que nous, les citoyens d’Europe, soyons convaincus que nous avons à prendre une décision exclusivement politique sur ce que nous voulons. Aucun administrateur éclairé ne fera le travail pour nous. »
Slavoj Zizek
Traduction Jack Jedwab

Des pistes à suivre :
The constitution is dead. Long live proper politics, by Slavoj Zizek
Penser radicalement, par Marc Alpozzo
Oui, the people, par Maurice G. Dantec
Sloterdijk : le narcissisme infantile du non français, Propos recueillis par Elisabeth Lévy
Illusions en perdition, par Serge July
Le triomphe des imbéciles, par Pierre Cormary
L'Europe sommée d'interroger son projet, par Nathalie Dubois et Jean Quatremer


00:00 Publié dans Philosopher à coups de marteau , Philosophie , Politique , Post-humanisme , Réflexions post-métaphysiques , Société | Lien permanent | Envoyer cette note

Trackbacks

Voici l'URL pour faire un trackback sur cette note : http://marcalpozzo.blogspirit.com/trackback/172301