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22 juin 2005

Le roman rock

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J’ai commencé mon apprentissage littéraire par des classiques (un peu comme tout le monde) Camus et son mythique L’Etranger, ou encore Joyce que je ne suis jamais arrivé à finir, etc. Mais la vraie découverte, ça n’a pas été Le Clézio que j’ai descendu en une semaine, ç’a été Djian. Dans les années 80, soyons clair, il a fait l’effet d’une véritable « bombe » sur la jeunesse 15-25. Je discutais à Paris l’été dernier avec un jeune auteur de chez CY qui m’a avoué être arrivé à l’écriture par 37.2. Djian fut un catalyseur (1). Il m’a permis de découvrir Bukowski, Miller, Kerouac, Fante, Brautigan… Mais à ce moment-là, il a surtout appris à l’adolescent de l’époque, en pleine crise existentielle, a associer littérature et rock’n’roll. Dans les classes de lycées et de collèges, on vous apprenait la littérature avec toute l’ostentation et l’austérité requise pour en faire un pensum plus q’un excellent divertissement – je crois d’ailleurs qu’avec la nouvelle génération de professeurs de français, ce genre de choses a bien évolué ! Nous nagions en plein philistinisme culturel Européen. La littérature représentait une partie de notre patrimoine, relevait de la culture au sens classique du terme : prendre soin, entretenir et préserver. Elle ne pouvait se voir associer au dépérissement vers lequel l’entraînait toute forme « déviée » comme la SF, le polar, ou cette littérature en marge des formes académiques. J’écoutais à l’époque les Stones, les Sex Pistols (évidemment !), Billy Idol, Metallica, Motley Crüe, Van Halen, et que sais-je encore, et j’avais le sentiment qu’il n’y avait rien d’autre à faire. Michel Houellebecq n’existait pas encore, ni Maurice G. Dantec, ni Bret Easton Ellis. Murakami Ryû n'était connu que d'un cercle d'initiés. Bukowski qui s’était anormalement illustré sur la scène de Pivot, ne semblait pas aimer le rock ; il faisait toujours référence à Wagner, Brahms, ou Mahler. Henry Miller ne mentionnait pas les Stones. Céline encore moins, évidemment. On ne parlait pas de cette musique dans ces années-là, sans la descendre, la tordre comme si c’était un vomi malfaisant, alors que je la trouvais bien plus représentative de mes états d’âmes, et de mon identité que les textes de Le Clézio, ou de Camus auxquels je tournais déjà le dos. Les cours sur la madeleine de Proust ne me parlaient pas. Les poèmes des Hugo, Ronsard, Prévert me faisaient chier. Joyce était incompréhensible. Je voulais écrire, ma plume était comme un flingue chargée, elle était bourrée d’acide sulfurique, mais je marchais sur les traces d’un passé qui, plus que révolu à mes yeux, n’était pas représentatif de mon identité de l’époque. J’avais le furieux sentiment d’être le négatif de cette littérature trop bien léchée. Djian et Ellroy sont tombés entre mes mains à ce moment-là. Entre Albert Camus et José Garcia Marqués. Pour juger de cette écriture qui devenait une nouvelle brèche dans le genre, pour comprendre cette littérature débridée, il faut être dopé de la culture américaine. Je préférais « backstage » à « coulisses ». « Kill » à « tuer ». « Insane » à « malade ». La littérature rock répond à d’autres valeurs, à une théorie esthétique qui ne se trouve pas dans les manuels. Il fallait d’abord abandonner le raisonnement dialectique de Socrate pour revenir à l’image, le sens, l’affect. Le rock, c’est la dimension du spectacle, la rupture, la dégradation. Le rock répond à l’angoisse de l’adolescence, ses doutes. Le rock c’est également cet espoir de grandeur que la littérature de la seconde moitié du 20ème vous a à jamais ôtée. Entre schizophrénie et asile psychiatrique, vous glissez cet art de l’excès, art instantané, part maudite de notre personnalité, afin de briser les chaînes du réel « break on Trough ». Cette contre-culture dopée à l’école américaine remettait en question le politiquement correct, dynamiter l’idée qu’insérer des scènes érotiques voire pornographiques en littérature générale c’était comme « placer un étron au milieu d’un salon »(2) , se débarrasser du lourdingue passé simple pour revenir à une langue simplifiée qui s’exprime comme on parle. Bazarder les règles conventionnelles de la grammaire de Bescherelle et Grevisse. Je m’étais bien sûr lancé dans des textes qui se voulaient « extrêmement » anarchistes. Je me souviens d’un manuscrit écrit à 17 ans qui se revendiquait d’un nouveau genre la punk littérature, un genre qui avait pour principe de n’avoir aucun principe. A la fois contradictoire, et insensé, ce monument d’immondices intellectuelles ne fut pas un monument du genre. Mais à présent, j’ai la douloureuse impression que le « roman-rock » tel qu’on l’appelle, crève un peu. J’ai l’impression que le genre romanesque attend un dépoussiérage qui passera, j’en suis sûr, par le mariage esthétique numérique, mots, graphismes, multimédia.

Pistes à suivre :
Le roman rock, une révolte des formes, par Marc Alpozzo
La littérature à contre-vent, par Olivier Noël
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(1) Je parle précisément de ce que j'appelerai la première période Djian, celle qui s'étend de 50 contre 1 à Crocodile, c'est-à-dire précisément la période où il publiait chez Bernard Barrault.
(2) Philippe Djian, Interview avec Philippe Manœuvre.

12:35 Publié dans Littérature , Musique , Post-humanisme , Punk , Rock , Société | Lien permanent | Envoyer cette note

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Commentaires

D'accord sur, presque, toute la ligne... reste que Djian c'est quand même de la sous littérature. Il ne suffit pas d'être incapable de plaquer plus deux accords sur un guitare pour faire du Nirvana.

Ecrit par : Jules Maigret | 22 juin 2005

Tout à fait d'accord. N'est pas Nirvana qui veut... N'est pas non plus Djian qui veut. Dans la première version de ce journal, le "journal polémique & métaphysique", j'avais écrit : "Bien sûr, ça ne fait pas politiquement correct de citer Philippe Djian. C’est un peu comme avouer qu’on est arrivé à l’écriture par une lecture assidue d’Amélie Nothomb. Mais je crois qu’elle aussi, elle fait l’effet d’une bombe sur la jeunesse 15-25, à l’instar de Philippe Djian de mon temps." En effet, pour moi, tel nothomb, Djian c'est une forme de "sous-littérature", -je n'arrive plus à en lire une ligne aujourd'hui - mais à l'image de Nothomb il fut fédérateur, et le catalyseur de toute une génération.
Bien à vous

Ecrit par : Marc Alpozzo | 23 juin 2005