« Le roman rock | Page d'accueil | Nietzsche déconstructeur »
25 juin 2005
De l'utilité de la discipline historique
On peut opposer deux visions de l’horreur nazie : celle de Simone Veil : « Quand je pense à Auschwitz, le pire c'est de penser à tous les enfants, certains très jeunes, qui ont été parfois tout seuls jusqu'à la chambre à gaz (...) Et je pense à ce que seraient devenus tous ces enfants si beaux, si vifs, s'ils n'avaient pas été massacrés. » Et celle d’un idéologue dangereux, rien à voir avec un bouffon du pouvoir, empêcheur de penser en rond, comme quelques ramollis du bulbe le prétendent, Jean-Marie Le Pen, en affirmant en janvier 2005 que « l'occupation allemande (en France) n'a pas été particulièrement inhumaine » et qu'« il y aurait beaucoup à dire » sur le massacre d'Oradour-sur-Glane. Cette vision décalée de l’horreur nous interpelle sur deux points : d’abord, comment oser interpréter l’horreur en terme de degré ? Il n’y a pas de degré de l’horreur, pas de limite dans l’odieux. Et Simone Veil a entièrement raison de commenter cette déclaration surréaliste, des plus comiques, si ça ne touchait pas un problème aussi grave par : « D'abord, il faut réagir, voire sanctionner parce que ce n'est pas supportable. (...) Il y a deux choses très inquiétantes sur le plan du négationnisme... La première, c'est qu'un certain nombre de pays ou de mouvements financent des radios, des journaux ou des télés diffusés par satellite qui s'adressent à des gens qui ne savent pas et sont donc très influençables. Cette propagande marche bien. Même ici en France. Il faut être vigilant. La seconde, c'est la banalisation. Si tout le monde est coupable, personne ne l'est. Si tous les faits sont identiques, la gravité n'apparaît plus. »
L’autre point qui me parait inquiétant dans cette logique révisionniste, c’est la place que certains ministres de l’éducation, plus irresponsables que jamais, donnent aujourd’hui à l’histoire. Que fait-on de la philosophie, de l’histoire, et des humanismes en général ? Voilà le vrai problème que met en lumière cette démarche fascisante, qui ne cherche même pas à se cacher, qui s’affiche en plein jour, et sans aucun complexe. La question que l’on peut alors se poser, c’est : existe-t-il un réel intérêt pour l’histoire ? Céline nous disait : « l’histoire ne repasse pas les plats. » Pourquoi supporter ainsi le fardeau de la mémoire ? Pourquoi ne pas remettre ainsi nos mauvais souvenirs, aux bons soins de l’oubli ?
La question peut être posée sans mal. Mais ce serait oublier qu’à travers la connaissance du passé, l’humanité prend conscience d’elle-même. Ce serait oublier que cette conscience apparaît comme un élément constitutif de son destin et de son accomplissement. Premier point. C’est aussi, mettre en lumière le problème de la conscience historique aujourd’hui : La dimension historique de l’humanité trouve sa pleine expansion, son épanouissement, avec le flux permanent de nouvelles qui l’informent en temps réel : télé, radio, Internet. Les évènements qui se produisent dans le monde, par exemple les attentats de 11 septembre (les sites d’informations comme Libe.fr, lemonde.fr, ou nytime.com étaient saturés), sont aussitôt rapporté par les nouveaux médias d’information et peuvent, ne serait-ce que par Internet s’étendre à la totalité du globe. L’histoire semble pouvoir s’écrire sans aucun effort. Les attentats du 11 septembre sont filmés par des caméras de journalistes, d’amateurs. La guerre du Golfe fut autrefois retransmise en directe, et il existe à ce jour, une quantité invraisemblable d’images. On a le sentiment que l’historien n’a plus qu’à piocher dans toutes ces photos pour retracer, et retranscrire l’histoire. Ça n’est pourtant pas si simple.
La conscience historique ainsi dilatée n’est plus tant une faculté de se situer dans une histoire qu’une perception confuse et troublée du monde La fragmentation, l’émiettement des évènements ne semble renvoyer à aucune logique. La conscience historique s’estompe. Elle est aujourd’hui fascinée par l’instantané. Qui se souviendra de Auschwitz ou des camps de Sibérie dans 50 ans ?
Sans l’histoire, sans la philosophie, sans les humanismes, toutes les idéologies totalitaristes pourront opérer demain, sans se tapir dans l’ombre, sans gêne, en fédérant parfois un très grand nombre de gens. Voilà ce que ces réformes irresponsables et stupides, nous prépare au nom de l’utilité sociale et pratique de l’état de nécessité et de la société de consommation.
06:30 Publié dans Horreurs de l'histoire , Post-humanisme , Réflexions post-métaphysiques , Société | Lien permanent | Envoyer cette note
Commentaires
Ce qui me laisse totalement perplexe, c'est que d'une part il ne se passe pas une semaine sans qu'on nous parle de devoir de mémoire ou d'Auschwitz, d'autre part les gens avec qui je parle ne savent rien, confondent tout. Ils ont à peu près retenu qu'il faut s'horrifier, mais ne savent pas très bien de quoi on parle, font à peine la différence entre camps de concentration et d'extermination (d'où cette question naïve qui m'a fait si mal d'un ami de 85 ans "Mais il y en a quand même beaucoup qui sont revenus, non?" (sous-entendu "est-ce qu'on n'en fait pas trop?") suite à laquelle il m'a fallu réexpliquer la différence entre concentration et extermination ("Treblinka? une quarantaine de survivants")), n'ont aucune idée des froides logique et administration qui ont organisé tout cela... (Voir R.Hilberg expliquer une feuille de route pour un convoi de chemin de fer dans le film "Shoah"... ces cinq minutes sont les plus lourdes que je connaisse.)
Reste la phrase: "l'occupation allemande en France n'a pas été inhumaine". La considéreriez-vous fausse si ce n'était pas Le Pen qui la prononçait? Il me semble que comparée à la Pologne ou l'URSS, la France a eu beaucoup de chance.
Ecrit par : Alice | 27 juin 2005
"Comparaison n'est pas raison" disait quelqu'un de très bien informé (tout ça pour dire que je ne sais pas de qui il s'agit)
L'occupation allemande en France n'est ni moindre, ni pire que celle de l'URSS ou de la Pologne, ou plus exactement, vouloir hierarchiser l'horreur est une gageure. Si la France a connu un sort "plus enviable" que les deux pays cités, c'est en premier lieu parce que le Maréchal a demandé l'armistice, laissant ainsi aux seuls britanniques la lourde charge de défendre l'Europe, ensuite parce que tout l'appareil d'Etat s'est mis (globalement, car il y a des exceptions) au service de l'occupant.
Mais le sort des milliers d'enfants juifs déportés, le sort des résistants torturés et exécutés, le sort des villes bombardées lors de la libération et celui des milliers de réfugiés, ou encore celui des "indésirables", laissent à penser sur la réflexion de Le Pen.
La Russie et la Pologne ont subi le sort de nations qui devaient être annihilées, la France a subi le sort d'une nation soumise par ses élites. Moins de morts, moins de massacres, mais chaque enfant déporté est en soi, une horreur.
Hierarchiser l'horreur, dire qu'untel est plus victime que d'autres est un sport très en vogue, mais c'est un sport qui laisse à penser sur le sens éthique de ceux qui le pratiquent. C'est aussi une leçon d'Histoire.
Ecrit par : Adeline | 28 juin 2005

