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03 juillet 2005

Nietzsche déconstructeur

Nous pouvons remarquer trois périodes bien nettes se dessiner dans la philosophie nietzschéenne :
La première s’étend jusqu’aux quatre intempestives, et inclut La naissance de la tragédie, ouvrage dans lequel on retrouve cette ligne directrice très novatrice pour l'époque (1871) qui pose comme principe que les forces originaires de la Grèce, l’apollinien (dieu de la tempérance) et le dionysiaque (dieu du délire et de l’ivresse) ont fusionné et trouvé une synthèse harmonieuse dans la tragédie antique. Mais l’idée forte que nous retrouvons dans ce texte est celle de la mort de la tragédie grecque (ce lieu où par la catharsis de la représentation, la vie est acceptée dans son entière absurdité) au moment où s’amorce la naissance de la philosophie grecque rationnelle, incarnée avant tout par la figure historique qu’est Socrate, le père de la rationalité et de la dialectique, l’homme par qui, selon Nietzsche, la recherche du sens, sens de la vie par exemple, devient pour toute l’humanité un devoir absolu. Il accuse Socrate de condamner la vie au nom de valeurs supérieures.
La deuxième période est considérée par Nietzsche lui-même comme son évolution philosophique est nommée selon sa propre formule comme sa « philosophie du matin ». On y trouve quatre ouvrages : Humain, trop humain (I & II), Aurore et Le gai savoir. Cette évolution philosophique dont il parle se caractérise essentiellement par le style choisi, c-à-d l’aphorisme.  Et la troisième et dernière jusqu’à son grave accident qui le rendra incapable de recouvrer la santé et de continuer son œuvre.
Je viens de le dire, dès sa deuxième période, Nietzsche va intégrer à la philosophie deux moyens majeurs d’expression : l’aphorisme et la poésie. Une nouvelle manière de penser qui marque le renversement de la méthode traditionnelle. En effet, à l’idéal de la connaissance, à la découverte du vrai, Nietzsche veut substituer l’interprétation et l’évaluation.
Et précisément, on peut dire derrière Deleuze (1) que l’aphorisme est à la fois l’art d’interpréter et la chose à interpréter, le poème, l’art d’évaluer et la chose à évaluer.

Sur le fond, l’unité entre les quatre textes et le combat contre la décadence, la morale et la religion.
Cette période se caractérise également par sa tendance à vouloir revenir aux valeurs vraies, et donc à préconiser un renversement des valeurs. Adoptant une position de rationalité sceptique, en déconstructeur, Nietzsche affiche une volonté passionnée de véracité. Cette démarche est une vraie remise en question des valeurs de son temps, admises dogmatiquement par l’homme religieux et le philosophe traditionnel. Mais il s’agit pour Nietzsche de réfuter toute vérité posée comme telle.
Il va donc s’attaquer à la signification du langage qu’il accuse de masquer à l’homme l’essence des choses, le contenant dans l’apparence, et le conduisant à construire, c-à-d à inventer un deuxième monde à côté du premier.
Il va également s’attaquer à la relativité de la morale, accusant les jugements moraux de n’être pas absolus et intemporels tels qu’on voudrait nous le faire croire, en commençant par les prêtes qui sont à l’origine de la mascarade morale, mais plutôt relatifs à l’histoire et à la société. Nietzsche va même développer la thèse selon laquelle les vertus seraient nées du long exercice de préjugés conventionnels.
Il s’agit donc pour Nietzsche de révéler et briser les masques dont s’affuble l’homme vertueux et/ou religieux. Mais il s’attaque également à cette prétention détestable que serait le fondement objectif des valeurs. Les valeurs auxquelles l’homme prétendument vertueux, et religieux croit n’ont rien d’objectif en soi. Ces valeurs sont construites par des théologiens qui ont en tête, par les concepts de libre-arbitre et de responsabilité qui en découle, d’asservir l’humanité en l’obligeant à respecter des valeurs (essentiellement morales) qu’elle n’aurait pas la liberté de refuser, et qui l’obligerait à obéir par crainte du châtiment.

Ainsi, on n’aura aucune peine à le noter, en s’attaquant la morale, Nietzsche s’attaque par ce biais au christianisme auquel il reproche de jouer un rôle essentiel dans l’amollissement de l’homme. Il estime que le christianisme consiste en des reliques dogmatiques et non crédibles d’un monde de représentations antique et paradoxal, qui plus est d’offrir un au-delà inexistant, auquel nul ne croit plus, et surtout pas Nietzsche qui réfute tout arrière monde, y compris celui qu’il crut lire dans l’œuvre de Platon. Le réquisitoire culmine avec la représentation du fou qui cherche Dieu (cf. Le gai savoir, Ainsi parlait Zarathoustra). Et par là, voilà qu’il peint la vision d’un monde qui, sans horizon, sans haut ni bas, commence à chavirer pour une raison encore ignorée de tous, une raison grave et irréversible : celle de la mort de Dieu.

Cette vision d’un monde sans horizon, sans espoir, sans haut ni bas, et qui progressivement, commence à chavirer, quoi de plus en phase avec notre époque contemporaine, dans laquelle désacralisation et désenchantement sont les maîtres-mot, dans laquelle, les effets pervers de la démocratie ont réduit toutes les têtes à se placer sur le même plan, sans en laisser aucune dépasser, dans laquelle, tout vaut tout, et par ricochet, rien ne vaut plus rien, dans laquelle, l’horizon qui autrefois portait l’espoir pour l’humanité entière de viser une grandeur humaine grâce à l’art, la philosophie, et la religion, laisse place au désespoir car, ne rêvons pas, il n’existe aujourd’hui plus aucune grandeur possible. 

Piste à suivre :
HyperNietzsche

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(1) Gilles Deleuze, Nietzsche, PUF

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Commentaires

Plus aucune grandeur possible ? Pour Nietzsche, d'accord. Mais il ne croyait pas en La Femme. Et partant, ni en l'amour, ni au sacrifice, pas même au compromis.

Sur bien des points nous pouvons le rejoindre ; il reste que sa philosophie est celle d'un homme déconstructeur - avec tout ce que cela suppose comme remises en question indispensables et saines - qui ne semble avoir été capable de reconstruire un projet autre qu'égocentrique, orgueilleux et violent.

A présent nous sommes lamentables dieux, geignant après la mort du père : serons-nous capables d'illusion et nous trouver quelques déesses magnifiques ?

Ecrit par : Un lecteur | 03 juillet 2005

Taratata ! Nietzsche est l'écrivain du surmoi. L'idée est bien de niquer père et mère, donc dieux ET déesses. Déboulonnage indispensable à toute avancée intérieure. Nous sommes, encore aujourd'hui, bien trop nombreux sous le double joug ; il gêne la pensée, quelle qu'elle soit, créative ou logique.
Cher lecteur, vous vous foutez dans le mur, la simple idée de "projet" trop concret, surtout s'il est groupal, va à l'encontre du développement post-Oedipien qui s'appuie essentiellement sur une capacité à retrouver nos sens et la confiance en l'intuition. Notre savoir, chèrement acquis, travaille à notre évolution dans l'ombre et un désir trop puissant de maîtrise, particulièrement dans le rapport au temps, nuit au déroulement très autonome des rôles et mouvements au sein du groupe humain. Peut-on espérer (exemple) reproduire l'urbanisation naturelle et progressive de la ville de Paris (remaniements Haussmanniens compris, la raison a sa part du gâteau) Les tentatives programmées de tricotage des villes nouvelles ne semblent pas pouvoir rivaliser avec le génie du "hasard" surfé avec amour et intelligence.

Ecrit par : Marie-Cécile | 03 juillet 2005

Pardon, Marc, j'oubliais de te saluer. Assumons nos écoutes punk ! Bien sûr, toujours Sid (mais il me tend un peu beaucoup tout de même), tu connais "the Hives" ? (la Suède décadente). Tu veux que je te dise ? C'est la suite de Friedrich. Déconstruction jusqu'auboutiste. Le "no future" est pour moi plein de sens. Il ne dit pas que le futur n'existera pas, mais plutôt qu'il ne faut pas chercher à le voir, à le dessiner. C'est la morale de bien des romans d'anticipation. A trop "vouloir", nous ne savons plus écouter les bifurcations, les signes subtils que tendent nos inconscients, nous désignant les coins à champignons et les beaux endroits hors autoroutes. Nos vies deviennent des tubes à 2x2 voies. Tu rentres à ta naissance, tu sors à ta mort et t'as rien vu. Si, t'as la bretelle de la retraite, putain, vite, la RETRAITE ! Qu'on s'éclate comme des baby boomers liftés !

Ecrit par : Marie-Cécile | 03 juillet 2005

Chère lectrice trompettiste,

Après vous être aperçue que le néant n'est rien, souhaitons que vous vous rendiez compte que l'illusion est tout. Orphelin ou seul, il n'empêche qu'un MC aura toujours besoin de l'autre pour lui faire avaler ses salades.

Marc, ne suis pas toujours d'accord avec vous mais apprécie de vous lire.

Bonne semaine.

Ecrit par : Unlecteur | 04 juillet 2005

Cher lecteur

Pour l'instant anonyme, vous n'êtes qu'illusion, donc rien à mes yeux. Tout ne serait donc rien ? Avoir BESOIN de l'autre. Quelle tristesse. Alors que le désir est si beau. Ce fameux désir qui en fait, n'est rien, et qui pourtant m'est tout. Comme dirait Juan, vous ne savez pas lire, toute subtilité vous échappe. Enfin, je serais plus magnanime que le coléreux animal : vous lisez, et c'est déjà une fort belle marque d'attention.

Serait-il possible de découvrir vos écrits, de découper dans le rêve une vague pièce dessinant peu ou prou, selon votre talent, une identité accessible. Ou pas, c'est selon.

Salutations

Ecrit par : Marie-Cécile | 04 juillet 2005

En effet, Lecteur, j'aime bien votre tour d'esprit : ne pas croire en la femme = ne pas être capable de la moindre grandeur ! Mais Nietzsche était-il "réellement" mysogine ? A vérifier ! Je ne saurais tout à fait le dire, mais il me semble parfois qu'entre les aphorismes type : "Pour la femme, il faut le fouet" que j'analyserais comme une intuition du phallus, Nietzsche avait une estime certaine pour le sexe opposé. A vérifier tout de même. Il est trop tard ce soir pour que je fasse une telle investigation; Mais, je vas m'y coller, promis.

Marie-Cécile : Le No future pour moi, c'est chercher des traces du futur dans le passé. C'est abolir des règles, des normes figées... c'est cultiver les différences... Rétablir nos liens avec le passé et le futur... Dernière version d'une critique de la culture de masse ! Mais on voit que même le punk a été récupéré par la société de consommation... dont acte : que nous reste-t-il ? Plus aucune opposition réelle possible, plus aucune lutte, donc plus aucune grandeur possible à l'horizon !
Peut-être devrions-nous en effet, trouver des chemins de traverses, des arrières-mondes possibles, derniers avatars de transcendance... Je ne sais pas si je peux bien y croire. Il faudrait comme Zarathoustra remonter dans sa montagne et y vivre tout seul en harmonie avec la nature, et le sens du tragique. Après tout, pourquoi pas ?
Bonne soirée à vous deux,

Ecrit par : Marc Alpozzo | 04 juillet 2005

A mon sens, pas trente-six solutions : une fois en haut du mont, si ce n'est pour y mourir comme un vieil indien, il faut en redescendre. Différent, certes (le sens des trois "étapes" de Nietzsche : chameau, lion, enfant ?), mais certainement pas totalement seul ; un enfant, dût-il devenir adulte, pourrait-il vivre seul ?

Quant aux déesses, eh bien... disons prosaïquement qu'il s'agit de la part admirée chez l'autre qui en devient divine. Ou quelque chose d'approchant. Mais je ne suis un spécialiste ni des femmes, ni de Nietzsche, que j'admire pourtant sans le suivre en son existence.

Bonne journée.

Ecrit par : Un lecteur | 05 juillet 2005