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06 septembre 2005

Errance(s)

medium_rc_2003.jpgLu dans le journal de Renaud Camus : « Pourtant l’étroitesse de mon existence se rappelle à moi d’heure en heure. Sans doute je voyage, je voyage sans cesse, mais en un autre sens je vais nulle part. Je suis libre, mais je n’ai pas les moyens de ma liberté. J’ai rarement ressenti si fort l’impression de l’échec, dans tous les domaines, et non pas seulement d’un ou de plusieurs échecs particuliers, mais d’un échec général, absolu. » C’est l’une des rares phrases que j’ai soulignée dans un laborieux ouvrage de plus de 400 pages. Certes, je l’ai lu en entier. J’ai parfois souris. Parfois été de l’avis de l’auteur qui me semble excessif. Insupportable. Je me sens concerné par ce passage. Non pas que ce sentiment d’échec puisse être le mien. Ce serait bien trop fort, bien trop beau. L’échec est une victoire sur la vie. Le sentiment d’échec est nettement plus insupportable que le sentiment de réussite, bien malin celui qui le supportera comme une croix, jusqu’au bout de son existence… Une vie se transforme en destin bien souvent, lorsqu’un retentissant échec a eut soudainement lieu. Non ! je ne vis pas l’échec. Trop fort, trop sévère pour qualifier un parcours qui connaît ses heurts, ses maladresses. Et qui, par définition, n’est pas parvenu au terme de son processus. Ce qui m’interpelle, c’est ce brillant rapprochement entre l’étroitesse d’une existence qui s’étire et s’étiole, et le sentiment de liberté qu’inspire le voyage. Gide disait que les voyages forment la jeunesse. Ce que j’envie à ces gémissants de la bourgeoisie parisienne, c’est cette exquise possibilité de prendre le large par le voyage. Je n’ai pas le loisir ou presque, de voyager. Le paradoxe qu’introduit la plume de Camus est toutefois significatif de ce que je ressens actuellement : la petitesse de nos vies, de nos chemins qui ne nous laissent que si peu de marge de manœuvre, et cette infinitude de possibilités, la profusion offerte par les moyens de la consommation, les livres à perte de vue, le temps libre dont nous disposons presque malgré nous. Nous n’avons pas les moyens de notre liberté. Nous sommes libres et pourtant enchaînés à une vie qui nous maintient dans un cadre restrictif ; je voudrais lire, mais le devoir bat le rappel ; je voudrais partir, mais mon compte en banque affiche le rouge… Je ressens ce besoin d’évasion, de m’épanouir, mais la société me retient dans son étau serré, me conjure de travailler, d’assurer mon insertion définitive par l’astreinte à la dure besogne.
La stratégie de R. Camus est simple : il se livre à l’auto flagellation. Acte d’autodestruction s’il en est. Magistral plaidoyer du pleur misère. Du bourgeois austère et déchu. Aristocrate perverti. Homosexuel dandy. Au fil de son journal, à la fois exquis et ennuyeux, l’écrivain d’une plume travaillée et subtile, se plaint que sa famille ne le reconnaît pas ; s’étonne et s’irrite des faibles ventes de son roman ; de l’éclatement de la culture avec un grand C qui se dégrade et se pervertie. D’un œil sévère, pointilleux, exigeant, R. Camus représente cet élitisme bourgeois qui se réserve le droit d’apprécier une grande œuvre à sa juste valeur, s’indigne de la dégradation du « savoir vivre » du « bien parler » (« où est passé ce que Barthes appelait « le français cultivé » ? »)
Je ne défends pas le mauvais goût. Je l’interroge. L’ère policée de R. Camus, farce grand-guignolesque de l’apparence n’a plus sa place dans une société où la consommation règne d’une main de fer, où le divertissement et le plaisir inondent la littérature et le cinéma comme un raz-de-marée ou un séisme. Camus cause des « œuvres les plus hautes » qui se laisseraient incomprises de bons nombres de spectateurs qui à présent, remplissent les salles de concert et les opéras ; constate que le « fait chier » succède définitivement au « bonjour madame » ; certes l’amour et la compréhension d’une culture qui, disons-le, se voyait réservée à une élite disposant de l’argent et du loisir du farniente à Venise, se voit aujourd’hui tordre le cou par la grossièreté et la laideur de la scatophilie ambiante. Mozart ou Schubert, Joyce ou Mallarmé, Van Gogh ou Klein, on a le sentiment on observant l’époque, que la noblesse et la beauté n’ont résolument plus leur place au sein d’une civilisation qui court à perdre haleine, ne sait plus donner le temps, avare de la moindre seconde, pris d’angoisses existentielles à la moindre interruption brutale du divertissement qui les éloigne de la pensée d’eux-mêmes, de la pensée de la vanité de leur entreprise, et de leur mort prochaine. Un roi sans divertissement est un roi plein de misère.

Piste à suivre :
Syntaxe ou l'autre dans la langue de Renaud Camus, de Juan "Stalker" Asensio

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Commentaires

"Nous n’avons pas les moyens de notre liberté."

Comment les créer? C'est, je pense, ce que notre "génération" ne parvient pas à articuler.
Le XXe siècle ayant vu l'échec des révolutions, il ne nous reste plus que la fuite, ou des fuites...

Beau texte en tout cas...

Ecrit par : minas | 06 septembre 2005

Nous avons les moyens de notre liberté. Il suffit de les prendre. Manque le désir.
Qui a les moyens (argent, temps) de voyager, pour prendre votre exemple, restera comme Renaud Camus tout aussi insatisfait si lui manque le désir, s'il peut dire "la chair est triste, hélas, et j'ai lu tous les livres". Nous sommes gavés, nous n'avons plus d'appétit, il faut réapprendre la faim et la pauvreté. Même riche, vivre comme un pauvre, ainsi que le disait Picasso qui ne geignit jamais, il me semble.
Merci pour ce bel article.

Ecrit par : Alina | 06 septembre 2005

Selon Nietzsche, un Artiste n'attend que deux choses de la Vie... son Pain et son Art...

Ecrit par : Nebo | 06 septembre 2005

Renaud Camus n'a pas(plus) le choix que que se retrancher sur ses positions. Ses "enfants" (si il a bien semé) résisteront aisément car ils seront hybrides et n'auront rien à perdre.

Ecrit par : Lambert Saint-Paul | 11 septembre 2005

Mon pauvre ami, vous avez besoin d'argent. Mais, sachez que ces fameux riches bourgeois parisiens désirent aussi avoir plus d'argent. Vous êtes donc exactement comme eux.
Nous verserons une larme sur votre sort

Ecrit par : emmanuel | 11 septembre 2005