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24 septembre 2005
L’idéalisme métaphysique
Selon Nietzsche, la philosophie, depuis Parménide, est dans son principe essentiel une ontologie métaphysique. Cela signifie qu’elle s’efforce de fixer les prédicats qui doivent appartenir à l’être identifié à l’Idéal ou au Bien. C’est en vertu de cette conception de l’être que l’ontologie reçoit la qualification d’idéalisme. Mais comme, d’autre part, cette conception de l’«être» implique le dépassement de la réalité sensible, ou nature, vers un autre monde identifié à l’Idéal, l’ontologie traditionnelle est fondamentalement une méta-physique.
L’arrière-monde
L’«être» de la métaphysique est ainsi, en priorité, caractérisé par l’idée de la transcendance. Il correspond à la position d’un «arrière-monde» (Hinterwelt) doté des attributs que la pensée réclame d’un absolu qu’elle veut préserver de la contamination sensible: l’«être» transcendant est la Réalité stable, identique à soi, permanente, éternelle, qui ignore donc le changement, la destruction, le devenir, la lutte, la douleur, bref tout ce qui, dans le monde de l’expérience, suscite l’angoisse humaine. La transcendance est solidaire d’un clivage, par quoi une pensée opiniâtrement dualiste (une pensée qui se cramponne à «l’antinomie des valeurs») disjoint le bien et le mal, le positif et le négatif, la beauté et la laideur, le vrai et le faux. L’«être» ainsi déterminé est substance. Aux yeux de Nietzsche, c’est donc la notion de substance qui résume la compréhension que les philosophes ont eue de l’«être», depuis l’Un de Parménide jusqu’à l’Absolu-Identité de Schelling, en passant par l’Idée platonicienne, l’ousia d’Aristote, la res cartésienne, la substantia spinoziste, la «chose en soi» kantienne. On construit justement l’arrière-monde idéal en projetant au-delà de la réalité sensible l’idée de la substance: «L’homme projette son impulsion à la vérité, son but, en quelque sorte hors de soi pour en faire un monde de l’être, un monde métaphysique, une «chose en soi», un monde déjà existant» (XVI, 57).
L’être-logique
L’«être» transcendant est nécessairement accordé à la pensée, il doit se conformer aux règles de notre raison. Condition essentielle pour que la vérité soit définie comme adéquation entre la connaissance et son objet. Dès les origines grecques, chez Parménide, l’être est ramené au concept, le principe logique d’identité est érigé en principe ontologique. Parménide se complaît dans «la paix cadavérique et figée du concept le plus froid, le moins expressif de tous, de l’être» (X, 58). En prenant le parti de soumettre le réel à cette implacable logicisation, il a engagé le processus qui, ruinant la culture tragique et dionysiaque où se manifeste la noblesse du génie grec, pousse la philosophie vers la décadence ratiocinante que l’enseignement socratique rendra victorieuse. Chez Socrate, en effet, les impératifs logiques se conjugueront avec les préoccupations morales pour engendrer le rationalisme au sens déjà moderne du mot: c’est-à-dire la croyance que, grâce à la dialectique de la raison, l’homme est capable d’atteindre à la fois le bonheur et la vertu. En cela, Socrate est le représentant de l’«optimisme théorique» qui va triompher dans l’universalisme scientifique, et inspirer l’affirmation prométhéenne de Hegel: «Ce qui est rationnel est réel, et ce qui est réel est rationnel.»
L’idéal onto-théologique
On discerne le postulat qui soutient tout l’édifice de la métaphysique: la croyance à l’harmonie préétablie entre le réel et les exigences humaines. En découlent l’affirmation que l’«être» est une substance supra-sensible ainsi que la définition de l’essence de la vérité. Le critère de la vérité est d’être gratifiante, béatifiante. Les opérations de l’intelligence et les élans du cœur doivent trouver en elle leur justification suprême. Telle est la foi qui préside à la détermination de l’«être» par la notion de l’Idéal et qui fait donc de la métaphysique une «ontologie morale» (XVI, 40). L’idéalisme, explique Nietzsche, c’est «le concept de la morale en tant qu’essence du monde» (VIII, 225). Une semblable ontologie glisse immédiatement à la théologie et l’être-idéal coïncide avec la représentation de Dieu. Quel nom attribuer à un «être» que l’on imagine simple, un, fixe, éternel, véridique, inconditionné, moral, si ce n’est «Dieu» précisément? Un texte de Nietzsche rassemble les grands thèmes de cette argumentation: «Simple, transparent, d’accord avec lui-même, constant, toujours égal, sans repli, sans volte-face, sans draperie, sans forme: voilà l’homme qui conçoit un monde de l’être sous la forme d’un «Dieu» à son image» (XVI, 48).
Piste à suivre :
Nice, Nietzsche, la cravache, le croissant et l'arc-en-ciel, par Pierre Cormary
08:30 Publié dans Friedrich Nietzsche , La fin des idoles , Philosopher à coups de marteau , Philosophie | Lien permanent | Envoyer cette note
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