11 octobre 2005

La voix humaine

« Une génération qui ne pense pas est une génération qui n'existe pas », Mehdi Belhj Kacem

A sa sortie, j’avais acheté le livre de Jacques Attali, La voie humaine, qui, à mon sens, est intéressant à plusieurs égards. D’abord, parce qu’il exprime ma vision de la collectivité, du sens de l’Etat, et de l’avenir. Comme vous le savez, je refuse le libéralisme sauvage, le modèle américain que l’on souhaite exporter ici, car je crains au taux d’égoïsme que ça génère, de haine et de jalousie pour l’autre (« Plus personne, ou presque, ne croit que changer la vie des autres est important pour soi »), même si je ne trouve pas que des reproches à lui faire.  La compétitivité, la guerre de tous contre tous, cela a du bon, pour pousser les hommes à se dépasser. Il suffit simplement de revenir au concept kantien d’insociable sociabilité, pour comprendre que cette formule n’est en rien un constat pessimiste. Mais tout de même… mon passé socialo, mes idées (certes devenues depuis un peu libertaires) d’humaniste rousseauiste, me tiennent toujours, et m’empêchent de me laisser complètement aller à applaudir des deux mains, l’arrivée d’un nouveau modèle exclusivement économique, qui sera, j’en suis sûr, le cauchemar de ce pays. « La marchandisation gagnant tout, jusqu’à l’homme lui-même, le monde deviendra une foire parcourue de bandes rivales. », nous promet Attali.
Attali nous dit : « Le marché devient chaque jour plus fort que la démocratie et il en menace même les institutions ». D’où vient donc cette menace sur la démocratie ? L’explication donnée par Attali est simple : « L’initiative privée avance au rythme choisi par chaque individu, alors qu’il faut une action collective complexe pour changer les cadres et les usages de la démocratie ». D’où l’intérêt du bien commun à remettre vite  au premier plan. Bien commun que beaucoup aujourd’hui ignore, ne serait-ce par leur désaffection citoyenne, en s’abstenant de voter : « Plus personne, ou presque, ne pense que voter peut changer significativement sa condition, a fortiori celle du monde. » Car, même s’il y a du bon dans l’économie de marché, dans la mondialisation, attention au marché tout de même qui continuera à progresser plus vite que la démocratie. Car, pour Attali, la mondialisation est entrain de tuer la démocratie, tout comme le fait l’économie de marché posée en reine du système social.
Toutes les tentatives passées pour encadrer le marché ou le soumettre ont sombré dans l’impuissance ou le totalitarisme (quand ce n’était pas les deux à la fois !). Certes, le marché à des vertus, Attali ne le cache pas, comment pourrait-il d’ailleurs ? Mais il s’agit de limiter son emprise sur chacun. D’abord, en étendant le champ de la gratuité « Bien des métiers marchands pourraient être remplacés progressivement par des activités gratuites et bénévoles, ce qui pourrait réduire la nécessité de disposer d'un revenu pour en bénéficier » ; en opposant le savoir au spectacle ; en renforçant la démocratie par la mise en œuvre de la responsabilité de tous. Et ce que les socialistes, encore trop enfoncés dans le capitalisme, n’ont pas vu, en affirmant une prééminence du temps sur l’argent. Avoir comme dit l’auteur, « le sens du temps ». « Les biens essentiels sont l'ensemble des biens nécessaires à chaque personne pour pouvoir choisir librement son temps, pour avoir accès au "bon temps". »
« Le Temps est le bien le plus rare parce que c'est le seul bien qu'on ne puisse ni produire, ni donner, ni échanger, ni vendre » dit avec intelligence Jacques Attali, voilà pourquoi cette culture du toujours plus (de fric, et de choses matérielles) est à mes yeux délétères, destructrices, parce que cette culture est un mensonge, elle vous promet un bonheur différé, il s’agit de tenir le bonheur du temps présent. Le libéralisme aura, je pense, du mal, à nous l’offrir à tous.

Commentaires

Ouaip, un des problèmes du libéralisme(ultra) c'est qu'il tend à mettre toutes les marchandises sur un pied d'égalité...Or, il y a ce que l'on appelle les Besoins Primaires...

Un autre souci, comme tu le remarques justement (à mon sens), c'est le temps. Le temps de l'individu n'est pas le temps du groupe, celui du pays est encore différent etc...Faut croire en la réincarnation pour être de gauche ;)

Dans les moments où j'ai confiance en moi, je me dis qu'une base de solution consisterait à amener chacun à participer à la production des besoins primaires et pour le reste, "aller vers un système d'allocation universelle"...genre...

...en tout cas le Stalker, il semble bien désespéré... ;p

Je communique parce que je me sens obligé...je préfèrerais regarder les étoiles en musant....Rhhaa les enfoirés!...ou pas.

Ecrit par : Jayce | 11 octobre 2005

Attali a tord, le temps est justement le seul bien qui se vend. Qu'est le salariat, sinon le commerce de son propre temps... Le marché n'est pas plus fort que la démocratie. C'est autre chose. La démocratie a besoin du marché pour se vendre. La démocratie sans le marché, ça n'a aucun sens. La démocratie est un système profondément hypocrite, qui ment sans cesse sur ses intentions afin de donner au commerce les moyens de se développer et de se répendre librement.

Ecrit par : Delcuse | 13 octobre 2005

Cher Delcuse, le temps se vend, le temps s'achète. Mais que faire du temps ? Ce n'est ni un produit brut, ni un produit dérivé. Si on ne me parle pas du temps, je sais ce que c'est, mais dès qu'on me pose la question... L'art du temps est probablement la question la plus pertinente de cette première moitié du 21ème siècle.

Ecrit par : Marc A. | 27 octobre 2005

Quand je vous lis, j'ai l'impression d'être renvoyé an siècle dernier, en plein Zola, où les hommes s'usaient exclusivement au travail. Il ne me semble plus vraiment probable que le "labeur" comme vous dîtes avec des accents qui sentent les relents d'un discours TRES gauchiste ne nous prennent, même pour les plus mal lotis (excepté les "sans papiers" qui restent les esclaves modernes de nos sociétés contemporaines), tout notre temps.
Avec le libéralisme, les délocalisations, sans faire de démagogie, nous travaillons bien moins qu'avant. Et que faire de ce temps ? Que ce soit le temps domestique, le temps des transports, le temps de formation, de culture, de soin, de distraction, de création, d'intelligence... bref, bien sûr votre question ne s'organisait pas autour de la nature du temps ! Pourtant, il aurait fallu que vous vous la posiez ! Remonter à la définition pour en dégager plusieurs acceptions qui vous aideront à ne plus jeter votre réveil le matin, sauf si vous restez l'un de ces derniers escalves modernes à travailler 14 heures par jour pour un salaire de misère. Alors, je n'aurais qu'un conseil à vous prodiguer, si vous me permettez, prenez vite quelques jours de RTT, et mettez vous à repenser l'organisation de votre temps, vous en avez bien besoin, c'est bien votre seul et unique bien.
Bien à vous

Ecrit par : Marc A. | 16 novembre 2005

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