« La voix humaine | Page d'accueil | Milan Kundera et la hache de l'Histoire »

12 octobre 2005

La vérité est un processus

7ce3270cffd1478fc28a2b9ad4752d98.jpg

Pourquoi je me lasse de vainement discuter avec un bon nombre de personnes. Parce que notre monde est binaire. Houellebecq le dit avec grande force dans ses Particules élémentaires. Et quand je dis notre monde, je devrais plutôt dire, notre société. Nous vivons sur un mode binaire. Il manque presque systématiquement le tiers. Ce tiers permettrait de résoudre bien des paradoxes, bien des contradictions qui sont, faute de moyens, poussés sous le tapis. C’est précisément tout le problème de la vérité.
Si je m’en tiens à Hegel, la vérité est un processus. Mais le problème viendrait du fait que le processus semble passer par des déterminations contradictoires dont les contradictions seraient des formes de différenciations universelles de l’Absolu. Cela se voit dans la philosophie. Comme si chaque philosophie développe une contradiction intérieure à son mouvement et la contredit elle-même. Et donc tout se passe comme si chaque philosophie établissait la fausseté de la précédente. Et pourtant aux yeux de Hegel, la réfutation est bien différente de la « descente en flammes », c’est tout aussi bien le maintien de la vérité du réfuté, et malgré la contradiction interne/externe, chaque philosophie apparaît comme moment du processus de la vérité. Ce que beaucoup d’élèves en terminales ne parviennent pas à saisir, même en fin d’année. Ce qui est subtil chez Hegel, c’est que chaque philosophie est le plus haut point de vue sur la vérité. Et si elle est réfutée c’est comme plus haut point de vue. Donc ce n’est pas le contenu qui a été réfuté, c’est qu’il soit le point de vue suprême exclusif qui a été réfuté. Par exemple, dans les contenus empiriques, pas de milieu, ou Napoléon est mort en 1821, ou il n’est pas mort en 1821. A propos du vrai et du faux empirique, la contradiction n’a pas de fonction. Si je dis que A est vrai et faux, mon discours est absurde.
A d’autres égards, Kant a vu que la raison avait à voir avec la contradiction (cf. « la doctrine des antinomies », CRP), mais cela ne touche chez Kant qu’à l’apparence. Aux yeux de Hegel, ce que fait Kant c’est de dissocier le sens et la non contradiction comme logique de la vérité, mais pour lui, toutes les thèses contradictoires peuvent avoir du sens, donc selon la dichotomie kantienne, on peut penser l’inconditionné sans le connaître. Mais ce que Kant entend montrer c’est que la contradiction n’est pas accidentelle, elle est nécessaire, dès que la raison dépasse la sphère de toute expérience possible. Kant procède par une preuve apagogique, c-à-d pour montrer A il démontre l’absurdité de non A, et c’est faisable dans les deux cas.  Dans les antinomies, la logique binaire a perdu de son opérativité. Pour Kant, la connaissance cherche à unifier les idées dans l’unité de la connaissance. Par exemple, la raison ne pourra jamais connaître toutes les causalités naturelles mais elle peut les penser naturellement (cf. Qu’est-ce que s’orienter dans la pensée ?) La raison a un besoin de penser les idées mais sans jamais pouvoir les atteindre, et c’est ce décalage entre les deux qui fait tomber la raison dans l’illusion de les connaître, alors que ce n’est que ce besoin subjectif de connaître qui lui fait croire à l’objectivité de son savoir. C’est intéressant pour Hegel, car c’est la trappe immanente à la raison. Et il va faire jouer tous ces éléments les uns sur les autres.
Donc, l’antinomie n’est pas un échec à connaître, mais la marche vers le vrai. Il va y avoir dans l’absolu une logique de la contradiction exclusive, car intégrative.
Pour Kant, la contradiction n’est pas hors de la raison, et il a aussi montré le lien entre contradiction et absolu. Kant en a conclu que cela veut dire que l’on ne peut pas connaître l’Absolu. Pour Hegel, cela veut dire que la contradiction est interne, et le moteur de l’Absolu lui-même. (Il prend l’exemple de la fleur.) La logique du tout qui est un logique du processus et qui repose sur une logique de l’incompatibilité des moments.
Les boutons, les fleurs et les fruits sont différents certes, mais quel sens y a-t-il à dire contradictoire ? Pour Hegel, si les boutons et les fleurs ne sont pas contradictoires en eux-mêmes (ça n’est pas A et non-A), c’est juste au niveau de l’incompatibilité de leur existence. Ils ne sont pas contradictoires de nature, mais comme moment du processus, comme attribution commune en même temps à un même sujet. Ils sont contradictoires non pas comme des concepts (abstraction) mais comme des existences concrètes.
Les fleurs et les fruits correspondent à une opposition raisonnable donc Hegel synthétise le passage de deux oppositions réelles.
Par exemple, le fruit exprime le faux être-là de la plante. Le fruit révèle le caractère inadéquat de la plante en fleur, le fait que la plante n’est pas une réalité achevée. Elle n’est pas égale à son concept, à sa véritable nature qui est son but et qui est de se reproduire vraiment par le fruit. Derrière la différence des moments (fleur/fruit), il y aune différence des contradictions entre le vrai et le faux, mais le faux n’est pas rien. Il n’est pas assimilable à une erreur objective. Le faux n’est pas inadéquat à sa nature qui serait la fausseté de sa réalité. On ne peut s’en tenir à « le faux comme le non-être dans le discours », je fais référence à Platon dans Le sophiste). Et en même temps, l’être en fleur de la plante, comme un aspect du processus est un aspect né. Le faux est un aspect de la production du vrai. Il n’est pas contradictoire de dire que les processus sont contradictoires et que leurs moments le sont.
Hegel ne dit pas que cette contradiction est dialectique, il dit que des contradictions sont absurdes, mais certaines ne sont pas de simples inconsistances logiques parce que ce sont des contradictions effectives. Il peut être non-contradictoire d’affirmer la contradiction. Son vrai problème : qu’est-ce qui fait qu’une contradiction peut-être réelle et effective ? Première réponse : une contradiction peut-être le moteur du mouvement du processus de l’absolu.
Ce qui permet de penser cette contradiction/moteur du mouvement comme un processus qui se réfléchit comme une méta-contradiction du processus réel. La contradiction vrai/faux n’est pas traitée comme d’habitude. Un système est faux en ce qu’il se réfute lui-même. La fausseté ici, l’inégalité avec soi-même comme au moment où le mouvement entre en contradiction avec lui-même. La contradiction montre son caractère unilatéral. Mais y a-t-il une dialectique de la nature chez Hegel ?
Toutes les pensées en philosophies sont encore actuelles, et cela vient du fait que ces pensées sont un aspect nécessaire du mouvement philosophique et de la vérité philosophique, mais elles sont dépassées parce qu’elles ne se réduisent pas à la vérité philosophique. Et le sens reste à l’intérieur de la problématique de la vérité. Le concept se donne lui-même ses significations et en se donnant ses significations se donne à lui-même sa vérité.
Aussi, il existe un processus d’intégration qui est un processus par lequel l’Absolu se fait vrai. Donc, la logique binaire du soit vrai soit faux n’a plus de pertinence. Le faux n’est pas partiellement vrai. Indirectement, Hegel s’en prend à la doctrine des idées inadéquates de Socrate : est faux ce qui a le caractère de la vérité partielle. « Dans tout faux il y a quelque chose de vrai… », Préface, Phénoménologie de l'esprit. Qu’est-ce que le faux pour Hegel ? C’est une relation interne au vrai comme processus. Le principe dans Le sophiste faisait du faux un non-être relatif (par exemple la Tour Eiffel est à Rome) mais dans ce discours du tout on ne peut pas dire l’autre du tout ce serait un néant pur et simple. Le faux est une inégalité de l’être et de la substance. « Inégalité avec sa substance », Préface, Phénoménologie de l'esprit.
De même que la vérité n’est pas dans le discours mais dans la réalité. Il n’y a pas d’écarts entre le savoir et la substance que par le fait que la substance, dans son écart, creuse le processus de différenciation interne : la différenciation. Si je me trompe dans le discours c’est que la chose devient inégale avec elle-même. Le non-être dans le discours (le faux) ne dit pas l’autre du vrai, il dit l’écart de la chose avec elle-même. Le faux serait l’autre, le négatif de la substance c-à-d comme soi et savoir en général.

06:55 Publié dans Philosophie | Lien permanent | Envoyer cette note

Trackbacks

Voici l'URL pour faire un trackback sur cette note : http://marcalpozzo.blogspirit.com/trackback/357345

Commentaires

C'est un très beau texte qui montre bien comment Hegel portait le deuil de la métaphysique, pour l'avoir porté ... à son comble. A son insu, Hegel a ouvert la voie à la déréalisation du monde, à la post-modernité, aux virtuosités vaines des déconstructeurs (cf. les rejetons du phénoménologue "dévoyé" Heidegger)... Hegel est un héros tragique, comme le philosophie juif Hermann Cohen, dans un registre différent. Transpercés par l'inauthenticité du réel, écartelés par les contradictions.
Il est intéressant de suivre ce processus dans la philosophie politique (cf. la synthèse de Leo Strauss et, plus récemment, les réflexions de Pierre Manent dans "La Cité de l'homme").
Encore bravo.

Ecrit par : A.F. | 18 octobre 2005