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02 novembre 2005

John Brunner : Une histoire secrète du vingt-et-unième siècle

« Nous appelons ’’plateau’’ toute multiplicité connectable avec d’autres par tiges souterraines superficielles, de manière à former et étendre un rhizome[1]. » (Gilles Deleuze et Félix Guattari, Capitalisme et schizophrénie, tome 2 : Mille plateaux, Ed. de Minuit, 1980, p. 33).


medium_zanzibar.3.jpgPendant longtemps, on a classé la littérature d’anticipation comme une sous-littérature, avant que celle-ci ne passe, non seulement à cause de la déliquescence dans laquelle s’est progressivement enfermée la littérature générale, incapable de s’élever au-delà d’une écriture sans relief et sans réel représentant moderne d’une mouvance qui nous sortirait de l’écriture et de la littérature du dimanche, de sous-genre, à genre total. La raison en est très simple. Avec Maurice G. Dantec ou Michel Houellebecq on s’en aperçoit, et rétroactivement toutes les excellentes œuvres parues durant la seconde moitié du vingtième siècle, la SF ne décrit pas (ou plus) le futur, mes chères bonnes âmes, elle décrit notre présent dans sa plus cruelle réalité.
Je prends par exemple l’œuvre majeure de John Brunner Tous à Zanzibar. Ce qui choque alors, c’est l’actualité de ce roman, son entière dévotion à un présent total, réaliste, contemporain. Bon sang ! Laissez donc tomber toutes les niaiseries de Angot en passant par Abecassis, Darrieussecq, Jardin, Nothomb, Zeller, et j’en passe et des meilleurs qui propulseraient ma concierge comme l’écrivain le plus prometteur du moment, et plongez-vous dans ce roman au regard critique, à la vue acerbe la plus décapante du moment.

Ce qui choque lorsqu’on observe le monde occidental de ce début de 21ème siècle, c’est sa passivité, son conformisme, sa tranquillité, sa sérénité artificielle, toute entière fidèle à son bien-être et sa consommation quotidienne. Comme dans le Stalag, où il était interdit moralement de parler de la mort, de la nourriture, ou d’une vie qui aurait eu lieu avant ces terribles camps (voir à ce propos Le devoir de mémoire de Primo Levi), on ne doit pas trop déprimer nos contemporains, il ne faut surtout pas parler de l’époque, que décrit d'ailleurs John Brunner avec une acuité sans égale, sans revenir sur soi, sa famille, son indigence. Voilà pourquoi des livres sans substance, traitant de la télé-réalité, de sa famille de trisomiques, de son bébé etc. sont les coqueluches du moment. Et que fait-on de nos peurs, certes refoulées dans notre inconscient collectif ? De ce pacte sino-soviétique fort probable qui risque de notablement changer la donne ? C’est ce dont parle Brunner : la guerre en Chine, la surpopulation, la violence urbaine qui l’accompagne, les drogues, le conditionnement des esprits par les Etats et les grandes corporations. Terrorisme, pollution, recherches génétiques, dont la politique eugéniste des Etats a plutôt intérêt à être intelligemment géré si l’on ne veut pas courir à une catastrophe, tout y est !

Tous à Zanzibar
a dès lors, un vrai thème de prédilection. De quoi je parle ? Et bien précisément du retour à l’« animalité » pour l’espèce humaine. Pas de surhumain dans cette civilisation qui étouffe les instincts primitifs des hommes. John Brunner décrit une société post-hobbésienne. Lorsque le contrat passé entre tous les garde de cette tendance à une violence innée sur leurs congénères. Nous sommes à présent déterminés par un système pensé au détail près, qui annihile nos instincts naturels, instincts à l’origine de cette guerre de tous contre tous dont parle Thomas Hobbes. La défiance, la rivalité, la violence des hommes se sont effacées au profit d’un jeu social qui dissimule chacun, ne réjouit personne. Qu’en est-il de l’homme à présent ? La question mérite d’être posée, dans cet état social qui semble répondre à tous les besoins, tous les désirs, et qui prétend aligner toutes les têtes afin de rendre tout un chacun l’égal de chacun ! John Brunner répond à cette question, en grand garçon, posant l’ensemble des névroses induites en nous par notre environnement que nous aurions débarrassées de son hostilité naturelle, afin de bâtir une identité nouvelle, - mais est-elle unique ? Pourrions-nous créer une espèce supérieure de singes (les sur-singes ?) Sugaiguntung est l’un des personnages auquel Brunner donne un visage des plus humains. Il est un généticien génial chargé du programme eugéniste "yatakangais". Faire des orangs-outangs les égaux des hommes. Résultats des courses : quatre sur cinq se suicident. S’ils sont en effet génétiquement modifiés, reste tout de même qu’on ne donne pas à l’animal un visage humain, comme si la science pouvait tout.
Sur cette planète si proche de nous en termes scientifiques et techniques, mais aussi en ce qui concerne l’année (2010), toutes les peurs les plus irrationnelles, émeutes raciales, terrorisme, citoyens ordinaires (les « muckers ») qui soudain, ne supportant plus la pression et le monde qui les entoure, se mettent à tuer au hasard, jusqu’à ce que la police les abatte, les êtres vivants génétiquement modifiés etc., sont présents comme pour nous rappeler que la jungle que nous avons voulu fuir en créant la corps social, s'est reproduite de manière plus subtile et plus effrayante encore. La SF, comme les mythes grecs, nous parle de nous. Elle nous projette dans un futur onirique, allégorique pour nous dresser un tableau (supportable !) de la modernité. Elle donne à voir, rend visible le sombre tableau contemporain de notre misère, de nos sociétés les plus décadentes. Elle vomit un panorama dérangeant, de notre nature humaine, que l’on peut si difficilement chasser.

Car bien entendu, est-ce bien utile de préciser que Tous à Zanzibar traite de la « nature humaine ». Vous savez cette fameuse nature que Hobbes voulait effacer, que Rousseau saluait (« L’homme naît bon, c’est la société qui le corrompt ».) Ah ! Quelle belle farce ! Les deux personnages principaux de ce roman culte se retrouvent devant une humanité encore si déterminée par sa propre nature. Houellebecq nous parle du post-humain avec un regard avisé. Pas de néo-humain, à peine des « non-humains ». Car vers quoi d'autre irions-nous si ce n’est un inhumanisme moderne, si nous oublions que, manipuler la nature, toucher à la conscience humaine, et vouloir jouer l’ange nous conduiraient à jouer la bête ?

Comme Houellebecq qui prédit, avec certainement beaucoup de justesse à mon sens, que l’Islam, en bon tigre de papier, s’écroulera d’ici cinquante ans, John Brunner nous décrit un monde ou l’Union soviétique aurait été rayée de la carte géopolitique depuis longtemps, et où la Chine aurait émergée avec des Etats Unis toujours aussi déliquescents qui se chercheraient un nouvel ennemi, ce qui leur permettrait de persévérer dans leur vision binaire du monde, et de projeter leur névrose… (Aujourd'hui, qui croit encore que les Etats-Unis sont le pays de la liberté ?)
Je voudrais dire que tout le génie de la littérature de science fiction est là. Que notre monde aseptisé, endolori, solipsiste devrait allait se nourrir dans ce genre de haute qualité, au lieu de reproduire, bien souvent, avec une indigence molle, ce que la littérature française produit, sur un ton si monotone. Je vois aussi, par-ci par-là, quelques blogeurs indigents, raconter leur misérable vie de raté. Que pourrais-je leur dire si ce n’est d’arrêter de céder au dictat du moment, en se repliant faiblement sur leur nombril de cloporte, et de se jeter dans le bain de l’époque contemporaine, de se battre une bonne fois pour toutes contre les vrais problèmes, au lieu sans cesse, de s’en prendre aux moulins à vents, des combats bien risibles, bien confortables, pour des aigris du bulbe qui n’ont plus rien à faire, tout entiers livrés à l’ennui et au divertissement de ce début de millénaire.

[1] « Système ouvert de « multiplicités » sans racines, reliées entre elles de manière non arborescente, dans un plan horizontal (ou ’’plateau’’) qui ne présuppose ni centre ni transcendance. » (Robert Sasso et Arnaud Villani, Le vocabulaire de Gilles Deleuze, Les Cahiers de Noesis n° 3, Printemps 2003, p. 358.)

09:10 Publié dans Ecrivains , La démocratie moribonde , La fin des idoles , Littérature , Philosophie , Politique , Post-humanisme , Punk , Réflexions post-métaphysiques , Science , Société | Lien permanent | Envoyer cette note

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