31 octobre 2009

Les Enfants de Babel, 6 : John Brunner, une histoire secrète du vingt-et-unième siècle

« Nous appelons ’’plateau’’ toute multiplicité connectable avec d’autres par tiges souterraines superficielles, de manière à former et étendre un rhizome[1]. » (Gilles Deleuze et Félix Guattari, Capitalisme et schizophrénie, tome 2 : Mille plateaux, Ed. de Minuit, 1980, p. 33).

 

Rappel : Les Enfants de Babel, 1 : Dan Simmons et Wes Craven
           Les Enfants de Babel, 2 : Impérialisme et terreur, Roland C. Wagner et Johan Heliot
           Les Enfants de Babel, 3 : Mondes incompressibles, James Blish, et Laurent Queyssi
           Les Enfants de Babel, 4 : Transfictions, Kim Newman et Francis Berthelot
           Les Enfants de Babel, 5 : Autopsie de la Machine, Greg Egan

 

medium_zanzibar.3.jpgPendant longtemps, on a classé la littérature d’anticipation comme une sous-littérature, avant que celle-ci ne passe, non seulement, à cause de la déliquescence dans laquelle s’est progressivement enfermée la littérature générale, incapable de s’élever au-delà d’une écriture sans relief et sans réel représentant moderne d’une mouvance qui nous sortirait de l’écriture et de la littérature du dimanche, de sous-genre à genre total. La raison de cela est très simple. Avec Maurice G. Dantec ou Michel Houellebecq on s’en est aperçu, courant années 2000, et rétroactivement toutes les excellentes œuvres parues durant la seconde moitié du vingtième siècle, la SF ne décrit pas (ou plus) le futur, mes chères bonnes âmes, elle décrit notre présent dans sa plus cruelle réalité.
Je prends par exemple l’œuvre majeure de John Brunner Tous à Zanzibar. Ce qui choque alors, c’est l’actualité de ce roman, son entière dévotion à un présent total, réaliste, contemporain.

Ce qui choque lorsqu’on observe le monde occidental de ce début de 21ème siècle, c’est sa passivité, son conformisme, sa tranquillité, sa sérénité artificielle, toute entière fidèle à son bien-être et sa consommation quotidienne. Comme dans le Stalag, où il était interdit moralement de parler de la mort, de la nourriture, ou d’une vie qui aurait eu lieu avant ces terribles camps (voir à ce propos Le devoir de mémoire de Primo Levi), on ne doit pas trop déprimer nos contemporains, il ne faut surtout pas parler de l’époque, que décrit d'ailleurs John Brunner avec une acuité sans égale, sans revenir sur soi, sa famille, son indigence. Voilà pourquoi des livres sans substance, traitant de la télé-réalité, de sa famille de trisomiques, de son bébé etc. sont les coqueluches du moment. Et que fait-on de nos peurs, certes refoulées dans notre inconscient collectif ? De ce pacte sino-soviétique fort probable qui risque de notablement changer la donne ? C’est ce dont parle Brunner : la guerre en Chine, la surpopulation, la violence urbaine qui l’accompagne, les drogues, le conditionnement des esprits par les Etats et les grandes corporations. Terrorisme, pollution, recherches génétiques, dont la politique eugéniste des Etats a plutôt intérêt à être intelligemment géré si l’on ne veut pas courir à une catastrophe, tout y est !

*

Tous à Zanzibar a dès lors, un vrai thème de prédilection. De quoi parle-je ? Et bien précisément du retour à l’« animalité » pour l’espèce humaine. Pas de surhumain dans cette civilisation qui étouffe les instincts primitifs des hommes. John Brunner décrit une société post-hobbésienne. Lorsque le contrat passé entre tous les garde de cette tendance à une violence innée sur leurs congénères. Nous sommes à présent déterminés par un système pensé au détail près, qui annihile nos instincts naturels, instincts à l’origine de cette guerre de tous contre tous dont parle Thomas Hobbes. La défiance, la rivalité, la violence des hommes se sont effacées au profit d’un jeu social qui dissimule chacun, ne réjouit personne. Qu’en est-il de l’homme à présent ? La question mérite d’être posée, dans cet état social qui semble répondre à tous les besoins, tous les désirs, et qui prétend aligner toutes les têtes afin de rendre tout un chacun l’égal de chacun ! John Brunner répond à cette question, en grand garçon, posant l’ensemble des névroses induites en nous par notre environnement que nous aurions débarrassées de son hostilité naturelle, afin de bâtir une identité nouvelle, - mais est-elle unique ? Pourrions-nous créer une espèce supérieure de singes (les sur-singes ?) Sugaiguntung est l’un des personnages auquel Brunner donne un visage des plus humains. Il est un généticien génial chargé du programme eugéniste "yatakangais". Faire des orangs-outangs les égaux des hommes. Résultats des courses : quatre sur cinq se suicident. S’ils sont en effet génétiquement modifiés, reste tout de même qu’on ne donne pas à l’animal un visage humain, comme si la science pouvait tout.
Sur cette planète si proche de nous en termes scientifiques et techniques, mais aussi en ce qui concerne l’année (2010), toutes les peurs les plus irrationnelles, émeutes raciales, terrorisme, citoyens ordinaires (les « muckers ») qui soudain, ne supportant plus la pression et le monde qui les entoure, se mettent à tuer au hasard, jusqu’à ce que la police les abatte, les êtres vivants génétiquement modifiés etc., sont présents comme pour nous rappeler que la jungle que nous avons voulu fuir en créant la corps social, s'est reproduite de manière plus subtile et plus effrayante encore. La SF, comme les mythes grecs, nous parle de nous. Elle nous projette dans un futur onirique, allégorique pour nous dresser un tableau (supportable !) de la modernité. Elle donne à voir, rend visible le sombre tableau contemporain de notre misère, de nos sociétés les plus décadentes. Elle vomit un panorama dérangeant, de notre nature humaine, que l’on peut si difficilement chasser.
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Car bien entendu, est-ce bien utile de préciser que Tous à Zanzibar traite de la « nature humaine ». Vous savez cette fameuse nature que Hobbes voulait effacer, que Rousseau saluait (« L’homme naît bon, c’est la société qui le corrompt ».) Ah ! Quelle belle farce ! Les deux personnages principaux de ce roman culte se retrouvent devant une humanité encore si déterminée par sa propre nature. Houellebecq nous parle du post-humain avec un regard avisé. Pas de néo-humain, à peine des « non-humains ». Car vers quoi d'autre irions-nous si ce n’est un inhumanisme moderne, si nous oublions que, manipuler la nature, toucher à la conscience humaine, et vouloir jouer l’ange nous conduiraient à jouer la bête ?

Comme Houellebecq qui prédit, avec certainement beaucoup de justesse à mon sens, que l’Islam, en bon tigre de papier, s’écroulera d’ici cinquante ans, John Brunner nous décrit un monde ou l’Union soviétique aurait été rayée de la carte géopolitique depuis longtemps, et où la Chine aurait émergée avec des Etats Unis toujours aussi déliquescents qui se chercheraient un nouvel ennemi, ce qui leur permettrait de persévérer dans leur vision binaire du monde, et de projeter leur névrose… (Aujourd'hui, qui croit encore que les Etats-Unis sont le pays de la liberté ?)

7.jpgJe voudrais dire que tout le génie de la littérature de science fiction est là. Que notre monde aseptisé, endolori, solipsiste devrait allait se nourrir dans ce genre de haute qualité, au lieu de reproduire, bien souvent, avec une indigence molle, ce que la littérature française produit, sur un ton si monotone. Je vois aussi, par-ci par-là, qu'on raconte sa misérable vie de raté. Que pourrais-je dire à ces gens, si ce n’est d’arrêter de céder au dictat du moment, en se repliant faiblement sur son nombril de cloporte, et de se jeter dans le bain de l’époque contemporaine, de se battre une bonne fois pour toutes contre les vrais problèmes, au lieu, sans cesse, de s’en prendre aux moulins à vents, des combats bien risibles, bien confortables, pour les aigris du bulbe qui n’ont plus rien à faire, tout entiers livrés à l’ennui et au divertissement de ce début de millénaire.
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[1] « Système ouvert de « multiplicités » sans racines, reliées entre elles de manière non arborescente, dans un plan horizontal (ou ’’plateau’’) qui ne présuppose ni centre ni transcendance. » (Robert Sasso et Arnaud Villani, Le vocabulaire de Gilles Deleuze, Les Cahiers de Noesis n° 3, Printemps 2003, p. 358.)

Trackbacks

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Commentaires

Oui, je suis entièrement d'accord : la SF "décrit le présent dans sa plus cruelle réalité" ; le récit est irrigué par l'âpreté d'un rapport au monde toujours indécis et problématique, et c'est d'autant plus vrai dans le con-texte actuel. Les bons auteurs de SF chamboulent la Parade des signes, immédiatement décryptables, et font entendre cette voix d'outre-réel, qui donne au réel toute son épaisseur.
Je ne connais pas le livre de Brunner et m'en vais le découvrir.
Par ailleurs, (autre découverte) : le livre du japonais Shozo Numa, "Yapou-Bétail Humain 1." (1956), tout récemment traduit en français et publié par les éditions Désordres.
Bien à vous.

Ecrit par : A.F. | 02 novembre 2005

Belle énergie de ce texte !
Je ne connais rien à la science-fiction, mais si comme le dit le Transhumain c'est un genre qui décline, n'est-il pas par ailleurs en train de se fondre dans le roman classique ? Dantec, Houellebecq et bien d'autres comme Vladimir Sorokine que je viens de découvrir... si ce n'est de la SF du moins de l'anticipation - genre que j'ai abordé moi aussi il y a quelques années ("Lilith") et qui ne me semble pas sans lien avec le fantastique ou le roman noir ou gothique, tous ces genres qui ont été utilisés à des époques ou en des pays où un réel étouffant se mettait à déborder de la gorge des auteurs ?

Ecrit par : Alina | 02 novembre 2005

Oh non ! Encore Villani !!! (Teasing, cher Marc, teasing ! d'ailleurs, tu sais pas quoi ? Le lendemain, nous avons essayé d'entrer à Masséna, et la concierge nous a refusé l'entrée !!!!!)

Très juste la réflexion d'Alina sur la SF qui se fond dans le roman classique - un peu comme le film d'horreur s'est fondu dans le thriller. Honte à moi mais j'ai l'impression que je serai d'accord avec Angelo Rinaldi quand il dit que le recours à la SF est toujours un échec de style et de pensée. Pour exprimer un problème métaphysique, les science-fictionneux ont recours à des artifices techniques qui du fait même qu'ils appartiennent à un monde déterminé, donc démodable, manquent d'universalité. Au contraire, le conte ou le récit fantastique se comprennent, me semble-t-il, de toute éternité. Par exemple, "La peau de chagrin" ou "Le portrait de Dorian Gray" en disent autant sinon plus sur le désir d'immortalité de l'homme que n'importe quel récit de clonage et que quel que soit le talent de l'auteur, le livre (ou le film)de SF qui traite de ce sujet a toujours quelque chose.... d'Hibernatus avec Louis de Funès.

Par pitié, restons amis.

Ecrit par : montalte | 03 novembre 2005

Marc, je connaissais l'univers fantastique de l'autre Murakami (Haruki), mais j'ai acheté "les bébés de la consigne automatique" hier soir, il y avait longtemps que je voulais le lire, vous m'y avez décidée ! Avant de le commencer je me replonge un peu dans Stephen Hawking, besoin de l'entendre encore parler du temps...

Ecrit par : Alina | 04 novembre 2005

*Montalte, la "bonne" science-fiction est justement celle qui ne se démode pas (et d'ailleurs le fantastique et même le conte peuvent eux-aussi se démoder). En 2005, nous lisons toujours 1984, et ce n'est pas par hasard : c'est que la science-fiction de qualité, celle qui appartient au domaine des véritables oeuvres-littéraires, n'utilise pas la technologie comme palliatif. Elle ne cherche d'ailleurs pas forcément à être crédible et à se produire pour de vrai dans notre futur à nous. De même que nous ne vivrons jamais dans un conte d'Andersen, nous ne vivrons pas davantage dans un univers de K.Dick. Et qu'il soit question de dragons, de pommes empoisonnées, de peaux de chagrin, de mort rouge costumée... ou bien d'univers parallèles, de voyages dans le temps, de soma ou d'épice, l'intérêt sera toujours dans la capacité à avoir inclus dans ces éléments une dimension symbolique forte, un questionnement social ou existentiel essentiel.

A mon sens, la grande différence entre le conte/le roman fantastique et la SF, c'est que la SF est jeune, et que là où le temps a déjà fait son affaire aux mauvais conteurs et aux fantastiqueux de bazar, il n'a pas encore oeuvré en ce qui concerne nos créateurs de clones, qui bénéficient (si j'ose dire) du développement de la société de consommation et de l'engouement du public pour ce genre, ce qui entraîne inévitablement une production massive de bouquins mauvais, et oui, là je te rejoins, déterminés et démodables, ne serait-ce que parce qu'ils sont stéréotypés (au passage, c'est également vrai pour l'héroïc-fantasy, genre pourtant a priori beaucoup moins démodable, mais déjà tellement convenu et conventionnel la plupart du temps que la majorité des romans HF sont démodés au moment où ils sortent).

Tout cela pour en fait nuancer le message de Marc Alpozzo : je rejoins bien évidemment l'idée selon laquelle la SF ne décrit pas tant un futur possible qu'un présent réel... mais on ne peut la réduire à cette dimension : comme toute littérature, elle a vocation à l'universel et à l'atemporel (et donc à ne pas simplement être constat des problèmes présents de la société). Et je pense que suffisamment d'oeuvre de qualité existent pour le prouver, et que la portée existentielle, éternelle d'un Farhenheit (je sais jamais où mettre les "h") 451, d'un Dune, d'un 1984, d'un Meilleur des mondes, d'un Maître du haut-château... perle d'elle-même.

*Celeborn

Ecrit par : *Celeborn | 04 novembre 2005

"pArle", bien évidemment :)

Ecrit par : *Celeborn | 04 novembre 2005

Super !!

Ecrit par : Loïc LP | 31 octobre 2009

Quel "beau travail" que cette série ! c'est vraiment réjouissant :-)) et vous me donnez envie de lire ces auteurs que je ne connais pas. alors merci.
je reste une inconditionnelle de Houellebecq ( pour moi le meilleur écrivain français actuel dans le sens où personne n'est aussi lourd et puissant et courageux) et Dantec bien sûr.
( "Artefact" propose une vision brillante,implacable de la "démocratie", comme système pervers et auto destructeur).
Dans votre série, il y aurait peut-être eu aussi une autre voie d'anticipation particulièrement intéressante pour évoquer le XXI siècle, (proposée par exemple par Béatriz Préciado) dans son livre "Testo Junkie" sur la société moderne comme système pharmacopornographique et l'évolution du genre. elle ne fait pas d'anticipation SF au sens littéraire, mais cet essai ouvre une porte pour penser le futur.
personnellement je pense que c'est impossible d'évoquer l'évolution du genre humain sans parler de féminisme, de testostérone, de reproduction, de la place, de la valeur, (et de l'intérêt de la sexualité), des drogues et de notre système de valeurs contemporain lié à ces paramètres. d'ailleurs je pense beaucoup à Dantec et à Houellebecq quand je lis testo junkie : la démocratie est bien un système totalement sado masochiste et manichéen dans lequel ce sont les victimes qui soutiennent, alimentent et justifient les bourreaux et organisent elles-mêmes leur propre destruction physique et morale. Dantec a raison de dire que c'est un système quasi parfait ;-)

Ecrit par : Catherine Feunteun | 31 octobre 2009

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