12 novembre 2005
Vers un pogrom annoncé : 2. La montée de la barbarie

« Platon et Aristote désignaient par « barbares » tous ceux qui sont étrangers à la grande langue civilisée, le grec. Les Modernes vont opérer un retournement total. Le barbare n'est plus le bafouilleur, mais l'intellectuel qui utilise toutes les ressources de la raison pour mieux la détruire de l'intérieur. Il est celui qui viole à la fois l'idée d'homme et l'idéal d'humanité qui sont les nôtres depuis vingt-cinq siècles. Le barbare est l'homme infidèle à son humanité. » Jean-François Mattéi.
« Aujourd’hui ce qui se passe en France, c’est un gigantesque pogrom anti-républicain ! » Alain Finkielkraut.
Tous ces étranges et pathétiques spectacles de voitures calcinées, de jeunes issus de l'immigration usant d'une violence inouïe, et faisant fi des règles de civilité les plus élémentaires, ainsi que leurs agissements qui les ramènent sans mal à ce qu’il faut appeler de « nouveaux barbares », peuvent conduire du désarroi à l’inquiétude, mais jamais au doute : la France vient de connaître quinze jours de guérillas urbaines (et apparemment ça n'est pas fini.) D’émeutes. D’apocalypse selon les mots même d’Alain Finkielkraut qui répondait aux questions de Jonathan Siksou sur les ondes de la RCJ (Radio de la Communauté Juive) :
Je suis épouvanté par le vandalisme (…) mais pas étonné. Apocalypse annoncé par le rapport du ministère de l’éducation nationale sur les signes et manifestations d’appartenance religieuse dans les collèges et lycées des zones dite « difficiles ». Or, ce rapport de juin 2004 présenté par Jean-Pierre Aubun, dit ceci : des élèves qui cherchent à se démarquer de la France et des professeurs qu’ont appellent les « français ».
Ce problème n’est pas neuf. En 2001, Fred Constant dans un article qui étudiait le défi multiculturel auquel devait faire face l’école publique, expliquait avec précision combien, comme dans d’autres démocraties, la France se confronte à une montée des révolutions culturelles, et l’école n’est pas en reste puisqu’elle est secouée par des revendications identitaires de plus en plus nombreuses, de la part d'élèves souvent issus de familles immigrées. Ce débat autour de l’identité repose évidemment la question de la laïcité et une autre non moins fondamentale : « comment être français aujourd’hui ? »
Car, disons-le, l’école laïque devient le théâtre de conflits culturels et identitaires vigoureux et inquiétants.
Ces agitations de plus en plus nombreuses doivent évidemment nous pousser à repenser les bases sur lesquelles doit reposer la cohésion sociale. Certes, cette cohésion doit reposer sur la reconnaissance de l’altérité, et sur l’affirmation de la civilité, ainsi que sur la lutte contre tout phénomène d’exclusion ou de marginalisation qui couperait tout jeune de l’univers citoyen[1]. De cela, la République doit en prendre conscience. La République après ces terribles nuits d’émeutes, de violences urbaines, et de barbarie, doit renaître de ses cendres. Elle doit réactiver ses grands principes, affirmer sa laïcité, rassembler et unir sous le même drapeau, la mosaïque française : black, blanc, beur, sans quoi, elle s’enfoncerait vers une barbarie probablement bien plus sanglante encore : et je dis bien, celle d’une guerre inter-éthnique.
« Certains auteurs, notamment les philosophes des lumières sont contestés ; exemple : « Rousseau est contraire à ma religion ». L’histoire est objet d’accusations comme mensongère, partiale, elle présenterait selon les élèves une vision judéo-chrétienne partiale et déformée. Refus d’étudier les édifications cathédrales (…) l’histoire sainte est toujours opposée à l’histoire, où quand on aborde le génocide, il y a contestations, propos négationnistes fréquents, ainsi que sur la question palestinienne… Apocalypse annoncée également par les attaques contre les blancs ou les chansons de rap « La France est une garce n’oublie pas de la baiser et de l’épuiser, moi je pisse sur Napoléon », « On nique la France (…) il faudrait bientôt mettre à l’Elysée des arabes et des noirs » « Quelle chance d’habiter la France, (…) j’ai envie de dégainer sur ces faces de craie bien placées qui m’empêchent de m’exprimer ». Le verbe s’est fait chair, la bonne nouvelle dont il est porteur commence à se réaliser. La haine inouïe de la France et des faces de craies ne demandait qu’à exploser » déclare fort à propos Alain Finkielkraut.

L’école doit prendre en compte les différences, le multiculturalisation, sans quoi elle se confrontera à une « révolution culturelle » des plus virulentes, à une montée de revendications communautaires qui fragilise déjà beaucoup le socle de la démocratie (en grande partie responsable de ces montées). C'est LE défi républicain ! Nous devons faire face aujourd’hui au plus grand défi du 21ème siècle : le défi multiculturel[2]. Oui ! Je me répète, mais c'est d'une importance capitale : il faut sauver le principe de la laïcité, toujours plus bafoué, beaucoup trop provoqué, ces dernières années… Que ces jeunes soient issus de l’immigration, musulmans pour la plupart, ou d'autres ethnies, vouloir affirmer son identité culturelle et religieuse devient aujourd'hui une tendance de plus en plus présente dans toutes les sociétés démocratiques ; on rencontre aussi quelques revendications communautaires de la part de jeunes issues de confession juive (qui ne brûlent pas des voitures pour autant !) Donc ça n'excuse pas de telles violences. Et ça n'est pas mon propos !
Mais ce n'est plus un secret pour personne : toutes ces revendications portent sur les exigences alimentaires : hallal, casher, etc., les ports d’insignes ou vêtements religieux au travail ou à l'école, kippa, foulard islamique, etc., et des observances de certaines pratiques : Ramadan, Shabat etc. Les agitations autour des lois que voulait faire voter l'ancien ministre de l'éducation nationale Luc Ferry, afin de renforcer le principe de laïcité à l'école, restent gravées dans nos mémoires. C’est donc « une montée du relativisme des valeurs » malgré un schéma républicain qui suppose « le relâchement » afin que chacun puisse s'intégrer dans un corps social et démocratique neutre.
Tous ces bouleversements récents résultent plus précisément d'une confusion entre la sphère du public et celle du privé.
L’école doit également se défaire de son ancien mode de fonctionnement, le plus ancien : le trie sélectif. Elle doit le faire au nom des grands principes républicains. Au nom de la pérennité de notre démocratie. D’autant que cela semble faisable. Dans un magnifique article intitulé Transformer l’Ecole et la culture scolaire, Hélène Romian propose des pistes d’action réalistes, par lesquelles les dernières propositions ministérielles sont contredites : comme « le maintien des enfants en difficulté lourde dans les structures ordinaires » ou l’amélioration de l’efficience de l’enseignant en réduisant leur « polyvalence », en créant des postes au plus près des besoins. Selon l’auteur, il n’est pas fatal que l’école reproduise et renforce les inégalités sociales. L’école doit s’adapter à des nouveaux enjeux depuis l'entrée de classes sociales moins privilégiées au collège et au lycée : intégrer des pratiques sociales et des connaissances ; des techniques modernes dans une perspective didactique et éducative ; combattre cette incapacité qu'a prouvé l'école jusqu'ici à anticiper sur les évolutions prévisibles.
Il existe des pistes d’action que l’auteur énumère, et il est nécessaire que ces pistes s’accompagnent d’une volonté politique et de moyens matériels et humains. Ceci dans le but de faire évoluer l’école vers une culture effective commune.
Au lieu de renforcer un socle de culture générale qui se voit contester sur son propre terrain par des jeunes issus de cultures fort diverses, l’école doit s’ouvrir à la diversité des cultures et viser ce que l’auteur appelle un « partage des savoirs ». De fait, l’école se dégagera de la pensée unique, du patrimoine culturel référent pour s’ouvrir aux mouvements de notre temps, et elle refusera l’élitisme.[3]
Si la République ne se réveille pas de ses cendres, que risque-t-elle ? Sans vouloir jouer les prophètes de bazar, je crains que les montées extrémistes s’intensifient. Que les revendications communautaires soient à l’origine d’une fracture sociale encore plus importante demain. Que le lit de l’islam, et de l’islamisation des esprits nourrice le terrain de la haine et de la révolte. Ce qui était visé : tous les symboles représentant la République et l’occident. La France conspuée sous les cris de colère des émeutiers, les policiers visés à balles réelles, les citoyens blessés ou assassinés sauvagement. Ces indices ne peuvent pas être laissés au hasard. Nous avons affaire à une barbarie montante qui vient signer là, la fin d’une illusion : que la démocratie et la République soient un modèle humaniste pour tous. Manifestement, des groupes veulent en finir avec cet idéal. Manifestement, des individus sans foi ni loi, s’en prennent au modèle français duquel ils se sont trop longtemps sentis rejetés.
Certes, je l'ai dit dans un billet précédent : leur malaise rejoint en grande partie le notre. Celui du chomage, de la perte des valeurs, d'un avenir incertain. Pour autant, disons le : si ces casseurs sont issus d’un malaise social qui nous semble quelque part réel, leur modèle de contestation n’est pas le notre ; leurs méthodes ne sont pas les notres ! Et pour cause, nous voulons garder notre dignité ! Nous tâchons de nous comporter en citoyens ! En ce sens leurs invicilités signent là un pas franchi sans précédent. Est-ce le début d'une guerre civile, ou la fin effective de l'autorité ?
Alain Finkielkraut a raison de le préciser :
« Il y a quelque chose là de criminel, et une difficulté pour les commentateurs de regarder cela en face. Pour justifier la suspension des règles de la morale universelle et la subordination de l’éthique à la vision politique du monde les progressistes disaient autrefois « la fin justifie les moyens » : à la logique de l’efficacité, (…) on substitue la logique de l’excuse, la cause justifie les moyens, pas celle que l’on défend mais celle dont on est l’effet, hormis pour la domination, le mal n’existe pas, il n’y a que le malheur. (…) L’homme progressiste, il a beau rompre sous des tempêtes successives il ne rompt pas, (…) il y a une course à la désimputation des coupables, (…) ou on dénonce leurs conditions de vie, et la stigmatisation dont ils sont victimes, et on est même allé jusqu’à parler d’un « mai 68 des banlieues ». (…) Mai 68, c'était une révolte contre les conventions bourgeoises, une révolution imaginaire, une émeute à blanc, c’était une explosion lyrique, (…) aujourd’hui ce qui se passe en France, c’est un gigantesque pogrom anti-républicain ! (…) et ce qui est criminel ou ce qui pousse au crime en tout cas, c’est de renvoyer aux pogromistes une image embellissante. (…) A cette victimisation par les causes, il faut opposer un récit beaucoup plus sobre et mettre les auteurs de ces violences exactement sur le même plan que ceux des supporters (pas tous les supporters) mais ceux qui vont dans les stades qui cassent la gueule à d’autres supporters ou poussent des cris de singes quand un joueur de couleur à la balle. »
Comment ne pas se sentir en accord totale avec la réflexion sobre et réaliste du philosophe ? Comment trouver des excuses à la haine, la violence poussée jusqu'au meurtre, l'incivilité poussée jusqu'à son paroxysme. Ces individus n’ont aucune excuse. Ils sont ces nouveaux barbares, enfants terribles d’un siècle dans lequel la pensée ambiante est le nihilisme le plus monstrueux font leur lit le plus vil. En agissant comme ils le font depuis quinze jours, ils montrent avec une grande efficacité qu’ils ne font cas, ni des valeurs de la cité et de la citoyenneté, ni de la République qui les abrite et les protège, ni de l’importance de la vie humaine. Ce sont des meurtriers et des nihilistes, non loin de ces esprits, de ces volontés proches de la pensée terroriste.
Pistes à suivre :
Le pogrom est l'avenir de l'homme, par Alain Finkielkraut
La nouvelle intifada française, par Alexandre de Valle
[1] Fred constant, L’école publique face au défi multiculturel, Agora Débats jeunesse, n°22, L’Harmattan, 2001.
[2] Voir l’article de Fred Constant, opos.cité.
08:35 Publié dans La démocratie moribonde, Philosopher à coups de marteau, Politique, Post-humanisme, Société | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note


Commentaires
Ce blog (et d'autres aussi, ils sont rares) est la preuve vivante qu'il existe encore une pensée résistante, qui sait se retourner et se nourrir aux Sources de la pensée... La radicalité n'est pas une posture ! Elle n'acquiert sa noblesse que dans la connaissance des textes, des "récits" de la pensée occidentale.
Dans le contexte actuel, il est urgent de se pencher sur l'émergence du nouvel antisémitisme (de gôche), qu'a fort bien analysé Schmuel Trigano dans "Les Frontières d'Auschwitz". Je suis globalement d'accord avec les conclusions de Finkielkraut, mais je trouve que sa réflexion sur l'avenir de la démocratie manque d'une assise solide : précisément, le rappel des racines judéo-chrétiennes de la démocratie européenne. Son opposition entre droit-de-l'hommisme (ou humanitarisme) et humanisme authentique n'est pas assez étayée. C'est seulement en remettant en question un siècle et demi d'intégrisme laïcard que la pensée pourra renouer avec d'authentiques valeurs, i.e. non pas la célébration béate des Différences, mais l'hospitalité véritable. Comment accueillir l'Etranger quand l'on ne se "connaît" pas ? Quel sens donner à l'Universalité ? Un penseur comme Lévinas a beaucoup réfléchi à cette question.
Socrate, père de la philosophie, a ouvert la voie au Doute, nous mettant en garde par avance contre la tentation du dogmatisme ; Jésus a apporté l'espérance ; aujourd'hui, l'Occident est en train de périr de la HAINE DE SOI, ignorance crasse, anomie auto-satisfaite... après l'islamisme, combien de couleuvres lui faudra-t-il encore avaler avant qu'il n'étouffe ?
Bien à vous, Marc. A.
Ecrit par : Le Logocrate | 12 novembre 2005
Merci, Marc, pour ces intelligents articles qui nous changent de la soupe journalistique comme des loghorrées extrémistes. Je constate, sans surprise, que nous sommes sur la même longueur d'onde. Je m'en vais de ce pas signaler vos textes à mes visiteurs, via les commentaires de ma propre contribution au débat.
Ecrit par : Transhumain | 12 novembre 2005
Oui, excellent.
Il y a tout de même eu quelques excellents blogs, le vôtre, celui de Transhu, de Montalte qui ont heureusement réagi à toute cette merde montée en sauce par les médias comme toujours dramatiquement irresponsables pour la plupart.
Ecrit par : Stalker | 12 novembre 2005
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