« Vers un pogrom annoncé : 2. La montée de la barbarie | Page d'accueil | Pour une philosophie du plaisir ? Note sur Epicure »
14 novembre 2005
Vers un pogrom annoncé : 3. Une socialisation en déroute

« Pogrom : n.m. Toute émeute dirigée contre une communauté ethnique ou religieuse », Le Petit Larousse.
« Le pogrom est l’avenir de l’homme » dit Alain Finkielkraut d’un ton mesuré. L’idée est loin d’être inepte. Mais soyons clair : à l’heure actuelle, je ne crois que très peu à la thèse de complot, ou de l’émeute organisée. A peine, ces jeunes sont-ils une bande de copains, d’adolescents en errance et en perdition pour la bonne partie d’entre eux, réunis pour faire la foire et exprimer un peu de haine, idéologiquement marqués de manière somme toute inconsciente. Car bien évidemment, ces jeunes, tous issus de l’immigration, ont l’esprit fondé par les valeurs islamistes. Bien sûr ! Il suffit de réfléchir contre quoi ces jeunes disent combattre : le judéo-christianisme. Les valeurs qu’ils croient rejeter : celle de la standardisation des esprits par la culture américaine. Je dis bien, « il croient » : car c’est vêtus de survêtements Nike qu’ils agissent. La religion n’a pas joué un grand rôle effectif dans l’émeute. Si ce n’est tout de même un rôle symbolique à mon sens.
« Ces jeunes expriment la haine d’une partie du monde arabo-occident, mais il y a dans cette haine une sorte d’occidentalisme échevelé, au fond ces jeunes là, poussent jusqu’à ses conséquences ultimes l’impatience de l’individu démocratique devant les formes, les médiations, les institutions poussent jusqu’à ses ultimes conséquences la passion dévorante du bien-être, leur vocabulaire est parfois celui de l’islamisme radical, leur monde est celui de l’individualisme absolu, du « tout » tout de suite des jeux vidéos, et de la pornographie, ils sont les enfants de la technique, de l’arraisonnement, de l’immédiateté », explique Alain Finkielkraut.
D’où en effet tout le paradoxe de leur combat, et son inanité. Ils sont les enfants sacrifiés sur l’autel du relativisme des valeurs, le flou culturel, la logique de l’échange et du profit, de la consommation. Ils sont les bébés du libéralisme et de la rupture des liens sociaux. Ils sont les enfants oubliés de la civilisation et de la socialisation par l’école. Ils sont les ersatz d’une société qui par l’école normalise et sélectionne dès l’école préparatoire. Ils sont les naufragés de trente années de politique aveugle, de démissions en tous genres, des « sanglots de l’homme blanc ».
Abandonnés au macadam, au chaos d’un devenir incertain, ils ont poussé sans tuteur, sans règles, sinon celles de la rue, sans référents, sinon ceux du rap, dont le langage et les revendications flirtent avec la démarche communautariste, dont la violence et le ressentiment contre l’occident et l’homme blanc sont la pierre de touche, dont le sentiment de révolte est l’essence :
« Je baiserai la France jusqu'à ce qu'elle m'aime », hurle un groupe de rap : Tandem. Le sado-masochisme doublé de la névrose la plus crasse donnent ce genre de formule qui cache, au final, une réelle motivation de se faire reconnaître par la terre d’accueil. On trouve d’ailleurs les membres du groupe renchérir à propos de cette « réflexion » que c’est une phrase d’insertion.
Cela prouve quoi ? Une chose finalement classique qui appartient à toute immigration : l’extrême contradiction que peut ressentir tout immigré dans un pays d’accueil, entre son besoin d’intégration, et le rejet qu’il ressent de la part des autochtones. Car, enfin, disons-le : la représentation de l’immigration est quasi-nulle dans cette République. Combien de députés, de responsables politiques, de PDG, d'énarques, de présentateurs télé, d'artistes sont beurs ? Notre beur de service nationale c’est… Djamel Debouzze. Un garçon des cités obligé de faire le pitre (soit ! avec beaucoup de talent !) pour pouvoir exister dans le système. Il faut que cette République fantoche casse cette place dans laquelle on cantonne les maghrébins. Il faut qu’ils soient intégrés à un vrai projet Républicain. Sans quoi cette surdétermination négative que ressentent les blacks et les beurs qui pensent venir d’un « Etat voyou », car c’est ainsi que les français voient leurs pays d’origine, risque de se radicaliser dans l’avenir. Un besoin de reconnaissance et de représentation. Ce qu'ils trouvent tant bien que mal dans des gadgets ultra-technologiques, des fringues de sport aux marques Nike, Addidas, et dans la violence...
Pour le comprendre, il suffit de se demander à quoi nous avons assisté ces derniers jours :
« Leur idéal est celui de la disponibilité : « ce que je veux, où je veux, si je veux » et évidemment l’école n’a pas sa place dans cet idéal, car l’école c’est la patience, c’est la médiation, et il y a quelque chose de dérisoire à proposer un « nouveau plan » des banlieues. (…) On veut leur donner pour les apaiser ce qu’ils veulent détruire tout ce qui s’interpose entre eux, et la thune et les meufs » explique dans un sursaut de réalisme total Alain Finkielkraut. Tout professeur de banlieue pourra en effet confirmer la fin de cette réflexion. La seule chose que réclament ces gosses, c’est de l’argent tout de suite, vite gagné, une cours de meufs, et de l’entertainment ! En gros, ils sont, à l’instar de leurs congénères occidentaux, des jouisseurs ! Vite et sans peine !
Ces gamins revendiquent avec une hargne et une violence sans égale, ce que tout un chacun dans cette société revendique de manière évidemment plus silencieuse. Quand des étudiants titulaires de maîtrise, DEA, ou encore de doctorat passent plusieurs mois à pointer à l’ANPE ou à remplir des fonctions de stagiaires durant une ou deux années, ils aimeraient sûrement exprimer parfois leur exaspération de manière violente, ou autres, parce qu'ils rêvent eux aussi de reconnaissance et d'intégration, mais ils ne le font pas car ils sont… socialisés ! Et par là même, certains, de finir par trouver une place quelque part !
Voilà où le bât blesse ! Sans l’école, que nombre de ces jeunes quittent beaucoup trop tôt, pas de socialisation possible.
Je parle de la socialisation primaire : celle qui est l’œuvre du monde social de la famille et de l’univers institutionnel de l’école. Lorsqu’on sait que chez grand nombre de maghrébins, le garçon à l’inverse des filles, est roi, qu’il commande dès l’âge de l’adolescence, qu’au moindre conflit à l’école, les parents prendront systématiquement sa défense. Le combat est déjà perdu d’avance. Et oui ! Le combat est perdu : « L’école assure (…) la légitimation de certains savoirs sociaux au détriment d’autres – favorisent aussi certains types de familles – et joue ainsi un rôle décisif dans la distribution sociale des savoirs »[1].
Cette socialisation primaire est systématiquement ratée. De fait, comme des arbres ayant poussés sans tuteur, leurs agissements deviennent nécessairement déviants. Ne connaissant aucune norme, aucune loi, aucune limite, ils ne se sentent même pas « fautifs ». Pourquoi agissent-ils ainsi ? « Mais Madame, on n’a pas de fric, alors on pète un câble ! » vous répondront-ils.
Tellement perdus dans leur nihilisme, dans leur déroute, ils peuvent brûler la voiture de leur voisin, ou de leur copain, leur propre école, leur propre gymnase. « C'est une crise de sens, une crise de repères, c'est une crise d'identité. »[2]
De fait, leur religion c’est devenue la haine. Leur logique, la violence. Leur ennemi c’est l’homme civilisé, judéo-chrétien. Leur but ultime relève de l’idéologie pure et dure : faire plier l’occident. L’emporter sur le « grand Satan ». Dans leur représentation du monde et des choses, on se retrouve dans une vision binaire ; c’est la démarche américaine de Bush, mais inversée. C’est une vision réductrice, limitée qui veut faire plier la France, qui voudrait pouvoir l’accuser de tous les maux de la partie sud du globe ; c’est l’exigence d’une repentance rapide de la part du pays qui les abrite, c’est le désir de victimisation absolue que veulent revendiquer ces jeunes « racailles » dont le désir de vérité et d’intégration et le moindre de leur souci. Oui, c’est l’avenir d’une négation. C’est l’ombre du dernier homme qui plane au-dessus de ces crétins cagoulés et armés : « Malheur ! voici venir le temps où l’homme ne pourra plus mettre au monde d’étoile. Malheur ! voici venir le temps du plus méprisable des hommes, celui qui n’est plus capable de se mépriser lui-même.
Voyez ! Je vous montre le dernier homme », Friedrich Nietzsche.
« C’est une éducation sévère, rigoureuse et sévère. Mais cela l’institution ne le veut pas, et les évêques ne le veulent pas. (…) Voir l’église de France abandonner la vision augustinienne du mal pour cette espèce de rousseauisme délavé, (…) plus personne en peut tenir un langage de vérité. Stomy Bugsy dit dans Le Parisien : « Commençons par changer les manuels d’histoire, (…) pourquoi la France ne reconnaît-elle pas ses responsabilités pour les colonies ». Cette France haïe va dire oui, je suis haïssable. Quelle conclusion en tirer si ce n’est que le pogrom est l’avenir de l’homme. Il n’y a pas là une demande de vérité mais de repentance (…) et tout doit être oublié occulté, de tout ce qui n’est pas de la responsabilité française, comme les traîtres orientales, ou le caractère criminel de la guerre menée par le FLN. Le discours actuel : Le mal vient du malheur, le malheur l’inégalité, l’inégalité c’est la droite, Sarkozy c’est la droite donc il faut se débarrasser de Sarkozy », dit Finkielkraut à juste titre. Rien à redire. Il suffit de se reporter aux textes des rappeurs. A ce que disent les gamins dans les interviews. Demande de repentance de la part du pays, et impunité en ce qui oncerne les trafics et l'argent facilement gagné par la délinquance : « Et m'sieur, je gagne mieux que le prof, pourquoi j'irais à l'école ? », renchériront-ils systématiquement sans savoir que l'école ne peut-être que leur SEUL espoir pour un vrai avenir, un avenir meilleur ! Mais qui leur dit ?
Le malheur aujourd’hui, vient, selon moi, d’une représentation excessive et sans contre-pouvoir de la télévision et de la politique. Il suffit d’observer le problème : d’où viennent les responsables, les hommes clés du pouvoir en place (média/gouvernement/partis politiques majoritaires) ? Essentiellement de couches particulières de la société. L’éducation dans les cités n’est plus possible ; les problèmes que rencontrent les familles maghrébines dans lesquelles les fils dès l’adolescence jouissent de tous les droits ; l’incapacité de recourir à une autre forme de langage que la violence, car pour beaucoup, presque pas scolarisés, encore moins socialisés. Voilà le vrai problème : ces jeunes issus de l’immigration que l’Etat a lâché, que les familles ne savent pas éduquer, sont les enfants du court-termisme de la société de consommation, il sont les « monstres » enfantés par la superficialité administrative d’urgence régie par une chaine de télé, TF1, pourrie jusqu’à la moelle, et un pouvoir re-concentré entre des familles issues des meilleurs couches de la société. De fait, la bannière de la République n’est plus : Liberté-égalité-fraternité, mais devient : Liberté (liberticide)-égalité-fatalité !
Je ne joue pas le jeu de cette pensée qui ne pense pas issue des rangs de la gôche prolétarienne, bave rampante nous venant de la vermine gauchiste la plus abjecte dont quelques représentants sévissent sous divers noms à dormir debout, dans les commentaires du blog de l’excellent Pierre Cormary. Mais il faut comprendre d’où vient le mal. Comment des cités peuvent produire une telle hargne, une telle violence, et comprendre comment trente années de politique à courte vue ont conduit à ce que dégénère à grande échelle, une partie de la population immigrée, oubliée depuis des années (mais toujours utilisée durant les campagnes politiques) dans les bas-fonds de la République, laissées dans leur ignorance crasse et leur malaise ethnique et identitaire.
Piste à suivre :
Violences urbaines : le temps du loup, par Transhumain
[1] Claude Dubar, La socialisation, construction des identités sociales et professionnelles, Armand Colin, 2000.
[2] Jacques Chirac, Allocution télévisée du 14 novembre 2005.
23:00 Publié dans La démocratie moribonde , Philosopher à coups de marteau , Politique , Société | Lien permanent | Envoyer cette note
Trackbacks
Voici l'URL pour faire un trackback sur cette note : http://marcalpozzo.blogspirit.com/trackback/417176
Commentaires
Entièrement d'accord, une fois de plus. Le problème qui se pose excède le souci de "représentativité" et de "visibilité" (les
fameux "quotas" ethniques que préconisent certains, par ailleurs adeptes de l' "affirmative action") ; il faut repenser les
fondements de la démocratie. L'action politique devrait avoir une fonction "civilisatrice" ; à ce titre, le terme d' "intégration" me paraît vide
de sens, car purement "fonctionnel". Aujourd'hui, on est face à deux écueils : d'une part, l' "efficacité" qui semble le seul
moteur de l'action politique (qui travaille "à flux tendu", sur du court terme, comme vous le dîtes très bien ) ; d'autre part,
l'abstraction totale sur laquelle repose la démocratie occidentale (le catéchisme des droits de l'homme est aujourd'hui le
paravent de tous les révisionnismes). C'est le règne du "No Logos".
Bien à vous,
A. F.
Ecrit par : Le Logocrate | 15 novembre 2005
Pour moi, l'affirmative action est un bleuf caractérisé. L'angélisme rampant qu'à montré la gôche dans cette émeute de très grande ampleur trahie le peu de cas qu'ils font pour la réalité des choses. Il n'y a pas de recherche de la vérité, mais un besoin d'étouffer la teneur de la situation. Entre le moralisme sous-prolétarien de la gôche et le rousseauisme délavé de l'Eglise catholique, tout est fait pour que règne le "No logo" comme vous dîtes. Heureusement que quelques voix irréductibles comme celles des Finkielkraut et Dantec cassent avec la non-pensée ou le mal-penser ambiant !
Bien à vous
Ecrit par : Marc A. | 16 novembre 2005

