20 septembre 2007
Martin Heidegger : Retour sur l’ombre d’une pensée

« La vaine querelle autour de Heidegger n'a pas de sens philosophique propre, elle est seulement symptomatique d'une faiblesse de la pensée actuelle qui, à défaut de se trouver une énergie nouvelle, revient obsessionnellement sur ses origines, sur la pureté de ses références, et revit douloureusement, en cette fin de siècle, sa scène primitive du début du siècle. »
Jean Baudrillard, Nécropestive autour de Heidegger in Libération, 27 janvier 1988.
La philosophie, dont on ne saurait tout à fait préciser l’essence, pourrait-elle être « dangereuse » ? Pourrait-elle être une source négligée de la propagation du mal ? Autrefois, Eichmann devant ses juges, incrédules, ne fit-il pas référence à « l’impératif catégorique » kantien pour justifier sa collaboration à la solution finale ? Certes, cet impératif du devoir, proprement moral, était apporté d’une modification de taille, puisque Eichmann, par on ne sait quel tour de la pensée, transforma le « agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle » de la morale Kantienne en un : « agissez de telle manière que le Führer, s’il avait connaissance de vos actes, les approuverait ». Cette déformation inconsciente apportée à la pensée de Kant, et analysée par Eichmann comme un impératif catégorique devant entraîner tout homme à faire plus qu’obéir à la loi, puisqu'il s'agissait de s’élever au-delà des impératifs de l’obéissance et identifier sa propre volonté au principe de la loi, à la source de toute loi, peut sembler pour certains sans grande importance. Une mécompréhension à la hauteur d’un petit fonctionnaire.
Mais quand il s’agit d’un intellectuel de la trempe de Martin Heidegger ? Comment interpréter son adhésion à la pensée la plus « sombre » du 20ème siècle ? Cette question fut posée par de nombreux intellectuels depuis 1945. Elle fut à l'origine de polémiques renouvelées, de déplacements inédits, de quelques terrorismes intellectuels.
Elle fut renouvelée récemment avec plus ou moins de bonheur par Emmanuel Faye[1], même si le nivellement un peu facile auquel il se livre, dessert non seulement la pensée profonde de Heidegger, mais dessert la cause même que Faye prétend servir.
Un autre ouvrage récent qui demande à faire la lumière sur la question, mais sans y mêler cependant de parti pris, est celui de Dominique Janicaud qui nous offre là, un livre-testament[2]. Un travail d'une importance extrême, tel que le dit, fort à propos, Françoise Dastur : le « travail sur la réception de Heidegger en France est d'une grande importance, car (il) touche là à un pan essentiel de tout ce qui s'est fait en France de ce point de vue de la pensée depuis les années trente. »[3] Dominique Janicaud, en tant que disciple de Jean Beaufret, - dont le travail immense pour traduire le plus fidèlement possible la pensée de maître de la forêt noire, sans lui être pour autant un simple porteur de valises, est sans conteste d'une valeur sans égale – nous offre avec son ouvrage Heidegger en France, un vaste panorama de la réception de philosophe allemand dans l'hexagone de l'après-guerre, sans faire le moindre silence sur les multiples remous et leurs conséquences, parfois imprévisibles, que cela occasionna dans les rangs de l’intelligentsia universitaire française.
« Comment l'Occident a pu en arriver à une telle monstruosité ? […] Allons-nous penser l'horreur nazie grâce à la pensée de Heidegger ? (et) la question de fond, l'enjeu : y a-t-il un recours à cette pensée ? »[4]
C'est Jean Beaufret qui écrivait, cité par Dominique Janicaud dans son ouvrage[5] : « Il est dans la destinée de toute pensée philosophique, quand elle dépasse un certain degré de fermeté et de rigueur, d'être mal comprise par les contemporains qu'elle met à l'épreuve. »[6] Sept décennies de vie intellectuelle, de conflits philosophiques, d'intérêt, n'auront en effet pas tari une pensée majeure de notre siècle, probablement parce que cette pensée, au-delà des remous, des rebondissements et des ombres, a su se révéler être un pensée plus complexe, plus subtile, plus profonde qu'on a bien voulu le dire. Il est vrai qu’on lit souvent aujourd’hui, parfois sous la plume d’auteurs « à la mode », que l’on néglige Heidegger. Qu’il faut revenir à cette « inquiétude de l’être » allemande. Il serait même légitime de se demander si Heidegger aurait été injustement négligé ces dernières années en France. Peut-être… Pourquoi ? Est-ce parce que Heidegger doit être nécessairement lu en allemand pour être parfaitement compris ? Difficile en effet, de comprendre la subtilité d’une pensée comme celle-là, par une simple traduction. La traduction de Sein und Zeit[7] par exemple, par François Vézin est sujette à de très nombreuses contre-verses. Mais on pourrait autant en dire de Hegel, ou de Nietzsche ! Devrions-nous préférer la traduction de Emmanuel Martineau ? C’est à cette question, comme à de nombreuses autres, que le philosophe Dominique Janicaud tente de répondre, prenant par ailleurs assez de distance avec les différentes chapelles, pour garder une certaine objectivité.
La plus grande question qu’il pose néanmoins, la plus essentielle pour tenter de se défaire du mystère de l’une des plus importantes pensées du 20ème siècle, est cependant ailleurs. Et c'est évidemment celle-ci : devons-nous seulement lire en la pensée de Heidegger un terreau fertile du nazisme ? Ne faudrait-il pas y lire également, ou même avant tout, une recherche de la vérité de l’être qui, contrairement à celle de Sartre, ne trouve pas sa source dans le néant, mais dans le temps. L’« être » de Heidegger contre l’« homme » de Sartre ? Et cette question n'est évidemment pas dénuée d'intérêt puisque c'est bien dans l'ontologie même de Heidegger que certains sont aller lire le nazisme du penseur allemand. Un retour à l'ontologie de la part de Heidegger, pourtant bien légitime. Ecoutons Françoise Dastur : « Heidegger est en effet pour moi le penseur qui a rappelé de manière très forte la philosophie à sa vocation première, qui est celle du souci de la totalité et non pas seulement de la sphère humaine, en une époque dominée par l'anthropocentrisme et où, en cette fin de siècle, la philosophie première se voit réduite à l'éthique, c'est-à-dire à une préoccupation centrée sur l'homme seul. »[8]
Il faut bien le dire, l’ultime acte de philosophie selon Heidegger, était de faire surgir la quintessence de l’être. Fonder une vérité. Socrate en son temps combattait les sophistes qui prétendaient que l’homme est la mesure de toutes choses, pour s’initier, et initier ses interlocuteurs à une méthode de pensée : la dialectique. Heidegger a également poursuivi la tâche immense de réhabiliter l’être, enfermé dans un profond oubli que le rationalisme en philosophie avait occulté. C’est vrai que la philosophie a trop longtemps interrogé la connaissance de la connaissance de l’être, que l’être lui-même. Pourtant, cette tâche qu’il a essayée de mener à bien durant toute sa vie, paraît trouble. D’une part, « le tournant » (Kehre) de Heidegger, moment ultime où il s’aperçoit que son entreprise ne saurait arriver à terme, laisse bien pensif, - serait-ce un échec ?[9] ou le second Heidegger aurait-il été beaucoup trop accaparé par la suite, à entreprendre l’ultime tâche de détacher sa pensée de l’idéologie nazie pour la situer métaphysiquement, notamment avec son travail sur Nietzsche et Kant ? Dominique Janicaud, accordant une importance aux débats autour de la question du « tournant »[10] répond : « est-ce un point de détail ? Nous ne le croyons pas : c'est bien la question du dépassement de la métaphysique qui se joue alors. »[11] Il faut relire la réponse de Heidegger à Jean Beaufret dans sa Lettre sur l’humanisme[12] pour comprendre que les déplacements inédits, les disséminations, les recompositions sont autant de tentatives de la part de Heidegger de justifier sa position « trouble » durant la Seconde Guerre mondiale. De dégager sa pensée d'accusations multiples, telle celle d'Eric Weil reprochant non à sa philosophie d'être nazie, mais à sa pensée, sa morale et son langage[13] de l'être. Un langage qui se verra souvent l'objet de suspicions diverses. Dominique Janicaud à ce propos, revient par exemple sur les accusations de racisme portées contre Heidegger parce qu'il aurait cédé à la terminologie dominante de 1933, l'auteur rajoutant « malencontreusement »[14].
Faudrait-il alors repenser Heidegger par son introduction en France, par sa pensée, par son interprétation ? Il s'agit évidemment et avant tout, Dominique Janicaud ne cesse de le répéter durant tout son ouvrage, de s’élever au-delà des vaines querelles. C’est bien sûr, une chose certaine. En nous y conviant avec une grande habileté, Dominique Janicaud rend une nouvelle fois hommage à la brillante pensée d'un philosophe que l'on ne saurait réduire par un discours de pur historien. Voilà d'ailleurs le grand mérite de cet ouvrage de Janicaud, qui se présente d'emblée comme un ouvrage majeur, en comparaison à ce que proposèrent d'autres intellectuels limités à la partie historique de l'action de Martin Heidegger et son implication personnelle dans le régime nazi. A la fois un livre d'histoire, histoire d'une réception - réception d'une pensée, c'est aussi un livre de philosophie qui re-lit et re-déchiffre cette pensée...
Pour autant, malgré le rôle majeur joué par Heidegger dans la philosophie du 20ème siècle, une ombre continue de planer autour de son travail. Une ombre qui prend racine dans la métaphysique de sa philosophie. Et cette ombre-là demeure un mystère « effrayant » pour la pensée. Une inquiétude qui nous rapporte à l’inquiétude même de l’être que mettait à jour Martin Heidegger.
Devons-nous nous débarrasser de la pensée de Heidegger en nous basant, comme le fait Faye, sur des documents inédits ou non traduits jusque-là, pour saisir combien Heidegger était attentif à introduire les fondements du nazisme dans la philosophie et son enseignement, ou bien, tel que le préconise Dominique Janicaud, relire, réinterpréter la pensée de Heidegger selon ces axes fondamentaux :
« - répondre de la philosophie en son histoire ;
- repenser l’être de l’homme ;
- affronter le destin de puissance de la science ;
- confronter l’occidentalisation du monde aux autres langues et cultures ;
- reposer la question du sacré. »[15]
L’avenir nous le dira peut-être… mais l’ombre autour de cette pensée-là, malgré l’écoulement du temps, ne passe pas… une question à laquelle, malgré un travail colossal, l'heideggérien Dominique Janicaud ne répond pas complètement ; une énigme à la mesure de la plus grande pensée d’un siècle de destructions massives, de destructions d’idoles idéologiques et controversées, et de pensées dominantes et décisives…
A lire :
Dominique Janicaud, Heidegger en France, 2 tomes, Hachette pluriel, 2005.
Dominique Janicaud, L'ombre de cette pensée. Heidegger et la question politique, Editions Jérôme Million, 1990.
Emmanuel Faye, L'introduction du nazisme dans la philosophie, Albin Michel, 2005.
Cet article a été publié dans Le Magazine des livres n°1, nov-dec 2006.
Suite à la parution de cet article dans Le Magazine des Livres, quelques personnes, visiblement pressées d'en finir avec Heidegger m'accusèrent, entre autres maux, de "colporter" la nocive pensée de Dominique Janicaud et autres défenseurs du Mal absolu, le très "nazifié" Heidegger. Ils ont réitéré, tel un disque rayé, les vieux clichés philosophiques, ou qui se prétendraient tels, pour étayer un tant soit peu leur pensée, et m'insulter par là même. Afin d'en finir une bonne fois pour toute, je tiens à préciser que, à mes yeux, le livre de Emmanuel Faye n'est qu'une critique intéressante sur le plan historique. En revanche, les thèses alléguées à propos de la philosophie de Heidegger me semblent déborder, voire surinterpréter la philosophie du maître de Fribourg.
22:50 Publié dans Horreurs de l'histoire, Philosophie, Politique, Post-humanisme, Réflexions post-métaphysiques | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : martin heidegger, dominique janicaud, philosophie, emmanuel faye


Trackbacks
Voici l'URL pour faire un trackback sur cette note : http://marcalpozzo.blogspirit.com/trackback/490817
Commentaires
Allez, un petit travail de potache : Pourquoi lit-on encore Heidegger ?
(Hypothèse : Si Heidegger avait écrit plus clairement, on ne le lirait pas. La philo, de nos, n'est-ce pas avant tout un travail de scolastique, c'est-à-dire le commentaire de supposées autorités ?)
Pourrait-on formuler les choses autrement ? Soit Wittgenstein, soit Heidegger.
Avec Heidegger, on a les filières littéraires ; avec Wittgenstein, les filières scientifiques.
Donc, au fond, c'est l'opposition entre la "Science" et les lettres. Opposition qui est née au XIXe siècle. (Les philosophes du XIXe siècle, donc Kant, faisaient grand cas des résultats des diverses sciences.)
Évidemment, tout ça ne sont que réflexions potentielles, peut-être vaines et incertaines...
Ecrit par : Philippe Lange | 23 septembre 2007
Je connais très mal la philosophie d'Heidegger mais j'aimerais vous parler de ma lecture de "l'ontologie politique d'Heidegger" (Bourdieu) qui propose à mon sens une interprétation forte de questions évoqués dans votre texte.
C'est un essai de sociologie des champs sur l'adhésion d'Heidegger au nazisme (l'ontologie politique de Martin Heidegger, Ed de Minuit, Paris, 1988). Il n'a pas tant vocation à réifier la philosophie d'Heidegger qu'à en dévoiler l'ontologie politique qui est inséparable de la philosophie dans l'homme historique qu'est Martin Heidegger.
Il invite à réflechir sur la "transaction entre une intention expressive" et le champ dans lequel elle se produit. Question posé à propos de la construction philosophique d'Heidegger mais qui introduit aussi à une réflexion sur le travail historique de commentaire et de tentative de résoudre le problème que pose la présence d'Heidegger à l'histoire de la philosophie.
Selon Bourdieu en opérant un clivage entre "le recteur nazi" et le "berger de l'être", on conforte l'illusion d'une parfaite séparation entre un champ et le monde, à un moment historique où elle s'est particulièrement dévoilé.
Ainsi Bourdieu propose de s'interroger sur la difficile autonomie des champs afin de travailler à ne pas échanger le travail de construction rituelle d'une fiction de l'autonomie avec celui de défense réelle d'une autonomie fragile.
La question qui se profile devient alors : si Heidegger est un philosophe d'une "telle trempe" n'est-ce pas parce qu'il est cet homme méprisable qui a opéré la difficile transformation des thèmes fondamentaux proférés par les nazies et les conservateurs (et intériorisé par lui) en un système philosophique digne du champ philosophique?
Ecrit par : patrick | 25 septembre 2007
J'aimerais courtoisement porter à votre connaissance que Michel Bel, ici incriminé, n'insulte personne. Il constate. Si certains se sentent atteints dans leur être et blessés dans leur intégrité cela ne vient pas de Michel bel mais est probablement l'effet d'autres facteurs qu'il ne m'appartient pas d'analyser ici.
MB
Ecrit par : BEL | 05 octobre 2007
Ecrire un commentaire