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20 décembre 2005

Qu’est-ce que la philosophie ?

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Qu’est-ce que la philosophie ? Voilà probablement l’une des plus importantes questions philosophiques. Gilles Deleuze et Félix Guattari y répondent, dans leur ouvrage du même titre, par ces quelques lignes : « Peut-être ne peut-on poser la question Qu’est-ce que la philosophie ? que tard, quand vient la vieillesse, et l’heure de parler concrètement. »[1] N’étant pas encore si vieux, je me demande si je suis parfaitement apte à répondre à cette question. Mais pourquoi  faudrait-il d'ailleurs y répondre ? Pas plus que je ne comprends pourquoi j'aurais à justifier de l'utilité de la philosophie. Par quel tour de passe passe, la philosophie de nos jours, aurait-elle ainsi à se justifier d’exister, d’être enseignée en Terminales, d'avoir à prouver son utilité au quotidien ?

Il est vrai qu’il est difficile dans une époque comme la nôtre, dans un monde où le règne absolu de la communication unilatérale n’est plus apte à se saisir de concepts, hormis peut-être de concepts qui ne sont guère plus que des outils "marketing", de se saisir de l’activité philosophique qui ne doit être confondue avec la contemplation, la réflexion ou encore la communication.[2] Cette idée devra être mûrement réfléchie par le lecteur avant même que ce dernier s’engage sur les chemins aujourd’hui bien escarpés de la réflexion philosophique.
« La philosophie ne contemple pas, ne réfléchit pas, ne communique pas, bien qu’elle ait à créer des concepts pour ces actions ou passions. »[3]

Poser cette difficile et délicate question, revient également à se demander, dans l’histoire de la philosophie, comment cette dernière put être décrite par un de ses plus grands penseurs. Cette difficile question trouverait une réponse des plus insatisfaisantes. Mais tout de même. Je pense par exemple à Hegel, que Deleuze a d’ailleurs combattu.

Je pense précisément à cette idée : il y a une Raison est cette Raison est l’œuvre dans le monde. La philosophie va exposer de l‘intérieur cette nécessité. De fait, je ne peux rien présupposer, car ce n’est pas moi qui explique ce qu’est Dieu, mais c’est l’absolu qui s’auto explique. La philosophie suit cette pensée divine qui se déploie à partir d’elle-même, et qui ne se déploie pas à partir d’un objet. Au lieu de partir, comme une autre science, du sujet et de l’objet qui impliquent une relation entre eux, la philosophie part de leur idéalité rationnelle, et cette idéalité c’est l’Absolu.
Le mouvement propre de la chose même, c-à-d de l’essence universelle des choses, qui est l’Absolu, sera aussi dans la pensée. Le mouvement de la connaissance appartient au mouvement même de la chose.
Alors, double questions :
- Où Dieu se réalise-t-il ?
- Où Dieu pense-t-il ?

Hegel nous répond : il se réalise à travers nous, dans nos actes, et il se pense en nous, à travers la façon dont nous le pensons. Renversement de Hegel à Kant : dans le transcendantalisme de Kant, ce sont les catégories qui organisent la perception, et la connaissance du monde ramène ce monde à des fondements nécessaires de l’esprit humain, les catégories par exemple, structurent la façon dont les choses m’apparaissent. Alors que pour Hegel, l’esprit humain participe d’une logique universelle qui organise à la fois la nature et l’histoire, les phénomènes extérieurs et les phénomènes intérieurs, à la fois l’objet extérieur et la connaissance que j’en ai. Cette logique peut être réfléchie, découverte par l’esprit humain à travers l’histoire de sa culture. Voilà pourquoi je participe pleinement de l'idée défendue par Francis Moury dans l'un des ses commentaires sur ce même blog, que chez Hegel, la Raison EST l'Histoire. 

L’essence universelle du monde est en même temps la logique qui le meut.
Pour Platon, la connaissance ne peut connaître un même objet que parce que les deux sont de même nature. La connaissance ressemble donc nécessairement au connu. C-à-d, que la perception sensible ressemble au sensible. Pour Hegel, ça se ressemble car c’est la même Raison qu’il a dans les deux.
Pour que nous puissions fonder une connaissance objective sur le monde, il faut que le monde soit rationnel. Donc, que la Raison ne soit pas seulement subjective dans l’esprit humain, mais objective dans les choses. Cette idéalité rationnelle de la connaissance et du monde, c’est aussi le mouvement d’autoproduction de la Raison. On a l’impression que la Raison est une forme qui, pour connaître, doit recevoir un contenu de l’extérieur. Or, pour Hegel, la Raison ne reçoit pas son contenu de l’extérieur, puisqu’il faut penser un mouvement par lequel la Raison divine donne son propre contenu, ce qui s’oppose à nous qui devons le recevoir de l’extérieur.
La philosophie est donc une activité théorique conceptuelle, à la différence de la religion qui reste imprégnée de représentations sensibles, et symboliques : par exemple, Dieu le père est un symbole. Cela reste toujours imprégné de sentiment : par exemple, croire, avoir confiance. La philosophie présuppose par une confiance, un sentiment : elle veut rapprocher toutes les représentations partielles à leur rationalité, à leurs nécessités internes. C’est cela la nature propre de la pensée.
La réflexion religieuse est interne aux représentations religieuses. Alors que la philosophie est un métalangage, une métathéorie des pensées déjà là. C’est donc une réflexion qui pense sur des pensées. La philosophie ne part pas de pensées particulières, mais de la pensée en tant qu’elle est la forme de rationalité de toutes nos pensées. Or, cette rationalité de nos pensées, c’est la rationalité de la Raison même de Dieu. Donc, la nécessité de la rationalité divine.
Ce sera un long parcours : cette réflexion est par le fait d’un penseur isolé, mais elle est le long parcours de la réflexion de l’entendement de la culture humaine dans son historicité. Cette histoire de la culture ne se fait pas arbitrairement : elle a une logique interne, elle s’organise par un déploiement de formes, un enchaînement rationnel. C’est une remontée réflexive de la connaissance vers la rationalité, ce qui est une définition de la phénoménologie de l’esprit.
Ce qui est paradoxal, puisque c’est par la réflexion sur sa propre histoire, sa propre culture, et d’abord par son présent historique, son monde, que l’homme parvient à une philosophie éternelle.
Tout individu est fils de son temps.
C’est dans son temps que l’on peut reconnaître la logique de l’Absolu à l’œuvre. La réflexion ne peut pas être extérieure à son objet, et c’est parce que la réflexion est dans le monde qu’elle peut découvrir l’éternité. C’est dans le présent qu’on trouve la rationalité de l’histoire, et non en se réfugiant dans un passé mythifié. Il faut donc saisir la rationalité de son époque.
Une attitude réactive est philosophiquement condamnée, car ce serait être complètement incapable de saisir la rationalité ici et maintenant.
Mais comment se fait-il qu’un esprit humain puisse accéder à l’Absolu à travers la réflexion de la culture ? Parce que l’Absolu se réfléchit en nous. Il se réfléchit à travers nous, ce qui veut dire dans le vocabulaire hégélien, qu’il est par soi, par nous[4], et aussi par soi, par lui-même dans la mesure où c’est lui qui se réfléchit quand nous le réfléchissons.
Le propre de l’Absolu est de toujours pouvoir ramener à soi son extériorisation. L’Esprit ne laisse jamais totalement échapper cette extériorisation. Mais cette extériorisation doit s’entendre comme aliénation, se faire autre, se vider de sa diversité par ce fait. Quand l’Absolu s’extériorise, il prend le risque que cette extériorisation lui devienne extérieure, il prend le risque de se vider pour se faire autre par ce qu’il est, par exemple, pour se faire Nature.
Mais cette extériorisation ne lui échappe pas. C’est la différence avec Entfremdung qui est l’aliénation où son extériorisation peut échapper. Dieu accepte de se vider de sa diversité en se faisant Loi. Hegel récupère ici la tradition religieuse : Dieu accepte de se défaire de son essence pour se faire par exemple, Nature.
La spéculation philosophique saisit l’idée parce qu’elle est un savoir du tout et pas des objets particuliers. Les sciences ordinaires relèvent d’un travail de l’entendement. L’entendement est ce qui sépare, découpe la réalité, l’analyse. Par exemple, l’analyse de l’eau, lorsque le chimiste sépare le carbone et l’azote. Ce qui s’oppose à la Raison qui est totalisante, intégratrice. Le savoir est un mouvement qui passe de l’entendement à la Raison. L’entendement se fait Raison lui-même. Et ce travail de décomposition appelle de lui-même, une réintégration re-totalisante.
Mais l’entendement et la raison ne sont pas deux facultés distinctes comme chez Kant. Il y a chez Hegel, un passage de l’un à l’autre, et l’entendement devient raison, il se dépasse en raison.
La science au sens philosophique donne le sens des autres formes de savoirs et des autres formes de connaissance : par exemple, le sens de la perception, ou du travail de l’entendement.

De fait, on peut dire que la philosophie est une métathéorie dont le vrai contient le sens des autres vrais.

Je n’ai évidemment pas répondu complètement à la question. Comment le pourrais-je ? Mais c’est un début. J’attends peut-être quelques commentaires éclairés de lecteurs qui, loin des robinsonnades de vers luisants de la médiocrité universelle, ou des guerriers de la sainte terreur, sauraient me donner le change, ou me permettre d’affiner mes pistes. Sauf si, d’aventure, les quelques farceurs suscités auraient quelque chose de pertinent à rajouter à ce tableau brossé de manière, disons-le, somme toute très schématique.



[1] Gilles Deleuze, Félix Guattari, Qu’est-ce que la philosophie ?, Editions de Minuit, 1991, p.7.

[2] Op. cit., p.11

[3] Ibid., p.12.

[4] Par nous : c-à-d dans la mesure où nous le réfléchissons.

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