12 janvier 2006

Houellebecq : le devoir d'être abject, 1ère partie


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« Acceptable comme tout écrivain de valeur, Houellebecq ne l’est pas. Son encre est trempée dans le cyanure, sa littérature est dangereuse, parce qu’elle dit le pays dans lequel nous vivons », Marc Weitzmann, Houellebecq, Aspect de la France

« Merci d’être né, Michel », Pierre Cormary, Houellebecq, notre frère


Les romans de Michel Houellebecq font écrire, parler, sourire, hurler. Mais sont-ils réellement lus ? On a l'impression à y regarder de près que tout le soufre qui entoure chaque nouvelle parution d'un opus de l'écrivain le plus « déprimant » du moment, équivaut à de passionnelles polémiques destinées à faire vendre des journaux, ou à faire hurler des indigents. Rien de ce qui est dit autour de l'auteur ne concerne l'auteur. Rien de ce qui est écrit à propos de ses œuvres ne concernent ses œuvres. On se retrouve malgré soi coincé par une critique méta-textuelle qui interprète, extrapole, s'alarme sans jamais se soucier du texte lui-même. Le nouveau Houellebecq intitulé La possibilité d’une île, n'a évidemment pas échappé à cette destinée funeste…

Houellebecq,  le cynique
tawnee-stone-20.jpgHouellebecq est un monstre. Ou devrais-je plutôt dire derrière Pierre Cormary que Houellebecq est « Le seul écrivain français qui ait compris l'époque ! Le seul qui mérite vraiment d'être lu »[1] ? Houellebecq dénonce  l’échec d’une civilisation ! Tous ses personnages, généralement des hommes médiocres, souffrent, cherchent désespérément l’amour de l’autre. Mais les illusions de la libération sexuelle, l’individualisme primaire qui s’est installé dans les rapports humains, chacun revendiquant pour lui seul son droit au plaisir, le sadomasochisme, la compétition sexuelle, la négation ou mutilation du corps d’autrui, autant de murs, autant de fossés qui séparent les individus. Autant de limites posées par la gestion des intérêts privés, l’égoïsme. Le tout à l’ego. Autant de remparts à l’amour ! Oui ! Ca n’est pas seulement la société de consommation, et la fausse libération sexuelle qui sont les ultimes coupables de nos déchéances amoureuses. Société délétère incapable d’enseigner l’amour désintéressé de son prochain ; une société qui véhicule une image fausse, illusoire des corps ; une société qui stigmatise les beaux corps. C’est la faute au moi. Un « moi » pour Houellebecq, qui n’existe pas. Nous ne savons pas nous trouver. Le moi n’est qu’un objet en souffrance focalisé par la mort. De fait, chez Houellebecq, tous ses personnages sont aux prises d’une spirale irréversible. Tout d’abord, l’attachement à l’ego : origine de toute souffrance. Nourri par la compétition sexuelle, il l’est d’abord par la mort. Mort et souffrance. « Il est faux de prétendre que les être humains sont uniques, qu’ils portent en eux une singularité irremplaçable. (…) C’est en vain, le plus souvent, qu’on s’épuise à distinguer des destins individuels, des caractères[2]. » Notre mort et notre souffrance ne se partagent pas ; elles sont notre pleine essence. Le reste ne demeure dans la mémoire qu’à peine plus qu’un roman qu’on aurait lu[3]. Cette association inextricable à notre fin tragique annoncée ne permet pas l’amour. Et pourtant ! Qu’ils soient misérables, pleins de haines, froids, médiocres : tous les hommes rêvent d’amour. Reste que les hommes et les femmes en rêvent. Mais peuvent-ils seulement atteindre leur désir ? Les quinquagénaires salivent sur des nymphettes dont les corps sont très beaux, bandants, mais vides, creux. De petites « garces » de 17 ou 18 ans incapables, bien souvent par connerie crasse, de sortir de l’amour de leur petite personne sans existence, sans importance[4]. Des crétines aussi belles que stupides. Plus tard, lorsqu’elles seront devenues des femmes, elles prendront « des calmants, (feront) du yoga, (iront) voir des psychologues ; (les femmes) vivent très vieilles et souffrent beaucoup. Elles vendent un corps affaibli, enlaidi ; elles le savent et en souffrent. Pourtant elles continuent, car elles ne parviennent pas à renoncer à être aimées. Jusqu'au bout elles sont victimes de cette illusion. A partir d'un certain âge, une femme a toujours la possibilité de se frotter contre des bites ; mais elle n'a plus jamais la possibilité d'être aimée. Les hommes sont ainsi voilà tout »[5]. Mais sommes-nous seulement programmés pour l’amour ?
Houellebecq est cet écrivain cynique, sans concession sans compromission. Ecrivain qui dénonce son temps, qui refuse de travestir la réalité, qui jette sur les évènements et les comportements, un regard froid et lucide, un regard glacé…
Et Houellebecq est au fait de notre réalité. Avec la sortie d’Extension du domaine de la lutte[6], il espérait encore changer le monde, depuis, il n’espère même plus. Il ne se voit plus en conflit avec le monde[7]. Probablement parce qu’il sait que la littérature aujourd’hui ne changera plus rien…
Houellebecq est donc tout simplement de cette race des pessimistes. Oui ! Des grands pessimistes post-Schopenhaueriens  qui ont beaucoup de mal à se guérir.
Et si…
Et si finalement Schopenhauer avait raison ? Et si la vie n'était qu'un pendule oscillant entre souffrance et ennui ? Question que Houellebecq se pose irrémédiablement. Qui paraît hanter tous ses romans depuis le premier, Extension du domaine de la lutte[8]. Lui, dont la plume souhaite rendre ses lettres de noblesse au philosophe allemand armé d'un irréversible pessimisme, et que Nietzsche avait, selon les mots mêmes du romancier, si mal compris…

Houellebecq, le moraliste
A l’instar de Camus, de Dagerman ou de Sartre, Houellebecq est la conscience de son temps, de toute une génération dont il est devenu le porte-parole. Il est notre miroir. Un miroir qui renvoie une image si abominable qu’elle nous interpelle et nous effraie. Une image si insupportable qu’elle nous révolte. Houellebecq n’est pas un écrivain monstrueux. Juste un monstre qui met le doigt sur notre condition humaine et détestable. Il est la victime de la vindicte des « faibles », des hommes du ressentiment qui ne supportent pas d’être ainsi mis à jour. Il pourrait être comparé à ce messager dans la tragédie grecque antique, qui, apportant une mauvaise nouvelle à la cité, se voit la cible de la colère de tous car, ne pouvant détruire le message, tous s’en prennent naturellement au messager. Je vous avoue donc être complètement désespéré par toute ces lectures si convenues, bâclées, banales qui voient en Houellebecq lui-même, un écrivain désespérant et atrophié par le désespoir morbide d'un suicidaire qui déteste la vie. Quand on ne lui reproche pas d’écrire des romans de gare saturés de scènes pornographiques et de réflexions pseudo-métaphysiques, telle cette perle : « Je m’étais dit que les hommes étaient vraiment de braves bêtes, parfois, dès qu’il était question de la chatte »[9], on reproche à l’écrivain francophone d’être désespéré. Quelle belle vérité !
Mais pas de méprise ! Michel Houellebecq n’est pas l’auteur du « désespoir ». Il n’est pas un auteur pour suicidaires sous Prozac. Michel Houellebecq est un écrivain dé-sengagé, tragique, désespéré. Ecrivain non de l’absurde, mais dont l’absurde ne lui est en rien étranger. Cet absurde né de cette absence d’espoir. « L’homme se trouve devant l’irrationnel. Il sent en lui son désir de bonheur et de raison. L’absurde naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde », écrivait Camus dans Le mythe de Sisyphe[10].
Nous avons découvert Houellebecq dans sa dimension tragique.
Je lui appliquerais d’ailleurs volontier cette brillante formule de Nikos Kazantzakis : « Je ne crains rien, je n’espère rien, je suis libre ». Voilà la représentation parfaite dont Houellebecq se fait de la vie[11]. Une représentation à la fois morale, éthique, existentielle, et métaphysique. Parce que osons –contre la fronde- le dire une bonne fois pour toute : Houellebecq est un « moraliste »[12]. Un vrai ! Un de ceux que l’on pourrait ranger aux côtés de La Rochefoucault ou de La Bruyère.  
Et pour illustrer cette idée, prenons l’exemple de son troisième roman, Plateforme[13] : l’écrivain dépeint le cheminement initiatique d’un homme à Bangkok, qui s’abandonne aux plaisirs du body massage, avant de décider, avec son amie Valérie, rencontrée là-bas, de proposer un club « où les gens puissent baiser ». Certes, pas entre eux. Non ! Michel le personnage principal, ne pense pas à un club échangiste, si répandu ces dernières années en Occident. Pourquoi ? Et bien tout simplement parce que selon l’anti-héro houellebecquien, « il doit certainement se passer quelque chose, pour que les Occidentaux n’arrivent plus à coucher ensemble ». La vision de cette dégradation des rapports est parfaitement vue par le personnage de Houellebecq. Michel veut en réalité, leur proposer des autochtones : parce que celles-ci « n’ont plus rien à vendre que leur corps, et leur sexualité intacte ». Pas de lutte des sexes, pas de hargne, seul le bon rapport avec le partenaire compte.
N’est-ce pas Houellebecq qui encensa les thaïlandaises, à la sortie de son roman, faisant valoir leur savoir-faire en matière sexuelle, les considérant comme des femmes, à l’inverse des occidentales, qui savent réellement donner de l’amour et du plaisir aux hommes ? En effet…
Les mauvaises interprétations, incapables de s’élever, peuvent démarrer. Et bien, contrairement à toutes ces lectures convenues de « bien-pensants », il ne faut certainement pas voir dans ce roman, une apologie du tourisme sexuel, mais bien la dénonciation de la déliquescence du monde Occidental, causée par l’ultralibéralisme, que Houellebecq avait déjà entamée avec Extension du domaine de la lutte[14].

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Faire le constat d’un déclin de la sexualité étendu à l’ensemble des couches sociales, aux hétérosexuels comme aux homosexuels, épargnant à peine les jeunes ou les adolescents (lorsqu’ils baisent). Constat d’autant plus fort, que Michel Houellebecq remarque, à juste titre, que l’absence de sexe entraîne irrémédiablement d’autres dérives : « If you have no sexe, you need ferocity. That’s all[15]… »
Nous sommes bien loin de l’immoralisme dont on le taxe sans arrêt. Je l’ai déjà dit : Houellebecq est cynique ; il n’attend plus rien des hommes. Et il n’a même plus le désir de changer quelque chose… Un roman ne changera jamais rien !
Pour rajouter à l’infamie, Houellebecq use d’une écriture grise[16]. Sacrifie le style au profit des idées. Des idées au service d’une vision politique du monde.

Michel Houellebecq 2ème partie

(Chronique parue dans Le Journal de la culture, n°17, nov-déc. 2005.)



[1] Pierre Cormary, « Houellebecq, notre frère » in Journal de la Culture, n°16, oct/nov. 2005.
[2] Michel Houellebecq, Les particules élémentaires, Flammarion, 1998.
[3]  « En somme, l’idée d’unicité de la personne humaine n’est qu’une pompeuse absurdité. On se souvient de sa propre vie, écrit quelque part Schopenhauer, un peu plus que d’un roman qu’on aurait lu par le passé », opus. Cité.
[4] « Je me souvenais d’être passé le matin même devant le lycée Fénelon. C’était entre deux cours, elles avaient quatorze, quinze ans et toutes étaient plus belles, plus désirables qu’Isabelle, simplement parce qu’elles étaient plus jeunes. Sans doute étaient-elles engagées pour leur part dans une féroce compétition narcissique, - les unes considérées comme mignonnes par les garçons de leur âge, les autres comme insignifiantes ou franchement laides ; il n’empêche que pour n’importe lequel de ces jeunes corps un quinquagénaire aurait été prêt à payer, et à payer très cher, voire le cas échéant à risquer sa réputation, sa liberté et même sa vie », », La possibilité d’une île, p.84, Fayard, 2005. 
[5] Les particules élémentaires, Flammarion, 1998.
[6]  Opus. Cité
[7] « Il faut écrire un texte religieux pour changer le monde », Interview Les inrockuptibles, octobre 2005.
[8] Editions Maurice Nadeau, 1996.
[9]  La possibilité d’une île, Fayard, 2005.
[10] Folio-Gallimard.
[11] « Cela dit, il avait eu tort sur un point : on peut très bien vivre sans rien espérer de la vie ; c’est même le cas le plus fréquent », Lanzarote, Librio, p.54, 2002.
[12] Voir à ce propos l’excellente réflexion tenue par Jean d’Ormesson sur le plateau de l’émission Le bateau livre, sur la cinq, le 4 septembre 2005.
[13] Flammarion, 2001.
[14]  Opus. Cité
[15] La possibilité d’une île, p. 368, Fayard, 2005.
[16]  Jean-François Patricola, Michel Houellebecq ou la provocation permanente, p. 112, Ecriture, 2005.