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12 février 2006

L'Europe ou la question de la souveraineté

L’Europe ne dit pas ce qu’elle fait ; elle ne fait pas ce qu’elle dit. Elle dit ce qu’elle ne fait pas ; elle fait ce qu’elle ne dit pas. Cette Europe qu’on nous construit, c’est une Europe en trompe l’oeil.
Pierre Bourdieu.

Avant de mettre en ligne, sur ce blog, un assez long article consacré au nouveau roman de Maurice G. Dantec, Cosmos incorporated (en attendant la sortie du TDO3), je vous propose une chronique diffusée par l'excellente revue électronique Boojum-mag.net, à propos de l'Europe. Pendant que les pogroms sévissent partout sur le globe pour quelques malheureuses caricatures (à peine drôles !), l'Europe dont la philosophie semble probablement trop décadente pour certains, dont la liberté d'expression et l'intelligence jurent avec l'ignorance et la bêtise de quelques masses, cette Europe continue de diviser. D'alimenter l'actualité et les débats politiques. Europe surtout qui, concept si complexe, tel un projet fou à la fois idéaliste et utopique, est lue selon l'interprétation des idéaux de chacun.

La question de l’Europe n’a jamais autant fait écrire, parler, que depuis de débat sur le référendum à la Constitution européenne, débat dans lequel une émeute électorale selon certains « spécialistes » aurait dit « Non ! » à Kant, aux lumières, et… à la « fin de l’histoire ».

On a beau dire. Le grand projet européen, voulu des vœux mêmes de Victor Hugo ou encore Friedrich Nietzsche, a mis les Européens à l’abri de toute guerre possible sans vraiment leur offrir une vie tout à fait paisible. Car, selon les mots mêmes de Gérard Mairet, l’ex-citoyen-soldat s’est transformé en un citoyen-consommateur et l’ancienne guerre européenne est devenue à présent la paix du marché européen. De fait  l’Europe ne pense plus « l’éthique de sa liberté » et reste relativement inactive au niveau international.
Voilà donc pourquoi la fable du monde est terminée, car le concept de « souveraineté » n’est historiquement plus porteur d’avenir, si l’on s’en tient aux dires de l’auteur Gérard Mairet qui mène là, une véritable « enquête philosophique sur la liberté de notre temps ». Tout un programme. Le titre même de l’ouvrage est alors très parlant : La « fable » du monde. Sorte d’allégorie, fiction qui ne se préoccupe pas de la vérité.
Alors de quoi parlons-nous ? De la question du « monde ». Monde libéré des « guerres », de la violence comme moteur de l’histoire. Autrefois les nations européennes, derrière le projet kantien de paix perpétuelle, rêvaient de paix. Elles en rêvaient en se faisant la guerre. Cruelle paradoxe ?  Pas nécessairement ! L’Union européenne, tel qu’on le sait, est un projet « humaniste », né de la peur d’une nouvelle guerre. Un concept ayant nécessairement pris naissance au centre d’une Europe construite au fil des divers crises, crises d’une histoire pleine de violence, grosse d’un nouveau monde, qu’il lui fallu accoucher dans la douleur et les guerres qui inspirèrent aux peuples le sentiment de leur particularité, pour s’achever sous nos yeux, en une Union des peuples fondée désormais sur la paix, à la suite d'un génocide suicidaire. De fait, plus aucune nation européenne ne se fait la guerre, au point même que notre ex-ennemi juré l’Allemagne, nous parait aujourd’hui, comme l’un de nos alliés les plus sûrs. A la paix « rêvée » voire « idéale », s’est substituée dès lors une paix « concrète ».
« C’est précisément un tel processus – individuation des peuples historiques – qui est désormais achevé en Europe. Il est achevé dans le sens où, dans leurs tendances formelles générales, les nations européennes ne peuvent plus se faire la guerre car, si ce qui se constituait au travers des guerres c’étaient des nations mêmes, alors celles-ci étant désormais vivantes, elles ne s’opposent plus pour exister. »
Doit-on alors, derrière Francis Fukuyama, parler de « fin de l’histoire » ou, tel que le dit Gérard Mairet, d’« achèvement » de la philosophie politique moderne ?
L’expérience de paix concrète appelée de nos vœux s’ajoute à celle de « liberté concrète ». Liberté qui ne doit pas s’entendre au sens large, mais comme « liberté déterminée des nations particulières ».
Or, penser l'achèvement de la philosophie politique, c’est également penser l’achèvement de la « souveraineté » qui inaugure une nouvelle ère du politique : le cosmopolitisme européen. Dès lors, voilà notre nouvel impératif européen : « Penser la moralité à venir, l’éthique de sa liberté, non selon les dispositifs d’un nouvel âge guerrier, mais dans la paix. »
L’éternelle répétition des formules telles « la volonté du peuple », « l'indivisibilité de la république », « la dictature du prolétariat et les droits de l'homme » doivent être abandonnées au profit d’une autre moralité, nouvelle fable pour un « monde nouveau » sans quoi le marché demeurera l’unique support de la moralité moderne.

La fable du monde, Enquête philosophique sur la liberté de notre temps
, 368 pages, Collection NRF Essais, Gallimard, 2005.

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