14 février 2006
Maurice G. Dantec : Megamachine(s) 1ère partie

Heidegger, Essais et conférences - 1954
La parution d’un roman de Maurice G. Dantec est en soi toujours un évènement. A la fois auteur de romans de SF et penseur de notre époque postmoderne, Dantec ne laisse pas indifférent. Mais qui est réellement Maurice G. Dantec ? Quel écrivain ? Quelle idéologie ? Quel genre ? Tout le monde connaît la querelle qui l’opposa récemment à quelques flics de la « pensée correcte » à propos de son entrée en dialogue avec les « identitaires ». Depuis cette piteuse polémique qui anima la piètre vie littéraire parisienne, Maurice G. Dantec est passé des éditions Gallimard aux éditions Albin Michel, pour y publier un roman déconcertant à plus d’un titre, notamment en raison de l’ambition de son projet. Ce roman, intitulé Cosmos Incorporated[1], n’a rien à envier à ses prédécesseurs. Œuvre foisonnante, multiple, truculente, novatrice, elle flirte avec plusieurs genres : le roman noir, le thriller technologique urbain, l’anticipation, la SF, et le roman à thèses. Les œuvres de Maurice G. Dantec sont très ancrées dans notre réalité politique, sociale et économique du début de ce siècle. En fin chirurgien, l’écrivain punk utilise des romans hybrides pour nous offrir une dissection terrifiante d’une réalité contemporaine qu’il projette dans un futur apocalyptique.
Dantec, écrivain cyberpunk
Maurice G. Dantec est un écrivain en exil : romancier et penseur devenu depuis la publication de son journal intitulé sobrement : Le Théâtre des opérations[2], il rajoute à sa réputation d'écrivain « cyberpunk », celui de philosophe des décombres. Il peut être en effet rattaché sans mal à ce mouvement, dont le terme « Cyberpunk » est formé de deux composantes : « cyber » désignant la « cybernétique » (art de gouverner) et, de là, les nouvelles technologies associées notamment à l'informatique, et « punk » renvoyant au mouvement de contre-culture qui porte ce nom. A la fois mouvement littéraire et contre-culture, le Cyberpunk c’est la science-fiction à l’ère de l’urbanisme et des réseaux informatiques[3].De sa retraite québécoise, l'écrivain dissèque l'actualité, observe ce monde en voie d’extinction comme il tourne, et nous envoie par missives cybernétiques via son site Surlering[4] ou par ses publications, de vraies dynamites pour déconstruire cette « drôle » d’époque.
De fait, Dantec fait un constat : tout est actuellement récupéré, digéré par un système qui ne pense plus, aux prises des schémas traditionnels et des dogmes de l'hypocrisie marchande et politicienne. Pour se sauver de ce marasme intellectuel et philosophique, il pense dans la lignée des grands penseurs. Dantec propose par ses journaux, et ses romans, une vraie boite à pharmacie contre l’intolérance, la (dé)culturation ambiante, les cabales idéologiques, la fin de la littérature, le délitement des liens sociaux, les débats politiques transformés en discours politiciens, bref, il nous enseigne la technique de survie en territoire zéro, il nous enseigne l’art de la lutte dans les catacombes de l’Occident. Et voilà pourquoi notre ami Dantec ne craint rien, ni les insultes ni les crachats ni le mépris de jeunes branleurs du verbe : Dantec comme Nietzsche écrit pour les générations futures, générations post-nihilistes. Dantec est ce Zarathoustra des décombres, ce Zarathoustra qui vient nous annoncer non seulement la mort de Dieu, ou la fin de l’homme, mais aussi la fin d’une ère : le règne de l’Occident, et de la vieille Europe qui ne cesse de s’effondrer. Il annonce la fin des fausses valeurs, quelles soient politiques, économiques, philosophiques, littéraires. Et nous prépare à un nouvel ordre métaphysique. Il nous y prépare avec des penseurs d’une trempe rare, comme Bloy, Céline, Nietzsche, Heidegger, Deleuze, Popper, Korbzyski, Marx, Bataille, Dumézil, Debord, Foucault, et des auteurs maudits tels de Maistre, ou encore des auteurs interdits de séjour dans les livres de français pour collèges et lycées : Drieu de la Rochelle. Une belle liste d’auteurs « sulfureux » à faire frémir les crânes décérébrés et gauchisants des facultés de philosophie en France. Pour enfoncer le clou, Dantec conchie le mitterrandisme, n’aime ni les archéo-staliniens, ni les néotrotkistes.
De quoi faire frémir tous les flics de la « pensée correcte », tous les moralistes de bazar, les défenseurs de la « tolérance universelle».
Bienvenue dans les ruines du futur
D'où tout l'intérêt pour nous tous de découvrir ce nouvel arrivage gravé : « Dantec » ! Pour ceux qui avaient été décontenancés par Villa Vortex[5], mauvaise nouvelle, ce nouveau roman s'inscrit dans sa droite ligne, plus qu'il ne se présente comme un « vrai » retour aux sources, celles des Racines du mal[6], ou de La sirène rouge[7]. Il faut suivre les multiples pistes possibles qui donnent à penser les nouveaux enjeux de notre monde occidental soumis au règne de la technique et du nihilisme. La SF est le genre par excellence pour un écrivain cyberpunk comme Dantec, dont le présent est un véritable « laboratoire » duquel il tire ses paranoïas d’apocalypse politique et spirituelle, ses visions cyberpunks[8], ses délires technico-mystiques. Le futur pour Dantec ne sera plus que catacombes, dissidences, multiples guerres, réchauffement climatique, fin du pétrole et règne des machines. Bientôt, si l’on se réfère aux visions que Dantec nous rapporte de notre futur, la terre sera ravagée par la pollution, les combats inter-éthniques et interreligieux ; le monde ne sera plus qu’une zone trouble du monde formaté qui se sera installé après les dévastations du « grand Djihad ». On retrouve d’emblée, l’obsession de Dantec pour la guerre sainte. Une guerre des mondes, guerre totale que le terrorisme islamiste inaugure certainement, à grands renforts d’images live[9], d’attentats à répétition. Pourtant, on le sait d’ors et déjà aujourd’hui, le « Djihad » terroriste n'est pas un phénomène de très grande importance. Il prétend certes former à lui seul, une bipolarité avec le monde occidental. Mais ce n'est qu'un phénomène secondaire, un mal parmi des maux auquel le grand capital, seul maître du monde, apporte remède.
Mais ce « grand Djihad » permet surtout à Maurice G. Dantec de revenir sur les religions, principalement les trois grandes religions monothéistes, afin de nous construire ce foisonnant roman aux accents judéo-chrétiens. Une œuvre que l’on peut d’emblée qualifier de profondément réactionnaire.
Le futur annoncé, ce sera également les villes. Villes-pieuvres selon Maurice G. Dantec. Villes-machines : « Voici à quoi ressemble Grande Jonction dès l’arrivée, dès que vous êtes happé par le fleuve de désir humain, moniste, pur, terriblement actif, qui écume en milliers de gouttes individuelles en se fracassant contre les murs de la civilisation : cela ressemble à un grand bordel tourné vers les étoiles. »[10] Comment ne pas lire dans cette vision de la ville, les terribles inspirations de Zéropolis[11] de Bruce Bégout ou de Blade Runner de Ridley Scott. « Ce qui s'est mis en place au coeur du désert de Mojave, la surpuissance de l'entertainment qui dicte le cours de la vie, l'organisation de la ville en fonction des galeries marchandes et des parcs d'attractions, l'animation permanente qui règne jour et nuit dans les rues et les allées couvertes, l'architecture thématique qui mélange séduction commerciale et imaginaire enfantin (...) nous connaissons déjà tout cela et allons être amenés à le vivre de manière plus habituelle encore. »[12]
Ce monde machine est entièrement dévolu à la technique. Ce qui n’est pas un hasard ! Comment nier que technique et science sont omniprésentes dans notre monde contemporain ? Mais cela touche également au contrôle social. On pense à Michel Foucault est sa « microphysique » du pouvoir. Cet effort du pouvoir pour quadriller les corps, et les répartir dans l’espace. Discipliner les sujets par une très fine technique de politique des corps : rendre docile, discipliner les individus sans que ces derniers naturellement, ne s’en aperçoivent[13]. Avec la machine, cela devient plus facile encore, comme chez George Orwell : « Tout ici est contrôlable, donc contrôlé »[14]. Dans le monde global, l’universHumainUni, si le monde est pour tous[15], tous sont incorporés au monde au point de ne pouvoir en échapper. Cette union n’est pas une solidarité entre les hommes. Il n’y a plus de solidarité. Comme si les liens sociaux avaient été définitivement rompus. Les hommes sont formatés. Comme dans les camps[16] de concentration, la grande machine, dans sa folie métaphysique, leurs a ôté toute individualité, toute singularité, toute particularité, toute identité. Uniformisés par la machine, ils ont été agrégés à l’unité machine. Nous sommes dans une « fin du monde sans fin »[17]. Autant dire, une fin de l’histoire. Plus aucune évolution n’est possible. L’homme est arrivé à son achèvement. Les machines lui succèdent. L’ère du « post-humain » a commencé.
(Maurice G. Dantec : 2de partie)
(Article paru dans La Presse Littéraire, n°1, déc. 2005.)
[1] Maurice G. Dantec, Cosmos incorporated, Paris, Albin Michel, 2005.
[2] Paris, Gallimard, 2000.
[3] Marc Alpozzo, ID : Cyberpunk, E-torpedo, 22 février 2005 : http://www.e-torpedo.net/article.php3?id_article=152
[4] http://www.surlering.fr
[5] Editions Gallimard, 2003.
[6] Série noire, Gallimard, 1995.
[7] Série noire, Gallimard, 1993.
[8] « Les hommes vivent entourés de machines à leur image et ils se clonent désormais à leur image, pourtant ils ressemblent de moins en moins à des hommes et de plus en plus à des machines. », Cosmos incorporated, p.293.
[9] Voir les attentats du 11 septembre 2001.
[10] Maurice G. Dantec, Op. cit., p.58.
[11] Bruce Bégout, Zéropolis, éditions Allia, 2001.
[12] Bruno Bégout, Op. cit.,
[13] Michel Foucault, Surveiller et punir, Paris, Gallimard, 1975.
[14] Maurice G. Dantec, Op. cit., p.25.
[15] Maurice G. Dantec, Op. cit., p.31.
[16] Maurice G. Dantec, Op. cit., p.31. « Camp de regroupement sanitaire 77 ».
[17] Maurice G. Dantec, Op. cit., p.48.
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