15 février 2006
Maurice G. Dantec : Megamachine(s) 2ème partie

Le « pitch »
Tout débute à quelques années de nous : en 2057. Un grand Djihad a dévasté le monde à présent dominé aux deux tiers par l’UMHU[18], et dont le troisième tiers, l’Europe, est sous le joug de la Charia. L'UMHU est un appareil que l'on pourrait qualifier d'onucratique, dont l'omnipotence rappelle Le meilleur des mondes[19] de Huxley, ou 1984[20] d'Orwell : visez la devise : Un monde pour tous. Un dieu pour chacun. Univers humain uni[21]. C'est la guerre des mondes, ou de deux mondes, dans la droite ligne de ce que prophétise Samuel P. Huntington[22] qui annonce un choc des civilisations à venir dans un monde devenu à la fois multipolaire et multicivilisationnelle et où les techniques et la mondialisation ont pour conséquence le fait que chaque civilisation se trouve désormais confrontée à l’ensemble des autres civilisations. Choc des civilisations pour Maurice G. Dantec dans laquelle deux tyrannies s'opposent, entre théocratie coranique et relativisme absolu. Sa vision balaye cette bipolarité du monde, et s’attache à mettre en lumière les rapports binaires entre les nations, pour dénoncer un totalitarisme étendu à l'ensemble du globe terrestre ; en 2057, les religions sont interdites car elles sont dites « intolérantes ».
Pour échapper à ce véritable enfer terrestre, cette époque des catacombes techno-spirituelles, seules les colonies spatiales restent une valeur sûre. Mais il faut encore obtenir son billet pour un vol à bord de l'une des fusées, sorte d'antiquités du 20ème siècle, qui nous permettent d'échapper à cet unimonde inhumain. Un « monde matriciel, terminal et glaciaire, de l’UMHU »[23].C'est ce que fera en tous cas Sergueï Diego Dimitrievitch Plotkine quittant la terre pour Grande Jonction, un territoire indépendant que les économies de l'exil maintiennent en vie.
La cause réelle de son départ : accomplir une mission : tuer le maire de cette ville. Autant le dire, on reconnaît déjà là, la marque de fabrique « Dantec ».
Aussi afin de déjouer les détecteurs de mensonges très sophistiqués, la mémoire du personnage principal a été effacée , ce qui pousse sa personnalité, son individualité à se reconstituer à mesure qu’il élabore la stratégie de son crime, aidé par un processeur pirate surpuissant implanté dans son cerveau : Metatron. Une sorte d’ange cybernétique.
Cette nécessité de se reconstituer aidé par cette ordinateur va alors créer une défaillance dans le plan élaboré à la base. Le virus, Feu de la Parole divine, remet en cause l’identité et les buts du tueur à gages qui va échapper au déterminisme de sa mission.
Dans cet univers Orwellien, Gibsonien, on trouve des pistes multiples autour du devenir de notre propre monde : simulacre, trucage des identités, absence de mémoire, liberté de la machine et asservissement de l’homme, agrégation de tous dans l’unité de la machine, dualité âme-corps, saut de l’ange. Incorporé au cosmos, cosmos incorporé : le tout et les parties : l’univers global forme un monde où le hasard n’existe pas, où la nécessité fait loi, où les machines sont totales[24] : la grande folie du 21ème siècle rappelle naturellement les idéologies totalitaires qui ensanglantèrent l’histoire du siècle dernier. Un monde-machine qui libère les machines et met en esclavage les hommes[25]. Un monde dans lequel règne la « puissance du rationnel »[26]. Où la techno-science à remplacer la spiritualité. Où le calculable, la maîtrise des consciences et des éléments ont tout investit jusqu’au langage.
Bipolarité du monde
Là où Villa Vortex se voulait une critique radicale de notre polis contemporaine, notamment avec un brillant panorama du serial killer, et de la décadence de l'Europe à partir de la guerre de Bosnie-Herzégovine, jusqu'à son point ultime, la chute des tours en septembre 2001, Cosmos Incorporated est le roman d'un futur plus qu'entamé, un voyage initiatique et mystique, un panorama complet de la guerre des religions, des affrontements inter-éthniques qui secoueront selon Dantec le 21ème siècle, ― siècle qui sera spirituel ou qui ne sera pas ?
Les références théologiques et mystiques sont bien entendu nombreuses. Jusqu’à cette opposition entre deux mondes : la terre et Grande jonction, cette cité spatiale permettant d’échapper à l’enfer qu’est devenu la planète Terre. Doit-on rapprocher Grande jonction de la Cité de Dieu de Saint Augustin ? Ce père de l’église qui écrivait que dans ce monde se trouvent deux cités qui coexistent : la cité terrestre dont le principe est l'amour de soi allant jusqu'au mépris de Dieu et la cité céleste qui regroupe toutes les nations vivant sous la loi de Dieu et qui a pour principe l'amour de Dieu jusqu'au mépris de soi. Certes, pour Saint Augustin, si la cité terrestre est historique et donc contingente, la cité de Dieu pour sa part, a pour fin la paix dans la perfection, les malheurs humains n’étant alors que des épreuves et des châtiments qui nous préparent à l'éternité.
Cette référence théologique est très importante et se place au centre de l’œuvre. Elle rejoint la dualité âme-corps qui accompagne la quête initiatique du héros, et elle s’entérine dans le feu de la parole, le logos « qui ne s’articule que par delà le Bien et le Mal »[27].
Le monde de la surmachine
De la guerre des mondes, des religions, des ethnies, de l’arraisonnement des consciences ressort la Chute programmée, telle celle de cet androïde qui se déprogramme pour être baptisé, en comparaison avec tous ces hommes devenus des robots sans âme, ou pour le dire autrement, des hommes qui auraient dépassé l'humain. Plotkine est de ceux-là : mi-homme mi-machine, mais fiction complète : dans ce continent de la post-humanité la Métastructure, matrice omnipotente, contrôle tous les horizons, tous les hommes dont la perte d’identité est patente : « Un monde pour tous et un Dieu pour chacun »[28]. Dans ce monde du totalitarisme mou et du relativisme absolu, dans cette uniformité uniforme, (cela rappelle les pires moments de la démocratie, où toutes les têtes sont alignées sans espoir de hauteur, le relativisme étant devenu dominant !) on imagine que la machine et la globalisation du monde ont avalé les distinctions, les différences, les oppositions, et précisément ce qui rendait l’homme humain : une identité unique. Les machines sont à l’image de l’homme, à moins que ce ne soit l’inverse. L’homme se fait peu à peu à la machine : dépassement de l’homme par la machine, jusqu’à l’engloutissement total : « ce monde de la Dévolution générale, ce monde de machines et de trucages biopolitiques, ce monde de la police sanitaire mondiale indique aussi l’horizon de son dépassement »[29]. L’univers de Maurice G. Dantec rejoint celui de William Gibson dans Neuromancien[30], ses thèses celles de Günther Anders, ― qu’il ne manque d’ailleurs pas de citer ―, analysant dans Nous, Fils d’Eichmann[31] et De l’Obsolescence de l’Homme[32] le devenir-machinique de notre monde, cette ontologie négative qui souligne les risques que comporte cette interpénétration des êtres humains et de la machine ; que ce soit l’accélération du cycle production-distribution-consommation, que ce soit la bureaucratie ou la technocratie : « le tout est supérieur à la somme des parties » dit Günter Anders. Maurice G. Dantec abonde dans son sens : le sujet de la liberté a été inversé. Nous, êtres humains, ne sommes plus libres, ce sont à présent les machines qui le sont. Dans la droite ligne de Nietzsche, Anders considère que l’être-charnel-humain est lui condamné à l’infinie répétition de l’identique, aux prises d’une société malade dont les capacités d’accroissement des performances techniques semblent ne montrer aucune limite, alors que nos facultés de représentations demeurent pour leur part limitées. Une réflexion qui rejoint celle de Philip K. Dick dans certaines de ses nouvelles et de ses romans[33]. On notera également les références à la junk-ADN comme « la « matière sombre » de l’ontologie de la machine de la quatrième espèce ». [34] Junk-ADN ou comment la grande question métaphysique de la liberté humaine est d’emblée invalidée au profit d’un déterminisme absolu[35] : une des nombreuses pistes ouvertes par Maurice G. Dantec pour stigmatiser au sein de son récit le déterminisme social et biologique qui asservit l’ensemble de l’humanité.
Virtuel/réel : le monde du simulacre
Alors bien sûr, quand on s’attaque à un monde machinique, un homme-machine, on se doit de faire référence aux « faux-semblant » : « son identité n’était pas perdue, elle était truquée »[36]. Nous sommes là tout en bas de la caverne de Platon. Tout est faux. Tout est apparences. Il s’agit de se méfier du réel. Il s’agit de ne pas confondre le vrai et la réalité. Les deux doivent être distingués. « Rien, peut-être, n’était vrai. Mais plus probablement encore, tout sans doute n’était pas faux. C’était à peine moins angoissant. »[37] Evidemment, on enfonce des portes ouvertes, mais Dantec radicalise, en jouant constamment sur les consonances faux/vrai. Il fait surgir le règne des apparences, des illusions qui broient notre contemporanéité atrophiée : « Il est était plus faux encore que tous les faux mondes qui constituaient celui-ci. Plus faux que le faux, cela revêtait-il quelque sens ? »[38] L’imitation devient plus vraie que l’original. Par la programmation de la mémoire, l’émergence de l’intelligence artificielle, le réel est bousculé, tronqué. On peut même se demander dans ce jeu d’esprit si le réel est encore réel. Peut-on sortir de cette impasse nihiliste, ou devons-nous nous résigner à finir nos jours dans les décombres du réel ? Le désert du réel[39]. Le faux remplace le vrai, le vrai devient faux. Tous les repères sont brouillés. Par exemple cet être vivant, un chien, que Plotkine prend d’abord pour un vrai avant de réaliser que c’est un « cyberdog »[40]. Clin d’œil aux moutons électriques de Philip K. Dick. Bienvenue dans le règne de la « post-humanité ». Celle de l’avènement des biotechnologies. La post-humanité ou « l'utopisme messianique des technoprophètes. Pour ceux-ci, les robots vont se substituer à l'homme, qu'ils finiront par affranchir de son corps. En téléchargeant nos pensées sur des ordinateurs de plus en plus puissants, nous allons conquérir une sorte d'impassibilité et de perfection qui nous garantira l'immortalité ! En somme, l'homme deviendra une pure raison. »[41] Le désir fou d’éternité, ou le sombre règne de l’immortalité ? On retrouve là les pistes explorées par Michel Houellebecq récemment avec son dernier roman La possibilité d’une île[42]. Dans cette veine, Maurice G. Dantec dresse des machines un panorama sombre et pessimiste, presque apocalyptique. Ces machines qui ont ôté à l’homme toute humanité. Si ce n’est une sorte de « transhumanité » idéelle, une ère curieuse, où l’homme pourrait s’affranchir de toute matérialité corporelle. Parlons alors plutôt d’un Unimonde machine sans humains. Là où les hommes sont tous des êtres déterminés par la matrice. On touche au point ultime de la paranoïa absolue de Maurice G. Dantec, qui rappelle les travaux d’Asimov à propos des robots. La machine dominera-t-elle la conscience universelle de l’humanité dans un monde uni ou les humains auront perdu toute liberté et par là, toute identité ? Ou existe-t-il un contre-Monde, un monde à l’envers, envers du décor, sorte de porte de secours pour l’homme arraisonné par la matrice ?
La réponse, cet homme seul — le dernier homme —, Sergueï Plotkine, arrivant dans une ville pour tuer un autre homme, va nous la donner. Plotkine est un personnage re-fabriqué, re-programmé. Evidemment, il n’a plus de liberté. Tout est sous contrôle. Contrôle de la matrice. Contrôle de l’Etat ? Mais si l’homme semble condamné à l’enfer de la technologie, du progrès, de la domination du monde et de la psyché par la technique et les sciences, il reste néanmoins un point d’espoir : l’homme est une conscience. Voilà notre espérance : l’humain est une conscience qui est capable de s’arracher à sa détermination biologique ; à son aliénation à son programme génétique. L’homme est un fait biologique, certes. Mais pas que cela. Dans le monde-machine, ce retour à l’asservissement, au déterminisme peut être contrarié. Pour ce faire, il doit se dégager du « Monde-Boite de la machine »[43]. Si l’homme et la machine deviennent « UN », l’homme peut toutefois se sauver du règne de la machine. Se sauver de ce dépassement de son humanité. Dantec en est convaincu. Voilà l’objet de son roman : sauver l’homme d’un enfer annoncé. Voilà le grand projet de Cosmos incorporated : annoncer le pire et démontrer l’impossible.
Dans cette société du divertissement, de la consommation, du spectacle, Dantec a compris que le grand problème de l’humanité au 21ème siècle sera celui de son identité. Quel est le propre de l’homme ? Son appartenance à la chaîne des vivants. Une appartenance déjà trouble, obscure, mystérieuse. « On s’aperçoit que ni son code génétique, ni l’utilisation d’outils, ni un certain langage, ni les codes sociaux ne le singularisent absolument. »[44] Comment alors repenser l’identité ? Cette identité qui à elle seule fait la dignité humaine. Demain, qu’en sera-t-il de cette identité, diluée dans la masse, incapable de grandeur, absorbée par une technique performante mais déshumanisante ? Il est utile que l’homme questionne sa conscience morale pour qu’il ne se « trompe pas de dépassement »[45]. Entre trou noir, boite noire, futur noir, l’homme, pour rester humain, ne doit pas l’être.[46] Il doit devenir un ange. Voilà peut-être la clé !
Ange, Plotkine le deviendra. Suite à cette faille durant son odyssée dans cet univers abîmé. Suite à un « dérèglement », Plotkine se révèlera à lui-même, se laissera envahir par d’autres idées jusqu’à se donner une autre finalité à la mission qui lui a été confiée. Aussi découvrira-t-il progressivement le secret dont il fait partie.
Il pensait être venu à Grande jonction pour tuer un homme…
La fin de l’homme ou l’«antéchrist »
Dantec explore la disparition de l’homme, anéantit dans la désincarnation technique/homme qui ne forment plus qu’un seul monde. Il annonce la fin de l’homme, une fin toute prochaine[47] selon Dantec qui cherche à nous dire que la fin de la technique est elle-même, par conséquent, « presque » d’actualité. Un « anéantissement du sujet »[48] qui pose bien sûr des problèmes théologiques, politiques, philosophiques ou encore épistémologiques.
Mort de Dieu ou homme sans Dieu ? L’un est l’autre. Orphelin de Dieu, l’Homme se dirigerait semble-t-il vers son « après », ce qui ressemble d’ailleurs à un retour vers l’« avant », selon les mots mêmes de Dantec.
Tentative de lecture de l’Homme, l’homme-machine, l’homme-ange — quelque part entre Villiers de l'Isle-Adam et H.R. Giger.
Cette annonce de la fin de l’homme, Michel Foucault l’avait déjà proclamée dans Les mots et les choses[49]. Cette fin d’une « figure unifiée et souveraine du savoir »[50] préfigure celle plus empirique annoncée récemment par le philosophe américain Francis Fukuyama[51]. Ce dernier annonce la fin de l'homme, sur le plan scientifique, d’abord. C’est-à-dire que l'homme, celui que nous connaissons aujourd'hui, selon le philosophe américain, aura complètement disparu d’ici deux générations, si tout continue à ce rythme. Mais à la différence de Maurice G. Dantec, Francis Fukuyama ne dresse pas un panorama pessimiste. Il ne fait pas dans le désespoir cynique. L’homme nouveau sera selon ses vues, plus « heureux », grâce notamment aux psychotropes, comme le Prozac ou la Ritaline ; il sera plus intelligent ; moins malade ; plus jeune plus longtemps.
Mais là où Francis Fukuyama semble se contredire, disant à la fois qu’il ne faut pas accueillir ce temps nouveau en étant trop alarmiste, que l’homme ne saurait aller contre lui-même, comptant (un peu naïvement ?) sur une sagesse naturelle de l’espèce, Dantec tente de recourir à ses expériences mystiques, pour trouver une porte de sortie à cet enfer des machines et de la technologie, tout en dévoilant ses craintes quant à un uni-monde global avalé par la Machine, afin de donner une ultime chance à l’homme d’échapper à la catastrophe annoncée.
Et si Francis Fukuyama annonce un homme bientôt génétiquement manipulé, terminal, machine, comme dans Le Meilleur des mondes, prévoyant ainsi une révolution technologique et biotechnique, Maurice G. Dantec annonce lui, l’homme-ange, dans ce roman sur une « révélation ». Celle dont Plotkine trouvera son salut. Chez Saint Augustin, qui est l’auteur référent de l’écrivain catholique, l'homme ne peut pas se sauver tout seul. Et de bien entendu, Dantec n’oublie pas cet impératif. Au moment où Plotkine subit un « dérèglement », il n’oubliera pas l’idée de ce père de l’église : l’homme ne saurait faire lui-même son salut. C’est Dieu qui lui accorde ou non. L’homme sans Dieu, est incapable de se désaliéner des sollicitations de la concupiscence, ou de la puissance des passions, liée au péché originel. Dantec en est conscient. L’homme sans Dieu est incapable de se désaliéner à la matrice. La foi sera son seul salut.
Plotkine se pensait un homme sans Dieu. Grâce à la révélation, il va devenir un homme-ange.
Le démiurge
« Pour moi, le monde est une machine à écrire. »[52] Bien sûr, comment ce roman aurait-il pu être, sans interroger le langage ? La Bible nous dit : « Au commencement était le verbe.» Miracle du logos au « Surpli infini »[53]. On pense naturellement au pli deleuzien[54]. On pense à l’emploi du langage. Nietzsche qui dénonçait certains pièges du langage et de la logique dans la conception métaphysique du vrai[55]. On pense au langage comme moyen de penser. A la contingence du langage. A la communication comme simulacre du la discussion, fondée sur un abus du langage. Dans la méga-machine, la machine totale, « la peur est un langage »[56]. C’est le langage du langage. Autant dire celui du totalitarisme.
Logos/Parole/Ecriture se connectent alors comme dans la dernière partie de Villa vortex à l'écrivain démiurgique, le rêve même du romancier qui veut sauver le monde de l’arraisonnement. L’écrivain comme Plotkine, est un homme libre. Celui qui peut sortir du Camp.[57] Plotkine est un homme libre et l’écrivain aussi, car tous deux sont des anges. « Un ange qui écrit et réécrit les monde. »[58]
Plotkine était venu à Grande Jonction pour tuer le maire de cette ville. Il incarnait le mal. Mais suite à une prise de conscience, il se transforme ; il devient ce qu’il est[59] : un ange. Dans cette vision très manichéenne du monde, la vision chrétienne de Dantec, on trouve encore un moyen d’échapper à la Métastructure : écrire. Se convertir au christianisme. Recourir à la spiritualité. Il le faut pour lutter contre l’asservissement à la machine, au totalitarisme mou du Camp et de l’entertainment, pour s’affranchir du joug invisible de « la performance maximale »[60]. En contre-monde : la narration. Narration qui se fait Chair. L’Ecrit qui devient Corps. La Parole qui se fait Acte.[61] Produit d’une vision théologique enracinée dans le judéo-christianisme, la narration se fait voyage « cyber-crypto-technologique » aux frontières de la métamorphose mystique.
L’écrivain est ce démiurge. L’ange : le « scribe céleste »[62].Cet être capable d’échapper au simulacre du Monde Global, de Zéropolis, de la méga-machine. De briser le miroir. Il est cet empire dans un empire. Il y a une liberté du narrateur. « Vous êtes le moteur de votre propre histoire. »[63] Le narrateur échappe à la nécessité de la matrice. Il est l’ange. Chez Dantec qui inverse la proposition cartésienne « Je pense donc je suis », le corps et l’âme sont non seulement divisibles, mais la pensée n’est pas l’existence. Par le détachement de la pensée, l’écrivain-créateur devient le narrateur de sa propre vie. Et par là même, peut se désincorporer de ce cosmos incorporé où le tout a retrouvé les parties.
Le récit romanesque devient également une réflexion sur l’art d’écrire. Cette marque de la modernité qui pousse la littérature à réfléchir sur elle-même. Par un système de pli et de repli, le récit nous conduit à réfléchir à la black-box, boite noire du monde, cet envers du décor qui s’oppose à ce monde global où l’identité est perdue et truquée. Perte de l’identité, de la mémoire. Une perte de l’individuation qui conduit Plotkine, l’homme-androïde, à se nourrir de la problématique la plus classique de la philosophie : celle de l’un et du multiple[64]. L’homme-ange sorti du camp pour s’accomplir. Il est à la fois un et multiple. Il s’affranchit du simulacre de son ancienne identité. Il échappe à l’inhumain.
En réaction contre la machine, la méga-machine qui absorbe tout, contrôle tout, rationalise tout, il faut croire. La spiritualité sera la porte de secours. « L’Acte divin, c’est avant tout de faire jaillir le Bien de lui-même vers Sa créature et de Sa créature vers lui. »[65] Nous sommes comme ces monades leibniziennes, chacun de nous forme un monde dans le méga-monde. Mais par notre capacité de création, nous pouvons opposer au « Monde créé »[66] un autre monde. L’homme est devant la création, « le Grand narrateur »[67]. La foi lui permet d’échapper à la Métastructure. Quand il sort du camp, il est un homme libre. Libéré de la machine qui contrôle la réalité.[68] Il s’oppose à cet Homme-machine ôté de toute liberté ontologique, dévolu à la technique, asservit à ce monde coupé de toute transcendance ; jusque là enfermé dans un monde malade, une société délétère, destructrice, Plotkine reprend la maîtrise de son destin.
L’écrivain, comme Maurice G. Dantec, écrit dans les ruines du futur. Nous devons saluer le moment où viendra l’Apocalypse. C’est par là que termine le roman somptueux de Dantec. L’Apocalypse sera le moment où l’invisible deviendra visible et où l’humanité se révélera à elle-même[69]. On croirait presque que cet Apocalypse, Dantec veut nous l’offrir. Il fait de son personnage un être plus vivant que le carton pâte du roman. Plotkine est l’égal de Dantec. Peut-être a-t-il lui-même pris en main l’écriture de ce roman ? Roman de sa propre histoire. Car, comme Dieu, l’écrivain est pour Dantec, dépositaire du verbe. Et comme Jésus, comme Zarathoustra, Plotkine est cet envoyé, cet « ultime vivant envoyé aux êtres vivants »[70]. A la fois dernier homme et premier homme[71], dernier signe et premier signe, Plotkine est cet ultime espoir dans un monde totalitaire, ultime signe avant l’engloutissement définitif : « Un jour, pensa-t-il, il y avait eu un monde ici. »[72]
Notre « postmodernité »
Cosmos incorporated ou l’art, non pas de reproduire le visible, mais de rendre visible... Quand Aldous Huxley, Philip K. Dick ou encore George Orwell entre autres, parlaient dans leurs romans de notre avenir presque lointain (quelques cinquante années !), Dantec nous parle de notre propre époque, de notre temps présent, de notre postmodernité ; « sordide » réalité que nous refusons de voir mais qui nous menace en permanence.
Très influencé par William Gibson, George Orwell, Philip K. Dick, Aldous Huxley, Saint Augustin, Saint Thomas d’Aquin, Maurice Blanchot, Martin Heidegger, William S. Burroughs, Günther Anders, Bruno Brégout, Gilles Deleuze, et tellement d’autres, ce nouveau roman de Dantec est puissant tout en étant des plus hermétiques en plusieurs endroits. Construit selon les normes du labyrinthe, foisonnant, complexe, saturé de chemins qui ne mènent nulle part, on y trouve tout de même des clairières, le souffle et l’ambition qui le portent, tranchent avec la mauvaise littérature contemporaine ; certes, la densité, le foisonnement des références ne parviennent pas à masquer complètement quelques moments encore brouillons. Tout ce que le « cerveau malade » de Dantec contient est jeté, parfois de manière quelque peu inégale. Chaotique. Outré de ses excès.
Reste néanmoins que, dans son échec, Cosmos incorporated est d’une profonde originalité, un roman à pistes multiples, un diaporama de notre monde en ruines, un roman aux multiples perspectives philosophiques et théologiques, un livre apocalyptique transporté par un souffle et un style qui essayent de renouveler le genre de la SF. On ne pourra reprocher à la vision de Dantec à propos de la décadence de notre époque de ne pas être lucide sans pour autant être des plus pessimistes. S’inscrivant d’emblée dans une lutte sans merci contre l’ère de tous les fléaux, Dantec multiplie les idées, mêle Junk-ADN, nano-technologie, méga-machines, dualité âme-corps, ou encore la conscience à une relecture de la Bible et des pères de l’église. On peut dire qu’il faut parfois beaucoup de courage et de persévérance au lecteur le plus perspicace pour s’accrocher à ce nouveau thriller technologique. Affronter les obsessions durables de Dantec comme le retour de la barbarie dans nos civilisations modernes, les intégrismes religieux, la violence qui s’aggrave dû à une déferlantes de psychotropes, le futurisme biotechnologique. Certains auront le vertige, d’autres des difficultés à avancer dans le roman, notamment dans sa seconde partie, la plus obscure, la difficile, probablement la plus indigeste, mais vous comprendrez néanmoins sans mal pourquoi Dantec ne craint plus personne : tous ces médiocres qui le jugent hâtivement, l’accusant de nihilisme, ou de fascisme, trop obsédé à survivre en apnée dans un monde en ruines, un monde crétin, préparant ses quelques lecteurs à l’avènement d’un homme nouveau qui survivra à la mort de l’homme « post-humain ».
(Article paru dans La Presse Littéraire, n°1, déc. 2005.)
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[65] Maurice G. Dantec, Op. cit., p.553.
[66] Maurice G. Dantec, Op. cit., p.553.
[67] Maurice G. Dantec, Op. cit., p.551.
[68] Maurice G. Dantec, Op. cit., p.151.
[69] Maurice G. Dantec, Op. cit., p.552.
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