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12 mai 2006

Juan Asensio : le sens du mal

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Pour les amoureux de la littérature, nous vivons très certainement aujourd’hui, une ère de grand désenchantement. Juan Asensio s’en fait d’ailleurs l’écho dans son second essai sobrement intitulé La littérature à contre-nuit qui réunit divers articles qui peuvent être lus à la suite les uns des autres ou séparément. Leur difficulté d’accès donne d’ailleurs le ton à cet ouvrage critique revisitant une littérature ayant de l’estomac, et s’élevant au-delà de la faible littérature d’aujourd’hui, celle qui fait jouir les fans des Nothomb, Darrieussecq, Jardin, Angot et compagnie. Juan Asensio est passé maître dans l’art et la manière de décortiquer le texte littéraire. Plusieurs niveaux de langue, plusieurs voies d’écriture et une polyphonie revendiquée. Impossible de dire que l’auteur fait la part belle au lecteur. Il s’agit donc de s’accrocher très fort pour poursuivre, s’aventurer en ces territoires foisonnants, ces chemins ombrageux qui vous perdent à la moindre distraction.

La littérature à l’estomac
L’axe central de cet ouvrage, Juan Asensio n’en fait pas mystère, c’est l’articulation entre la littérature et le Mal, à partir d’une exploration minutieuse et oblique de textes signés Joseph de Maistre, Paul Gadenne, Ernesto Sabato, Georg Trakl, ou encore Georges Bernanos et Ernest Hello. Le menu est donc de choix ! Quant à la stratégie, la lecture oblique s’impose car « le démoniaque ne peut être abordé frontalement ou, comme l’écrivait Simone Weil, c’est la complication (plus que la complexité) du Mal, par opposition à la simplicité rayonnante du Bien qui, dans le domaine artistique, interdit une approche obvie de l’énigme qu’il représente »[1]. Ouvrage à plusieurs facettes, hommage à quelques écrivains « maudits » ou parfois « oubliés » du grand public, on ne peut que se réjouir des critiques apportées ici, revisitant le chef-d’œuvre de Bernanos, Monsieur Ouine, ou Joseph de Maistre qu’il est décidément interdit de citer dans les manuels scolaires. Le choix est hétéroclite, il faut bien le dire, mais il s’agit de diversifier les « angles d’attaques »[2]. Et puis, nous confesse Asensio, ce choix touche aux seuls auteurs qu’il n’a de cesse de lire et de relire. Mais c’est surtout un choix parmi les plus difficiles pour donner le change à une époque littéraire sans estomac, puisque ces écrivains-là appartiennent à dessein à une autre époque, celle pas si lointaine « où un écrivain pouvait encore affirmer avec panache qu’il avait la littérature à l’estomac. »[3]

La technique dite de « contre-nuit »
Empruntant aux gravures de Giovanni Benedetto Castiglione, la technique dite de « contre-nuit », Juan Asensio s’efforce d’éclairer le mal sous un jour nouveau, afin d’advenir à la « lente dissipation de la nuit », celle qui conférerait au Mal une première compréhension par l’écriture elle-même, l’écriture qui « pénètre profondément dans le disque d’accrétion du trou noir ou, si l’on veut, ne craint pas de s’engouffrer dans la zone d’effondrement que constitue le Mal. »
Le Mal d’Asensio, c’est celui du XXe siècle. Celui de la mort de masse. Le Mal est ancestral. Mais celui de Juan Asensio est plus proche de nous. C’est précisément celui de la mort de Dieu[4]. De ce Mal en succède un second : celui de la disparition du sacré. Une disparition qui s’étend jusqu’à la littérature elle-même. On ne devrait pas prendre cette annonce à la légère. Déjà Nietzsche annonçait cette terrible mort de Dieu dans son Zarathoustra, personnage dont on connaît le sort, risquant systématiquement sa vie, dès qu’il tentait de remuer les consciences. Cette disparition du sacré laisse désormais place à l’imposture, au brouhaha, au bavardage, et à la médiocrité généralisée. Est-ce nécessaire, une fois de plus,  de recourir aux exemples des œuvres les plus ineptes en littérature française, et les plus massives, pour alléguer la thèse d’Asensio, qui ne peut faire qu’autorité dans la postmodernité déliquescente d’aujourd’hui ? Je ne crois pas !
Certes, la littérature peut nous sauver du néant[5]. A condition néanmoins qu’elle parvienne à se hisser du long silence dans lequel on l’enferme.

L’Arche de la parole brisée
Car, pour le dire sans détour : le Mal ronge le langage. Pour combattre le Mal, il s’agit donc de ramener nécessairement le lecteur, aussi enchanté soit-il, à une « parole haute et claire », dont l’adversité première est l’écriture elle-même. « Comme si, en fait, la parole ne pouvait qu’affirmer sa déchéance lorsqu’elle trouve son dernier refuge dans l’écriture. »[6] Car qu’est-ce que le langage aujourd’hui si ce n’est un bruyant et vaseux bavardage, mal contemporain auquel il s’agit d’opposer la profondeur de L’Enfer de Dante ou la dimension tragique de l’œuvre de Dostoïevski.
Ce qui dérange Juan Asensio, c’est cette terrible banalité qui est aujourd’hui le terreau même, le fumier d’une littérature poisseuse, fade, indigeste, larvée. On le connaît pour son blog  [7] dans lequel il dissèque, en fin chirurgien, le cadavre de la littérature. Mais est-elle donc si morte ? Contre Hegel, contre Marx, Asensio rejette l’idéal du Grand soir ; il combat tout sens de l’histoire… Il veut se pencher sur les blessures : il refuse tout principe de la théodicée. Le Mal, s’il est le moteur de l’histoire, ne prouve en rien que celle-ci puisse suivre la moindre direction définie à l’avance… pas d’objet ! L’histoire n’est pas un processus. Le néant précède l’être. Et de ce néant, la littérature aujourd’hui, ne sait rien tirer.
C’est donc de l’histoire de la parole dont on parle. Ou plutôt, devrais-je dire, de la fausse parole. Et c’est là que réside le véritable intérêt de ce recueil : sa prose stigmatise avec autant de justesse que de talent, le vide ontologique, la béance substantielle de la littérature de ce début de siècle, à la fois bruyante et déjà morte, morte née de ne pouvoir exister au-delà du vacarme, morte née du nivellement dans les abîmes de cette démocratie rampante qui ne laisse aucune tête dépasser l’autre. Ce « tohu-bohu pétrifié par l’horreur de Babel, bavardage de l’homme louchant d’effroi devant la silhouette boursouflée de l’Arbre » [8], est probablement le cancer le plus diabolique pour la littérature française : cette « grande parlouze »[9] qui donne à la médiocrité toute possibilité de s’installer.

Le désenchantement du monde
On pourrait presque croire au ton désenchanté, à l’écriture morose, si Juan Asensio n’était pas de cette race d’écrivains et de lecteurs pour qui le style, la force de l’écriture, la petite musique personnelle sont indispensables à toute œuvre. Voilà la noble et difficile tâche que s’est assignée l’auteur. Ecrire précisément pour combattre « le désenchantement (dans lequel) notre monde est tombé. »[10] Braver la nuit des ténèbres qui s’est  - définitivement ? – abattue sur la littérature française. On comprendra alors ses multiples références à Joseph Conrad,  - lecteur de Joseph de Maistre ?[11]-, Léon Bloy, Georges Bernanos, Arthur Rimbaud, Georg Trakl, Ernest Hello… De la mort de Dieu ressortit une littérature désespérée. Bloy implorant le père absent. Mais le langage est à présent infecté par le mensonge. Ce terrible cancer. N’est-ce pas là la force même de l’ouvrage de Juan Asensio de mettre l’accent sur cette perte définitive du sacré à partir de l’idée de la mort de Dieu ? Mort du père entraînant dans son sillage, la mort du créateur ? « Le XXe siècle est le siècle d’un désespoir parvenu au stade ultime de l’abrutissement et de l’ennui, bavard, verbeux, inconsistant comme une bulle de vase qui, remontée à la surface de l’étang, éclate sans rien livrer que les mots blafards, fatigués et creux des dictateurs de notre histoire récente, et de toutes ces créatures de papier qui ont préfiguré le cauchemar. Sans Dieu, l’homme est un bavard qui s’ennuie. »[12] Voilà donc que tout est dit. Et il s’agit justement de saisir cette articulation entre Dieu et le créateur. Cela rappelle la même articulation faite par Maurice G. Dantec dans son difficile mais impressionnant roman Cosmos inc.[13] Comment comprendre cette articulation sans sombrer dans une nostalgie d’un autre temps, d’un autre lieu, d’une époque révolue ? De la mort de Dieu, Nietzsche se réjouit. Elle délivre l’homme des entraves de la morale, elle l’autorise, après un long passage par le nihilisme (passif puis actif) à se faire créateur. Certes, seuls quelques-uns en auront la capacité. Mais le surhomme est le bienfait de cette disparition de la scène du père par trop omniprésent. Juan Asensio a pourtant bien retenu la leçon. Contre la corruption du temps, la médiocrité et l’ère informationnel, il se fait intempestif, revenant inlassablement à quelques écrivains oubliés dans l’enfer des bibliothèques, dont les voix, qu’elles soient « éructations démoniaques » ou « chants désolés »[14] continuent de percer la glace de l’indifférence, de couvrir la cacophonie généralisée aux dernières oreilles qui sauront encore les entendre. Sa force c’est d’avoir ce courage incroyable de braver la fronde, de remonter à « rebrousse-temps », pour paraphraser un magnifique titre d’un roman de Philip K. Dick, vers cette littérature encore si vivante, vivace, mais oublié du plus grand nombre de nos contemporains. Sa faiblesse apparente, c’est de ne pas tenter d’explorer un autre versant de la littérature qu’elle soit étrangère ou naissante, s’en tenant à opposer les voix énormes de Gadenne, Trakl, Maistre, Hello, Bernanos, à la production larvée des Angot ou Millet[15]. On a l’impression que Juan Asensio se refuse à regarder ailleurs. Que ses yeux ne savent quitter cette littérature du passé. Mais il ne s’agit pas de tricher. J’ai bien dit que la faiblesse n’était qu’apparente. Comment ne pas comprendre ce déni de la modernité ? Si Asensio se livre à un exercice herméneutique duquel il espère extraire l’antidote à tant de fadaises, « tout au plus, écrit-il (nous) mettons le doigt sur le mystère du texte »[16]. Voilà probablement la réponse au problème. On ne saurait se détacher de ces auteurs en-ténébrés, car il faut avoir conscience que leur parole n’a pas encore tout livré. Bien sûr, de ces grands écrivains qu’aucun critique littéraire[17] ne saurait lire à sa juste mesure, leur forêt noire ne peut être explorée entièrement. La mesure de leur talent est à la hauteur de leur incompréhension.
Or, précisément « la grandeur de l’écriture est de nous mener aux portes d’une terre qui, comme la Zone mystérieuse arpentée par le Stalker de Tarkovski, n’a plus besoin de la béquille du langage pour être foulée et découverte. » Par la technique de la gravure à contre-nuit, il s’agit donc de fouler la terre du démoniaque, traditionnellement l’inconnu[18]  qui résistera toujours à l’analyse intellectuelle[19]. Et Juan Asensio de n’être donc pas dupe : l’expérience de la littérature est une expérience solitaire qui « gauchit imperceptiblement la réalité »[20]. Mais elle ne doit pas pour autant être dépréciée. Ce que je n’ai pas encore lu sous la plume d’un esprit critique qui aurait passé l’ouvrage de Juan Asensio à la lumière de sa lecture, c’est l’approche aristocratique[21] de l’auteur quand il s’agit de littérature. Asensio déplore, je l’ai dit plus haut, la perte du sacré qui contamine toute la société occidentale, jusque dans sa littérature même. La littérature doit conserver sa dimension verticale. L’horizontalité, bien étrange, dans laquelle elle prend son aspiration, cette attitude bien postmoderne consistant à accueillir les plumes les plus insignifiantes venues d’une masse indolore et informe, ne relève que d’un esprit démocratique délavé, et est probablement le signe de son extinction. Quelle est donc cette sottise inhérente à notre postmodernité, voulant que toutes œuvres se vaillent ? Pour dé-construire ce monde malade, Asensio joue sur les consonances du Mal. Mal dans le langage. Mal d’un logos en déroute. Il faut tancer le Mal. Sa terrible banalité aujourd’hui[22] trompe les esprits, n’offre plus aucun espoir de grandeur dans un monde sans verticalité, dans une horizontalité en forme de champs de ruines. Ernesto Sabato est-il le dernier sondeur des abîmes ? A vouloir prétendre que le Mal n’existe plus, que le silence salvateur de Dieu libère la parole des hommes, on finit par jouer le jeu du diable dont la ruse la plus redoutable consiste à nous faire croire qu’il n’existe pas. Nous sommes probablement passés des ténèbres au silence. Mais de ce silence, terrifiant, l’homme ne saura plus rien tirer. « Plus de mots » écrivait Rimbaud dans Une saison en enfer. La poésie est morte. La littérature aussi. Il ne reste plus que quelques spectres, hurlants, bruyants, dans l’enfer des bibliothèques qui, du fond de la nuit, sont encore capables de nous montrer le chemin, à la lisière du néant, vers la découverte de la « vérité tragique »[23].
Ernest Hello, Joseph de Maistre, Paul Gadenne, Georg Trakl, Georges Bernanos entre autres plumes revisitées par le féroce critique littéraire, Juan Asensio… autant de chants du cygne qui nous relèvent les yeux vers la lumière.  Tâchons seulement de comprendre le sens du Mal…
 
A propos de Juan Asensio, La littérature à contre-nuit, Textes sur la littérature et le Mal, A Contrario, Janvier 2005, 300 pages.



[1] La littérature à contre-nuit, Avant-propos, p. 16.
[2] Ibid, p.13.
[3] Avant-propos, p. 13.
[4] Ibid, p.100.
[5] Je vous renvoie à ce propos au roman de Sarah Vajda Amnésie, qui manie l’histoire et la littérature, et qui montre comment, par la littérature, on se sauve de l’inexorable oubli de l’histoire. Cf. Sarah Vajda, le contre-voyage, La Presse Littéraire, n°5, mai 2006.
[6] Ibid, p.57.
[7] http://stalker.hautetfort.com/index.html
[8] Ibid, p.53.
[9] Ibid, p.54.
[10] Ibid, p.57.

[11] Ibid, p.65.

[12] Ibid, p.114. C’est moi qui souligne.
[13] Albin Michel, 2005. Voir Marc Alpozzo, Maurice G. Dantec, Mega-machine(s), La Presse Littéraire, n°1, dec. 2005.
[14] Ibid, p. 92.
[15] Avant-propos.
[16] Ibid, p. 21.
[17] Ibid, p. 22.
[18] Ibid, p. 28.
[19] Ibid, p. 30
[20] Ibid, p. 31.
[21] Au sens nietzschéen du terme.
[22] Ibid, p.96.
[23] Ibid, p. 275.

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