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23 mai 2006
Chère banalité
Notre monde, personne ne saura dire le contraire, est un monde en pleine effervescence. L’ébullition, lot quotidien de chacun, est un plat sacré, une hygiène de vie. Le temps nous est compté, il s’agit donc de vivre intensément, l’excitation, l’agitation, l’exaltation sont permanentes.
Nombre de philosophes, dont Peter Sloterdijk[1], ont dénoncé ce phénomène de masse, digne du pire totalitarisme.
Dans un autre registre, le philosophe Nicolas Grimaldi nous offre une réflexion autour de la vie, du temps, de la mort, de l’ennui, de l’attente, et bien sûr de la banalité. Définition brève de la notion : caractère de ce qui relève de la platitude. On ne peut donc pas dire que cet ancien Professeur à la Sorbonne ait rassemblé ici une réflexion très inspirée de l’air du temps. Pourtant, guère si intempestif, Nicolas Grimaldi ne se laisse corrompre par les sirènes de la postmodernité, sans pour autant se placer en butte avec l’époque.
Le dictat de notre temps nous commande de nous divertir, de nous oublier dans la consommation, et de nous détourner de notre condition de mortels. Le roi sans divertissement ferait face à sa condition la plus misérable : faire cette expérience de l’attente. Une attente que dénonçait, non sans ironie, Samuel Becket dans En attendant Godot : la mort ! Cette attente qui trouve tout son sens dans l’expérience du temps. Qui se caractérise par l’existence. Et qui présuppose l’imagination.
Nicolas Grimaldi se propose d’en faire la preuve. Philosophe de l’immanence et de l’instant, ce fin cartésien, auteur d’un traité du désenchantement[2], explore la nature de la banalité, son intrication avec l’imaginaire, sa relation avec l’expérience du désir, son jeu de miroir avec chacun, susceptible de pouvoir à tout moment se retrouver et retrouver son existence dans cette terrible banalité. Dans la familiarité inhérente à toute vie humaine.
Citant Husserl, Nicolas Grimaldi invite la (ou sa) philosophie à faire « vœu de pauvreté ». Il faut la « dépouiller de son savoir sur les choses », et la pousser « à se réduire à la compréhension originaire qu’a toute conscience de son rapport avec le monde ». Ce rapport avec le monde est principalement tourné vers notre expérience du désir, - désir qui, insatiable, ne se résume finalement qu’à une surenchère infinie, poursuivant une satisfaction qui sera toujours vaine, puisque dans notre quête nous confondons presque toujours l’objet du désir avec son moyen. L’homme, être de désir, fuyant la douleur et la souffrance de l’attente, l’attente qui « est la conscience même », fait en définitive l’expérience du désir de désirer, désir fatal car soit satisfait et déçu, soit insatisfait et frustré. Mais que faire ? Sa nature est paradoxale. « Sans désir, en effet, le temps s’étiole, toute chose devient insipide, et la vie se flétrit ». Derrière la course du désir, se profile l’ennui. « L’ennui et la solitude absolue ».
Réfléchissant à propos de la douleur de la séparation, à propos de la solitude, du désir et du temps, Nicolas Grimaldi tire un portrait saisissant de la banalité de chaque vie, prise entre l’attente, jeux avec l’imaginaire, et vie avec la mort. « Avoir conscience, c’est attendre ». Or, cette conscience réfléchie qui se saisit comme être en attente, et tout autant une conscience qui se saisit comme être pour la mort. « L’idée de notre mort ne cesse […] d’accompagner notre vie. Nous vivons avec elle ». Mais là est bien peut-être tout le souci. Sommes-nous seulement armés aujourd’hui pour affronter notre propre mort ? Sommes-nous seulement capables de tenir la douleur de l’attente de notre propre mort ? « Plutôt que vive avec la mort, la plupart prennent à l’inverse le parti d’en écarter l’idée, comme on s’efforce lorsqu’on part en vacances de ne pas penser au moment du retour ».
Traité de la banalité ou éloge de la banalité ? L’ouvrage de Nicolas Grimaldi est une belle réflexion, une claire et simple leçon de vie, afin de la « vivifier ».
« Parce que la vie est comme une énergie, un flux, ou un rayonnement, on sent d’autant plus ce qu’on a reçu qu’on se sent le communiquer davantage ».
Nicolas Grimaldi, Traité de la banalité, Puf, 2005, 296 pages.
Cet article a été publié dans la revue électronique Boojum-mag.net, puis repris par la revue trimestrielle La Presse Littéraire n°6 de mai-jui-juil 2006.
[1] Avec ses ouvrages La mobilisation infinie, ou Essai d’intoxication volontaire, en autres.
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