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25 septembre 2006
Anna Moï : Paysages de ténèbres

Il ne faut pas rater le premier roman d’Anna Moï, paru en 2004 aux éditions Gallimard, et réédité récemment en Folio. C’est un très bel évènement dans le paysage littéraire. Un hymne à la paix et à l’amour entre les hommes et les peuples. Un magnifique portrait d’un paysage enténébré par la guerre, la cruauté et la barbarie…
L’auteure est née et réside une partie de l'année au Vietnam. Riz noir est son premier roman. Cela raconte la guerre du Vietnam, 1968, l’année où la violence parvient à son paroxysme lors de l'offensive du Têt. Un Saigon à feu et à sang. C’est l’histoire également de deux sœurs : deux adolescentes de 16 ans accusées d'avoir posé un pain de plastic au QG de la police. Arrêtées, torturées puis internées dans le bagne de Poulo Condor, au large de Saigon, à la fin des années 1960, elles sont jetées dans une cage à tigre de 1,50 mètre sur 2,50 mètres, avec pour simple lit un bloc de ciment, et un seau en bois pour latrines. C’est alors l’humiliation des séances de torture comme interrogatoire nocturne. C’est la terreur, le froid, la solitude.
Par chance, l’une est signe du Dragon, et l’autre du Tigre. Cela donne des forces. La force de continuer. De supporter toute cette douleur, cette infamie… Les ténèbres de la prison, le blanc du riz et de la chaux, le rouge des papiers démonifurges et du sang menstruel… filles d’eau et de feu, à la fois fragiles et invincibles, Tan et Tao nous donnent une leçon de courage et d’humanité.
Ce magnifique roman en forme d’hommage à toutes les femmes vietnamiennes, Anne Moï l’a composé pour que le passé du Vietnam ne passe pas… pour revenir sur les traces de la chair martyrisée, pour empêcher le temps qui passe d’engloutir les voix et les cris des compagnons de cellule, de la honte des chambre de torture, et de l’ignominie de toute guerre… Comment peut-on encore penser aujourd’hui que la moindre guerre puisse être juste ?
Des ombres terribles planent sur ce premier roman, où le riz noircit, l’innocence est sacrifiée, les enfants sont emportés dans le courant abominable de la barbarie des hommes.
Anne Moï nous confectionne un roman sur la mémoire. Voulant combattre la mort qui ne cesse de planer au-dessus d’elle, Tan se souvient pour sa sœur… cette mémoire qui sert de garde-fou contre le mal, le temps et la mort… cette mémoire qui ravive l’expérience pour qu’elle n’engloutisse pas définitivement les deux sœurs, comme deux ombres d’une guerre lâche et vile.
Le sort de ces deux adolescentes, beaucoup de femmes l’ont hélas partagé. C’est pour ces femmes que Anne Moï écrit. Sur fond de ténèbres, elle balaye les hauts plateaux du Mékong et du Vietnam, les couleurs de sa terre natale, ses odeurs et ses sons, constamment hantés par les fantômes, les ombres des victimes, l’innocence férocement arrachée, les terribles temps de la guerre.
La mémoire, encore vive, laisse à la nostalgie, un amer goût d’enfance désenchantée.
« Dans l’espace laissé vide, j’ai accumulé de la clarté et des ténèbres. »
On dit de la nostalgie qu’elle n’est plus ce qu’elle était. Pourtant, elle reste terrible pour les victimes innocentes que la mémoire continue, malgré le temps, de fragiliser.
Sans pathos, et avec énormément de pudeur, Anne Moï nous conte le récit d’une jeune femme qui lutte pour rester vivante… et qui y parvient en continuant de conserver la mémoire des ces années terribles.
Anne Moï, Riz noir, Folio Gallimard, 2006, 242 pages.
12:20 Publié dans Horreurs de l'histoire , Littérature , Philosopher à coups de marteau , Politique , Post-humanisme , Société | Lien permanent | Envoyer cette note
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