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16 juin 2007
Le pouvoir selon Foucault

Certains mauvais lecteurs de Foucault l’ont traité de suppôt de Hitler, d’autres ont cru l’enterrer il y a déjà vingt ans ; certains ont tenu contre vents et marées que ses écrits n’avaient pas l’once d’un relent philosophique… Constat : Vingt ans après sa mort, Michel Foucault demeure l’une des figures intellectuelles les plus éclairantes de notre époque.
La volonté de savoir, sous-titré : « Droit et pouvoir sur la vie » est un très court texte sur le « pouvoir ». Or, si l’on recherche chez Foucault une définition de la notion, on en trouvera une, finalement assez simple, mais risquant néanmoins de bousculer toutes nos idées préconçues. Qui sait ? Le pouvoir est un rapport de forces. Notez ici que le terme de « force » n’est pas écrit au singulier. Pour Foucault le rapport de force se conjugue toujours au pluriel. Car précisément, tout rapport de forces est nécessairement un « rapport de pouvoir ». On pourrait même dire avec Foucault qu’une force est toujours en rapport avec une autre, ce qui la conduit à n’avoir aucun autre objet ni aucun autre sujet que la force elle-même. Toute force est alors déjà un rapport, et ainsi un « pouvoir ».
D’où la double question posée judicieusement par Frédéric Rambeau qui offre un beau petit dossier au texte de Foucault : 1. Qu’est-ce qu’un pouvoir s’exerçant sur la vie ? 2. Sommes-nous libres de nos désirs ?
Comme dans Surveiller et punir, La volonté de savoir propose une relecture du « pouvoir » qui laisse à penser, voire présente une interprétation assez étonnante, et peu banale. Tout d’abord, Michel Foucault étudie le pouvoir au niveau de ses processus mineurs qui cernent et investissent le corps. Or, contre toute attente, il ne s’agit donc plus, comme on le ferait un peu trop précipitamment d’étudier la question du pouvoir sous l’angle de grandes interrogations autour de la genèse de l’Etat ou les droits de la nature. A la lecture de Foucault, on réalise que tout le travail du pouvoir pour discipliner ses sujets s’opère autour d’une très fine technique politique des corps : il s’agit de rendre docile, de discipliner les individus sans que ces derniers naturellement, ne s’en aperçoivent.
Dans cette « microphysique » du pouvoir, Foucault remarque alors l’effort du pouvoir pour quadriller les corps, et les répartir dans l’espace. Il s’agit d’éviter quoi qu’il en coûte le moindre désordre au sein de la société. Alors chacun doit être à sa place selon son rang, sa fonction, ses forces, etc. Que ce soit à l’usine, à l’école, à la caserne, le pouvoir doit contrôler l’activité, en atteignant l’intériorité même du comportement, jouant au niveau du geste dans sa matérialité la plus intime ; il doit également combiner les corps afin d’en extraire une utilité maximale. C’est ce qu’on pourra appeler la combinaison des forces. Cela entraîne Foucault à étudier les diverses techniques très méticuleuses de pédagogie initiées par le pouvoir, et ses règles très méticuleuses de dressages des individus dans les diverses strates du corps social.
Normaliser la conduite du corps ! Dans les ateliers, les écoles, les casernes, partout, les techniques disciplinaires qui vont assurer cette normalisation mettent à l’œuvre ce qu’on peut appeler une micropénalité. Châtier le corps rebelle, le corps indocile. Le dissuader de recommencer. Micropénalité qu’on ne doit pas confondre avec les grands mécanismes judiciaires étatiques, comme s’il n’existait qu’un seul pouvoir, le pouvoir d’Etat, et le pouvoir politique, coexistent donc à côté d’un grand pouvoir, et existent omniprésents dans notre société comme tout un tas de micro-pouvoirs, ce qui permet alors à Michel Foucault de distinguer et d’opposer loi et norme. La loi étant ce qui s’applique aux individus de l’extérieur, essentiellement à l’occasion d’une infraction, la norme est ce qui s’applique aux individus l’intérieur, puisqu’il s’agit pour elle d’atteindre leur intériorité même en imposant à leur conduite une courbe déterminée.
Bref. Entre « droit de tuer », « bio-pouvoir », « politique du sexe », la normalisation des comportements par l’Etat apparaît alors comme une tyrannie terrible du groupe sur lui-même orchestrée par un monstre froid aux multiples pouvoirs, affirmant continuellement sa domination sur ces sujets.
Michel Foucault reste, à ce jour, terriblement subtil et novateur quand il écrit sur la libération sexuelle, les processus de contrôle des corps, et l’ordre sexuel qui tente de fragiliser notre visée « émancipatrice ».
Contre la « bien-pensance », ou l’art de ne plus penser, comment ne pas inciter à la lecture de ce petit ouvrage et bien sûr, dans la suite logique, à l’œuvre entière de Michel Foucault ?
Michel Foucault, La volonté de savoir, Droit de mort et pouvoir sur la vie, Folio+, 2006.
Cet article a été précédemment publié dans Boojum-mag.net
23:30 Publié dans Philosopher à coups de marteau , Politique , Post-humanisme , Société | Lien permanent | Envoyer cette note
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