« Le mal selon Spinoza | Page d'accueil | La grande folie du XXIe siècle »

11 juin 2007

Qui veut la peau d'Alain Soral ?

0355775b7cfbc3781d159be9b9d19fd2.jpg

Dans une époque où les nihilismes les plus rampants, l’ère du « politiquement correct », les stratégies marchandes ont verrouillé les langues les plus déliées, dans une époque où le charlatanisme de masse, la vision et la pensée critique s’étiolent comme une bien vilaine chose, il ne reste plus grande chance de rencontrer sur sa route quelqu’un qui prendrait sur lui de dire tout haut ce que les autres ne trouveraient seulement le courage de penser. Car, à la révolution, s’est succédé le conformisme le plus crasse. Et à ce sort tragique, ni l’art ni la littérature n’ont su en réchapper… même si dans les rangs des écrivains français, quelques exceptions comme Houellebecq, Dantec, ou encore Soral qui abhorre les deux premiers, semblent, avec leurs moyens, leurs stratégies ne pas vouloir jouer complètement les règles de l’époque.

Pendant que le plus doué de sa génération empochait un chèque d’un million d’euros pour son transfert d’une maison d’édition à une autre, le second, Dantec, subissait une cabale en papier pour être entré en dialogue avec les Identitaires, et est considéré à présent, comme une chemise brune par tout le gratin, bien moisi, de la « pensée correcte » parisienne –c’est vous dire ! Le troisième, Alain Soral, a été si virulent sur les rares plateaux de télévision ou dans les rares émissions radios où on l’a invité, qu’aujourd’hui, il ne lui reste, pour survivre, - attaqué de toute part, également victime d’un terrible attentat perpétré contre sa personne dans une librairie où il signait son dernier opus, ce qui n’a pas manqué de faire l’ouverture de ce deuxième roman – qu’à se taire : chut ! Sujet même de cette nouvelle livraison signée d’un nom « anti-sésame ». Comme Marc-Edouard Nabe, il suffit de prononcer le nom de Soral pour que toutes les portes se ferment sur vous. Maudit manège ? Epoque en crise ? Stratégie de survie d’un système qui s’étouffe lui-même par incapacité à se renouveler ? Il est vrai qu’Alain Soral n’est pas un tendre. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il sait, et avec quel panache, se faire énormément d’ennemis, mais pour les amis… quand on veut se battre seul contre tous, généralement, cela termine, tôt ou tard, par un K.O. Et voilà ce qui arrive aujourd’hui au « justicier des classes moyennes » ! Ses avant-derniers ouvrages se sont écoulés modestement, entre 20 et 40 000 exemplaires, mais suffisamment pour énerver tout le monde… après l’attentat de la librairie, c’est au tour de Contre-enquête d’essayer de le tuer, non plus physiquement, mais médiatiquement !


Tout cela est parfaitement revisité dans les « Préliminaires » de ce neuvième ouvrage signé par l’un des intellectuels les moins consensuels d’une époque où, qu’on le veuille ou non, plier l’échine devient une stratégie saine et nécessaire de survie et d’autoconservation…


Pour se sortir du guêpier dans lequel il s’est lui-même poussé, Soral n’a plus qu’une stratégie : cesser de dénoncer, cesser de raconter tout ce qu’il sait, tout ce qu’il a observé sur notre « société du spectacle », cesser de dénoncer la démocratie d’opérette dans laquelle nous crevons de ne plus trouver ni notre place ni notre bonheur, démocratie de papier orchestrée par « la désastreuse petite congrégation éditorialo-journalistique-intellectuelle d’aujourd’hui » pour reprendre les termes même d’un Muray au mieux de sa forme, sans compter les choix politiques, les petites manœuvres du PS, instrumentalisant Ni pite ni Soumise, les basses stratégies d’un Mamère, et compagnie, etc. Il ne lui restait plus qu’à se taire, au pauvre Soral. La fermer une bonne fois pour toutes !


« Me calmer, donc, ne plus déraper et attendre qu'on me jette quelques miettes... La vérité est un luxe, et j'ai pas les moyens de jouer plus longtemps les riches ! »


C’est l’objet même de ce roman, au nom bien évocateur CHUTe ! Autant dire un aveu de démission – passagère ? –, pour le plus combatif des intellectuels engagés, le plus  « beaufisant » de nos écrivain medium_soral.jpgfrançais. Car disons-le, on n’attendait pas Soral sur ce terrain là. Pas même Alain Soral lui-même sûrement ne s’y attendait… ouvrant son ouvrage par une réflexion de Louis-Ferdinand Céline, il résume tout son courage, son endurance, la raison de ses déboires actuels : « Si vous ne mettez pas votre peau sur la table, vous n'avez rien, il faut payer. Ce qui est fait gratuit sent le gratuit et pue le gratuit ».


De cette histoire qui nous compte le désenchantement de l’alter ego de Soral himself, nous rampons dans une époque qui ressemble en tous points à un enfer mou, une micro-dictature dans laquelle la consommation, les petits arrangements, les accommodements les plus vils, et le Prozac sont rois.


« Je m'appelle Oussama Joseph-Maximilien... Non, ça part encore trop brutal. Je m'appelle... Robert, c'est mieux, plus personne ne s'appelle Robert aujourd'hui, ça fait Français. Je m'appelle Robert et je suis au bout du rouleau... »


Dans l’uniformisation d’une société qui tend vers sa propre congélation, Soral, à peine l’incipit, recommence à n’épargner personne. Le désenchantement dans lequel il se trouve, c’est celui de la plus grande part de la société française : la classe moyenne ! Classe moyenne qu’une politique rampante tend à diviser, saccager, diminuer, effacer progressivement dans une société qui ne semble plus faite pour elle, société qui ne semble d’ailleurs plus faite pour personne. Dans ce désert humain, économique, culturel, politique, philosophique, comme un chien seul, Soral aboie, –encore et toujours – isolé ! Mais la descente aux enfers de notre écrivain populaire et populiste ne se fait pas seulement par la situation de plus en plus précaire que lui ont réservé ses pires ennemis – puis qu’il est à présent « blackouté » par le système pour avoir eue les foies de dénoncer ses petites manœuvres, ses petits arrangements -, à quarante cinq ans, le sieur Soral doit également affronter la cruauté de la vie. Lui, qui a revendiqué, dans un ouvrage précédent, plus de sept cents conquêtes féminines, doit affronter la maladie dégénérescente de la seule conquête qu’il épousa et aima, la spirale de l’isolement, et de l’échec de sa stratégie : celle de changer le monde !


Pauvre Alain ! Avant toi, d’autres s’y sont collés ! Mais qui croit encore changer le monde avec un livre ? Même Houellebecq, qui a pourtant tenté – avec quel brio ! – de bien ébranler les choses, avoue aujourd’hui : « Il faut écrire un texte religieux pour changer le monde », dans une interview aux inrockuptibles d’octobre 2005. Non ! Mon pauvre ! Si au moins tu avais pu vendre un peu plus de livres ! Tu serais riche aujourd’hui… mais même pas !... ce qu’il te reste à faire ? Tu le dis si bien : « faire simplement comme les autres après tout : mentir, pleurnicher, émouvoir... Juste m'avilir un peu plus. »


Et c’est bien là où le bât blesse ! Là où l’on attendait un Soral renaissant de ses cendres, dans le désordre actuel le plus confondant, là où l’on attendait un Soral que rien, sauf la mort, n’aurait pu tuer, c’est un homme fatigué, effondré, laminé qui nous revient… certes pas une loque ! Mais de cet homme, qui sut nous montrer comment nous étions passés de la méritocratie à la voyoucratie, que reste-t-il ? Certes encore quelques  minutions… - il les utilise d’ailleurs toutes, au hasard des cibles les plus visibles : Mamère, la communauté gay, Luc Besson, Dantec, Houellebecq, etc.-  mais rien n’y fait… la satire semble se tenir dans un coin de bistrot… sur le fond, ce roman nous touche, car il aborde une part encore restée mystérieuse de Soral… de sa jeunesse désabusée, du complexe d’Œdipe non résorbé qui l’aurait confronté à son père avec lequel il échangea des coups, l’écrivain essaye de dénouer des ficelles. Il en profite pour balayer une époque où les choses n’étaient pas encore gravées dans le marbre comme aujourd’hui, où les gens savaient encore se côtoyer et partager de l’humain ensemble… époque où le terme « bonheur » avait un sens… mais cela ne suffit pas à faire de ce roman un neuvième livre de Soral à la hauteur de notre attente, à la hauteur de ses propres ambitions… trop de pathos… pas assez de distance avec le désenchantement qui est entrain de le tuer à petit feu…


Certes, de par sa situation d’écrivain isolé et résistant, Soral se rêve une petite place auprès de Céline. Mais ça n’est pas le Céline du Voyage ou de Mort à crédit qui nous revient ici, hélas ! Plutôt le Céline de la fin dernière, celui de Rigodon ! Un Céline avili, avachi, incapable de s’arracher à son amertume, si désabusé qu’il ne sait plus lâcher prise !


Là où Soral aurait dû opposer le vide, il  continue de jouer la force… là où Soral aurait gagné en souplesse, il continue de vouloir lutter en feignant plier l’échine… mais malgré son ambition de se détacher de ce qu’il fut jusqu’ici : « Bon c'est décidé, je vais faire un effort. De toute façon j'étais au bout de ma critique des communautarismes, la colère qui se répète, ça tourne au fond de commerce, je n'allais pas devenir le Jean-Pierre Coffe du politiquement incorrect, le monsieur "c'est d'la merde" du pamphlet. Dieu m'est témoin que déjà dans mon précédent, Misères..., j'avais fait un bon bout du chemin : donné dans le pathos, la fiction, la sodomie même, histoire de ne pas me mettre en même temps toutes les communautés à dos... En plus, sur mes grands thèmes favoris : ultralibéralisme, néo-matriarcat, féminisme... finalement tout le monde est d'accord, Alain Minc réhabilite Marx, Naouri le père, même Elisabeth Badinter dans Fausse route finit pas dire pareil que moi. Me calmer, donc, ne plus déraper et attendre qu'on me jette quelques miettes... » il continue aveuglement sur sa lancée… de ce projet de dire sans se mettre en danger… de dénoncer mais à demi-mot (Chut !), c’est bien à la disgrâce d’une homme que l’on assiste… un homme au cœur tendre, malgré ses excès, les coups dans la gueule qu’il a portés à certains ; c’est également de la disgrâce d’un écrivain, qui utilise ce neuvième livre comme une sorte de sas de sécurité, continuant de dialoguer avec ses fidèles lecteurs, tâchant coûte que coûte de garder le contact… qu’il s’agit…  et cela tourne un peu court… car, peut-être, que Soral, si courageux quand il s’agit de s’attaquer à un système rampant, à l’effondrement des valeurs, n’a pas encore suffisamment le courage de nous montrer son « zizi ». Etre écrivain, c’est également ça : se mettre à nu ! Nu comme un ver… et là, Soral peine à se dévoiler complètement… oscillant sans cesse entre la dénonce et l’impudeur ! A trop vouloir reprendre les techniques de Houellebecq pour délier les fils d’une société qui privilégie le désir de la consommation sur l’Etre, et de ne pas assez user de l’introspection radicale d’un écrivain qui écrit sur soi, Soral nous donne, malgré nous, le sentiment de nous livrer à la fois un roman qui se positionnerait dans la droite ligne d’un Houellebecq sans en atteindre le génie, et un écrit intimiste qui reste, malgré quelques scènes intéressantes, inabouti.


Et c’est bien là tout le problème… certes, cela reste un très bon livre pour les inconditionnels… on y retrouve le Soral qu’on aime, c’est vrai… mais en petite forme ! Il faut dire que beaucoup veulent sa peau… Mais… l’auront-ils vraiment ? Pas sûr ! Car… s’ils sont nombreux sur la liste… de tous ces chiens qui attendent de le voir crever définitivement, Soral est probablement celui qui, plus que les autres, veut sa propre peau…


Alain Soral, Chute ! Eloge de la disgrâce, Editions Blanche, 2006.

Cet article a été précedemment publié dans la revue en ligne Boojum-mag.net 

 

00:20 Publié dans La fin des idoles , Littérature , Philosophie , Politique , Post-humanisme , Société | Lien permanent | Envoyer cette note

Trackbacks

Voici l'URL pour faire un trackback sur cette note : http://marcalpozzo.blogspirit.com/trackback/1299965