15 septembre 2007
Claire Chazal, une censure de papier
Que nous apprend une époque sur elle-même ? Finalement assez peu de choses si l’on ne laisse pas le temps de son trépas nous mettre à une assez longue distance avec celle-ci pour en comprendre l’intelligence ou la déliquescence intrinsèque. Voilà pourquoi, entre angoisse et nausée, dans le manque de noblesse dont cette époque semble, à mes yeux, se parer, je continue de faire semblant de croire que quelque chose de bien plus lumineux se fait jour quelque part. Reste tout de même que quelques micro-évènements, aussi sordides qu’insignifiants, sont caractéristiques du malaise, de la rouille morbide et diverse de l’âme d’une civilisation dont le génie se meurt lentement… et sûrement !
Du plus loin que je me souvienne, l’année passée Sarah Vajda m’avait fait envoyé par son éditeur, son dernier ouvrage Claire Chazal, derrière l’écran[1] que je croisais au hasard des rayons d’hypermarchés, plutôt heureux pour son auteur d’une soudaine visibilité. Quelques semaines plus tard, dans une cacophonie cybernétique incongrue, j’apprenais que le livre, sur demande de Claire Chazal, était retiré de la vente. La justice avait fait son travail… et quel travail ! Censurer un ouvrage, presque anodin, dans un pays qui se flatte de sa liberté d’expression !
L’ouvrage, dans le ton et le style Vajdaesque, m’avait pourtant semblé ordinaire. J’étais resté quasi-indifférent à la narration, et à la pointe d’impertinence dont l’auteur faisait montre pour nous raconter l’irrésistible ascension de cette petite fille de Thiers, fille de Roux-Combaluzier et de Jean Fourastié qui, à force de travail et d’acharnement, avait façonné son image, à tel point que l’employé de bureau, le chef de gare, l’avocat, le professeur, la ménagère de moins de cinquante, bref tout un chacun pouvait s’y reconnaître dans sa dimension lisse et sans relief. Soit ! La journaliste la plus célèbre du 20 heures de TF1 ne faisait aucune vague, ne déplaçait pas la moindre particule élémentaire, ne bousculait ni la pensée unique ni l’esprit critique. Le grand sommeil pouvait ainsi continuer…
Quel scoop ! Quelle révélation ! Pour être honnête : rien de neuf sous le soleil, et si ce n’est que ce qui va sans dire vaut mieux d’être dit, rien, dans ce tout petit ouvrage, ni l’humour (plutôt manquant !) ni le style (plutôt lisse) ni l’impertinence (plutôt légère !) ne venait fracasser quoi que ce soit. Non ! Rien ! Tout ce qu’il méritait c’était une courte vie bien tranquille sur les gondoles des hypermarchés et un succès moyen (que l’éditeur semblait espérer, ayant commandé cet ouvrage à Sarah Vajda –bien plus inspirée en temps normal !)
Et voilà que, dans la quasi-indifférence, si l’on excepte quelques papiers, dont tout le monde s’est fichus avec un bonheur quasi-divin, sur le web, le livre fut promptement censuré !
Que s’est-il exactement passé ? Pff ! Bigre ! Personne n’en sut rien. On aurait même pu décrire les faits en ces termes : « On avait sûrement calomnié Sarah Vajda, car, sans avoir rien fait de mal, son livre fut interdit un matin. » Serait-ce parce que Sarah Vajda, à qui on ne la fait pas, aurait traité, à juste titre, l’insipide et premier roman de Claire intitulé L’institutrice de « mauvais roman » ? Est-ce parce que Sarah Vajda accusait cette pauvre Claire de n’avoir ni pensée ni vie hors des plateaux de TF1 ? Est-ce parce que Sarah Vajda dévoilait ce secret de polichinelle que notre bonne Claire nationale est poepolisée à mort ? Ou qu’elle s’est faite la représentante des ménagères de moins de cinquante ans ? Oh ! et puis…
Roman biographique ou biographie romancée tout ça est égal ! Qu’avons-nous pu trouvé dans ce si mauvais livre, ennuyeux à souhait, pas si bien écrit, et loin des productions à la fois brillantes et nettement plus incisives de Sarah Vajda ? Je pense par exemple à sa biographie monumentale sur Maurice Barrès. Je pense par exemple à son premier roman Amnésie, bien plus dérangeant. Nettement plus dérangeant si l’on prend simplement la peine de bien le lire et d’en comprendre l’idée de fond. Je pense à son second roman Contamination, si bien écrit, et pourtant passé quasi-inaperçu.
Claire trompée en amour, Claire harcelée par les paparazzis, Claire belle, Claire entourée, Claire brillante, Claire femme libre… quelle magnifique bleuette ! Quelle soupe ! On pourrait tout de même écrire à son endroit que ce faux-vrai roman dresse une critique acerbe du traitement de l’info ; qu’il donne une image assez fidèle de notre pays, sa décrépitude et son déclin dans le fric, la frime et les idoles de pacotille. Soit ! On pourra également écrire que Sarah Vajda voit juste, mais guère plus que les autres, quand elle dénonce le fascisme ambiant de la célébrité à tout prix : « Afin de ne pas mourir. Aucun autre libre choix – la lumière a un prix -, elle y consentit. Tout le monde y consent, c’est là la tragédie du siècle. Le plus obscur des blogueurs rêve de notoriété. » (p.216)
En réalité, tout cela n’était qu’un petit livre sur la société actuelle : l’hyper-consommation, le règne des journalistes et des juges, sans même parler des publicitaires, des marques, des produits de grande consommation ; en fait, sur le jeunisme ambiant, le crétinisme alpin, et la médiocrité désormais établie. Sarah Vajda avait utilisé cette pauvre Claire pour symboliser les dérives de la démocratie-libérale, sa fâcheuse tendance à rabaisser le fort et à élever le faible, à noyer la qualité et le talent et à répandre la médiocrité et la peste. Ou est-ce parce que, telle que le présentait Sarah Vajda, en très fine psychologue notre si bonne Claire « souffrirait du complexe de Lamartine : ne pas supporter sa caricature. Tous ces portraits qu’on fait d’elle la dérangent hormis l’autoportrait que sa pensée tricote au fil des pages des magazines. Claire se souvient avoir exigé et obtenu une censure. » (p.228) Patatra ! Sarah Vajda savait déjà pour son faux-vrai roman ! Et non ! Ca n’était pas parce qu’elle révélait au monde entier que le PDG de TF1 Patrick Le Lay vendait à Coca-cola avec ses émissions niaises des cerveaux disponibles, les cerveaux sont déjà si ramollis, pas besoin des émissions de TF1 pour cela ; ça n’était pas parce qu’elle détaillait avec justesse mais sans révélations tonitruantes le mode de fonctionnement de la chaîne de télé de Bouygues le maçon… D’ailleurs, il ne faudrait quand même pas prendre les oiseaux du bon Dieu pour des canards sauvages, et Sarah Vajda pour une cruche décérébrée. Pensez-vous qu’elle s’imaginait cela qu’une seule seconde : « Aujourd’hui est un monde où, à force de voir le roi nu, tout le monde s’en fiche. Rien n’a plus d’importance, pas même qu’aucun ministre de l’éducation ne s’inquiète du lien entre échec scolaire et TV. Aujourd’hui est un monde où tout le monde accepte, armé d’un sourire cynique, la dégradation de toutes les valeurs humanistes alors que les vieux mots pour dire ces choses continuent, démonétisés, d’avoir cours. » (p.255)
Et Sarah Vajda de me donner la réponse à cette question qui me trotte depuis maintenant quelques minutes : pourquoi Sarah Vajda a été censuré ? « Dans un monde où les vivants acceptent au nom de la rentabilité d’être morts, il est naturel que les morts réagissent, refusant d’avoir lutté en vain pour l’édification du monde que nous assassinons » (p.257) écrivait-elle donc à propos du film Poltergeist et des morts qui surgissent des téléviseurs. Seulement voilà ! Sarah Vajda évoquait là l’histoire d’un film ! Et contrairement à ce que l’on prétend, la réalité ne rattrape que rarement le cinéma hollywoodien ! Après avoir dressé avec justesse mais sans grande originalité les travers et les dangers du téléviseur sur nos esprits, après avoir dressé un panorama certes juste mais sans nouveauté de la société de consommation et du fascisme hédoniste néo-laïc qui nous rend aveugles et étrangers à nous-mêmes, Sarah Vajda sut nous faire comprendre que dans un monde où l’ensemble de la population accepte de dormir et de vivre en morts-vivants aussi longtemps qu’on lui permettra de « consommer », des événements aussi infimes qu’incongrus que cette censure n’auront pas à trouver d’explication plus rationnelle que cela. Quand aux morts qui viendraient nous sauver du désastre… n’y comptez pas ! Les morts enterrent les morts, et tout va finalement très bien : le livre de Vajda a été censuré l’année passée, et le monde continue tranquillement de tourner. Ne trouvez-vous pas qu’il fait encore un peu chaud pour un mois de septembre ?
[1] Pharos, Jacqueline-Marie Laffont, 2006.
22:35 Publié dans Ecrivains, La démocratie moribonde, Littérature, Société | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Claire Chazal, Sarah Vajda, TF1, La France


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Commentaires
La démocratie ? Moribonde ?
Voilà sans doute qui aurait mérité autre chose qu'un texte limite narcissique (mais bien troussé, je l'avoue) sur une camarade de plume et une journaliste (dont l'habit ne fait pas pour autant d'elle un moine).
Je n'ai bien entendu pas lu le présent ouvrage, tout d'abord, parce que toute critique médiatique aujourd'hui tient de l'enfonçage de portes ouvertes.
Ce qui semble en revanche bien plus inquiétant n'est pas la censure (car la démocratie tient moins du pouvoir de dire que du vouloir) d'un tel ouvrage, mais l'omerta qui permet à nos élites de vaquer à tant d'occupations diverses, variées, (malhonnêtes ?) sans que personne ne songe à en contrecarrer les traditions.
Aussi, dans une société hyper médiatisée à l'américaine, où la célébrité (même éphémère) est le maître étalon, la démocratie peut être d'une étonnante vivacité.
J'en veux pour preuve dans les pays anglo-saxons une répression partagée, populaire et médiatique de la corruption.
Le média, en tant que tel, n'y est pour rien.
Aux Etats-Unis, on peut publier toutes sortes d'ouvrages du plus éclairé au plus calomnieux. Si Claire Chazal avait vécu outre-atlantique, il lui aurait suffi d'écrire un ouvrage réponse mais aucune censure n'aurait pu aboutir.
Aux Etats-Unis, l'on ne pourrait d'ailleurs rien écrire de la bleuette qu'elle partagea peu de temps avec l'autre star du 20H, PPDA, puisqu'un scandale pareil à celui de l'interview truqué d'un Fidel Castro, une fois mis en lumières, vous grille pour le reste de votre vie et que ce dernier n'aurait jamais plus eu le loisir de venir traîner ses savates sur quelque plateau de télévision que ce soit.
La démocratie française est fait de ce nerf là et, malgré votre évidente propension à répandre ici et là du déclinisme-en-veux-tu-en-voilà, ce n'est guère nouveau. Les français sont tolérants avec le pouvoir.
Notre démocratie n'a pas besoin de la chute de l'Empire TF1 pour se relever, ou de mettre le doigt sur la corrélation entre télé et échec scolaire (quelle idée idiote) pour cela, ni même s'édifier.
Elle a besoin d'intransigeance avec le pouvoir, de remettre Clémenceau et Napoléon à leur juste place dans l'histoire, de regarder son reflet dans le miroir.
Les médias ne font guère que mettre en lumière cette petite décrépitude quotidienne sur laquelle s'est construit le socle même de notre nation.
Ecrit par : Dorham | 19 septembre 2007
Bonjour Marc,
Quel commentaire ! Je savais que Claire C. avait publié ce roman, mais j'en ignorais sa censure !
Ravie de découvrir ton site à l'instant ; dès que le temps me le permettra, je consulterai tes autres articles, fort nombreux et passionnants sans aucun doute.
Bref, Philippe Sollers... a du bon, non ?!
Bien amicalement
Elisa.
Ecrit par : Elisabeth Lepidi | 02 septembre 2009
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