08 octobre 2007
Les larmes du Stalker, à propos de La critique meurt jeune de Juan Asensio

Qu’est-ce que la littérature ? La question mérite d’être posée et constamment renouvelée… L’oraison de nihilisme et de cynisme qui, de son épais manteau noir, aspire progressivement la littérature vers son propre néant ne doit tout de même pas nous faire oublier que peu de chose mettra pour le coup fin à cet art silencieux et transcendant. Comptons sur la critique pour aider à cette pérennité annoncée. Même si la critique, selon certains, meurt jeune[1].
Critique et non méta-critique. Critique comme lueur dans les ténèbres. Lueur qui éclaire non sans une pointe de bonheur le chemin dans un bâtiment délabré, chemin jusqu’au bout de la nuit, chemin comme compte-rendu d’une descente aux enfers, qui permet d’exhumer du tas de morts-nés, écrivains de pacotille et autres faiseurs et faussaires, le plus invraisemblable prodige.
Errant dans la nécropole sinistrée comme âme en délire, le critique est de cette race loin du brouhaha des bavardages caverneux, des fureurs de papiers, écrivant avec sa chair et son sang et, osant, par inconscience ou folie, parler contre les épais silences afin de mettre à jour, de montrer à voir, d’accompagner des écrivains dans leurs plus périlleuses expériences, expérience à la limite qui devra forcer en nous respect et admiration quand nous les aurons enfin compris. Le critique est ce fil tendu entre le professeur et l’écrivain. C’est tout du moins ce que prétend Juan Asensio qui n’a pas hésité à plonger dans la zone à hauts risques de la critique, zone mystérieuse et interdite à toute présence humaine. Il faut en effet une sacré dose de courage au critique pour, dans le silence et la quasi-indifférence qui entoure son activité, affronter la fronde, écrire et défendre parfois l’indéfendable : aujourd’hui, Nabe, Dantec, Bénier-Bürkel.
Asensio appartient à cette race de critiques des plus pessimistes. De la littérature, il ne voit plus que putréfaction, oraison funèbre, cacophonies troublantes d’ego hypertrophiés. Dans un monde sans Dieu, sans transcendance, Juan Asensio est conscient, comme l’on sait que toutes les idoles doivent être brisées si l’on veut advenir à notre plus pleine liberté, que la littérature doit être défendue car elle est notre dernier barrage, dernier rempart contre le nihilisme et la disgrâce. Pour cela il convoque l’âme de Bloy, le soleil de Bernanos. Jorge Semprun, Joseph Conrad, Fedor Dostoïevski. Maudits ou lumineux, les écrivains, foisonnants, sont ainsi relus à la lumière d’une lecture d’un Asensio qui cherchant de nouvelles pistes, malmène et n’hésite pas secouer les idées parfois trop bien reçues sur ces plumes exceptionnelles. Asensio avance, solitaire, entêté, armé d’un talent indéniable, et d’un regard sans complaisance. Toute sa force réside d’ailleurs dans ces deux qualités non négligeables pour affronter la littérature et l’époque.
Donner la parole à un Maurice G. Dantec, maudit depuis quelques années, défendre Eric Bénier-Bürkel –ou ce qui reste à en défendre !-, relire Nabe. Asensio est sur tous les fronts pour montrer qu’il n’a aucune peur à défendre la « vraie » littérature contre la mauvaise critique, bien souvent celle des journalistes qui écrivent, selon Asensio, plus qu’ils ne lisent. Et bien souvent, Asensio a raison, raison parfois même contre lui-même. Quand dans un long et quelques fois brillant article sur le Cosmos incorporated de Maurice G. Dantec, Juan Asensio écrit à la page 95 de son livre : « C’est que Dantec en dit trop, il a trop lu et l’écriture de chacun de ses romans se mélange avec tous ceux qu’il a lus et ceux qu’il va lire, de sorte que le critique contemporain, s’il avait l’ombre de la plus culture littéraire, pourrait affirmer des livres de notre écrivain ce que Sainte-Beuve écrivait de la Vie de Rancé de Chateaubriand, que « l’auteur jette tout, brouille tout, et vide toutes ses armoires ». Ce serait presque suffisant pour dénoncer la chute de Dantec dans une paranoïa intellectuelle et sordide des plus inquiétantes. Ecrivain rock plus qu’écrivain tout court, Maurice G. Dantec dont les premiers ouvrages, plus que prometteurs, étaient de vraies déflagrations à l’encontre de notre époque racornie, se perd depuis quelques années dans la flagornerie et le pessimisme outrancier. Les échecs successifs de Villa vortex et Cosmos incorporated sur le plan littéraire montrent d’ailleurs que la glose d’Asensio ne suffit déjà plus à sauver Dantec des catacombes dans lesquels il s’est enfermé tout seul. Idem pour Bénier-Bürkel : que faut-il vraiment écrire d’un mauvais roman, raté dans sa plus grande partie, dont le seul et véritable mérite aura été de dénoncer sans complaisance aucune le mal et la violence des banlieues sévissant dans notre époque des plus redoutables? Je passe sur les accents pseudo-céliniens de l’auteur de Pogrom, et les descriptions apocalyptiques et juvéniles à propos de la chute (visible trop visible) de la littérature aujourd’hui. A peine a-t-il raison de sauver le roman Alain Zannini de Nabe de l’enfer des bibliothèques dans lequel on cherche à l’enfermer, quoique l’écriture de Nabe, souvent ampoulée, trop souvent emplie d’un romantisme agaçant laisse songeur. Et je préfère laisser sous silence les réflexions entachées de trop nombreuses insultes à l’encontre de l’art moderne qu’Asensio, à la suite de Domecq, Jean-Louis Chrétien ou Nicolas Grimaldi, visiblement vomit. Certes, c’est son droit, et les arguments qu’il avance, loin d’être tout à fait ineptes, auraient servi son discours assez bien bâti, s’il n’avait oublié qu’accuser, sans autre forme de procès, les œuvres d’art contemporain dans leur majorité générale de « sublimes nullités » ou autres quolibets, prétendant ainsi en finir une bonne fois pour toutes avec les controverses qui traversent l’art contemporain depuis maintenant presque un siècle, à propos du beau, de l’objet d’art, et de l’art et son Idée, non seulement ne sert pas sa prose, mais la dessert à l’endroit même où il espérait la servir.
Certes, Asensio veut ressusciter cette âme déchue de l’art. Il veut en réactiver les forces vives qui ne sont, certes, pas éteintes mais occultés par l’ignorance crasse et l’imbécillité profonde de l’époque. Ayant compris que la dégradation du langage et le Mal dans sa dimension la plus diabolique grignotaient peu à peu la chair ensanglantée du « cadavre de la littérature », Juan Asensio s’escrime avec rage et courage pour revenir à un âge d’or (ou prétendu tel !) Raison ou tort ? Peu importe en définitive ! Le radeau de la littérature continue cependant de voguer, et les retours, non sans intérêt, à Conrad, Bernanos, Bloy, Dostoïevski sont, dans leur infinie noblesse, une assez bonne initiative, si l’on excepte le fait que, durant les temps qui courent, ce genre de résurgence semble plus relever d’une bien curieuse mode ou d’une attitude qui ressemble à s’y méprendre à celle de l’universitaire encore non guéri du mal insidieux et sournois qui ronge cette institution bien vieillie aujourd’hui.
[1] Juan Asensio, La critique meurt jeune, Paris, Le Rocher, 2006.
10:05 Publié dans Ecrivains, La démocratie moribonde, La fin des idoles, Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Juan Asensio, La critique meurt jeune, Ernest Hello, Maurice G. Dantec, Eric-Benier Brückiel, Marc-Edouard Nabe


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