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17 janvier 2008
Têtes de chien, note sur Diogène le cynique
« Diogène c’est Socrate devenu fou. » Platon.
« Tu es le seul dieu assez puissant pour te rendre heureux. » Injonction faite d’un philosophe errant. Diogène le cynique enseignant un idéal de vie simple et naturelle loin du pouvoir et de l’argent, des superstitions et des paillettes En cette époque cynique, époque d’un cynisme des plus douteux[1], il est vrai que l’enseignement cynique de Diogène peut paraître salvateur, car précisément libérateur.
Diogène qui naquit vers 413 avant Jésus-christ à Sinope aimait toiser ses contemporains, arborer une gueule de chien en réaction contre la culture, donnant ainsi à la fameuse dialectique nature/culture toute sa force et sa profondeur. Cette tête de chien, que certains confondent avec une tête de lards, plus portés dans leurs œuvres moribondes à donner au ressentiment qui les tord, au sentiment de jalousie qui les accable, ses pures lettres de noblesse, produisant avec un bonheur égal à leur médiocrité, les pires négativités qui finira par les emporter, ne saurait être justement portée par tous. Diogène est l’icône la plus célèbre de l’école cynique, aboyant contre leurs concitoyens, forniquant en public. Faire la bête contre ceux qui se prétendent des hommes. Contestations et dérisions de ces hommes « dénaturés ». Il faut relire Diogène. Il n’appartient pas à tout le monde d’être cynique.
« Pour bien vivre, disait Diogène, disposer d’une raison droite ou d’une corde pour se pendre ». Quelle magnifique phrase qui vient donner le change à la société où règne seulement contraintes et artifices. Agir et réagir contre les hommes : s’opposer à cet élan de domination qui les asservit. C’est le constat que fait Diogène : tous ces misérables hommes ne pensent qu’à dominer, capitaliser, jouir. Mais sont-ils seulement heureux ? Le vrai cynique sera un destructeur. Il voudra briser ces valeurs. Mais il lui faudra pour autant disposer d’une raison droite : il lui faudra donc fabriquer ses lois comme un révolté. Du haut de son légendaire tonneau, Diogène dénonce : la domination exercée par le plaisir sur les hommes ; le travail ; les revers ; la souffrance, bref, tout ce qui compose de près ou de loin chaque vie humaine. Le bonheur n’est donc pas dans le plaisir, insatiable par définition, dans les rapports sociaux qui passent par le travail ou les échanges, mais dans ce qui le contrarie : l’autarcie, donc le fait de se suffire à soi-même.
De fait, on l’a bien compris, les philosophes cyniques grecs se dressent contre l’ordre social. D’où leur modèle : le chien. Car il se dresse contre les puissants, mord les importants et ne reconnaît d’autre autorité que la nature. On raconte qu’Alexandre le Grand admirant Diogène se serait aventuré vers son tonneau entouré de sa cour pour lui demander ce qu’il aurait aimé. Diogène répondant : « Ote-toi de mon soleil. »
Contemporain de Platon, Diogène est connu dans l'imagerie populaire comme le philosophequi habitait un tonneau et se promenait dans Athènes en plein jour, une lanterne à la main et cherchant un homme... Avec le temps, le cynisme a pris une connotation péjorative de mépris et de dénigrement d'autrui, qualifiant tous ceux qui, par peur de leur propre médiocrité, rabaissent systématiquement les autres.
Rien de cela dans le cynisme philosophique. L'ironie n'a qu'un seul but : dégonfler la baudruche toujours renaissante de la vanité humaine. Et j'ajouterai pour ma part que cette baudruche, il faut de préférence la dégonfler chez soi avant de prétendre la dégonfler chez autrui...
Le cynique fait la bête. Il est cette bête qui dispose de la raison droite. Un raisonnement aussi subtil que celui des écoles hellénistiques. Ainsi, il parvient, rejetant les fausses valeurs véhiculées par une société qui entrave toute liberté humaine, à une sérénité inaliénable. D’où l’idée juste défendue par Michel Onfray qu’il ne se trouve aucun pessimisme chez Diogène[2]. Ça n’est pas la vie qui est un mal, mais le mal vivre. Par leur morale, leur philosophie aux préceptes infaillibles, les cyniques ne craignent ni la pauvreté, ni la mort d’un proche, ni les liaisons malheureuses. Ils jouissent d’une légèreté absolue dont seuls pourraient en jouir les combattants de l’arène morale. Socrate utilisait irrémédiablement son ironie au service du questionnement philosophique. Une ironie feinte, un air candide par lequel il enquêtait auprès de ses interlocuteurs pour savoir si ceux-là étaient plus savants que lui. Considéré d’ailleurs comme l’homme le plus sage d’Athènes par l’oracle de Delphes, Socrate n’en faisait pourtant rien. Son ironie s’étendait jusque là : un refus net de se prendre au sérieux, ou de prendre les autres au sérieux. Comme tout ce qui est humain, ou tout ce qui est philosophique, ne peut être assurément sérieux, pour Socrate il n’était pas question de s’en enorgueillir.
Les cyniques, eux, portaient cette ironie socratique à son comble. Rejeter le masque du sérieux, l’agression verbale, la parrhèsia, cette tranquille assurance, cette façon de oser qu’ils pratiquent avec tant de rigueur.
Il est clair qu’on est loin du cynisme aujourd’hui, si ce n’est, comme le dénonce Peter Sloterdijk, un cynisme postmoderne, où se réclamer du chien n’est plus qu’agir comme des « bâtards » ignorants, où les barbes et les besaces ont été remplacé par les fringues et la frimes, où la copulation en public n’est plus qu’un vain et vaniteux exhibitionnisme mou. Quand autrefois on faisait référence aux idées et aux théories absconses, les cyniques y opposaient geste, humour et ironie. Aujourd’hui, pour seul défense contre le savoir que l’on refuse par pure ignorance crasse, on oppose la rhétorique creuse, le quolibet, le sarcasme fade.
Le philosophe doit « devenir étranger à son temps et à son pays, éviter avec le même soind'obéir et de commander, agir toujours comme s'il n'y avait pas de lois écrites » dit en substance Han Ryner qui, à l’instar de Diogène, fut la victime d’une vindicte classique : celle des « bas-bleus et des larbins de la littérature bien-pensante dont il avait dénoncé les impostures »[3]. Voilà donc que la figure de Diogène, les siècles passant, ne passerait pas ! Après avoir quitté l'université de Platanople, s'être débarrassé de tout pour ne garder qu'une besace, des sandales, une bure et un bâton, Han Ryner, - ce Diogène moderne ?-, arrive à Paris et, accompagné d'un ivrogne métamorphosé en « Ménippe, cynique et satirique », fait les quatre cents coups. « Il s'est trouvé des agents pour arrêter ma nudité, belle, forte, sincère ; il s'est trouvé un asile où m'enfermer parce que j'obéissais à ma chaste nature ! Il ne se trouvera aucun agent en France ou en Allemagne, en Autriche ou en Russie, pour arrêter gouvernants et états-majors, pour enfermer les quelques fous qui vont causer d'immenses massacres, qui vont multiplier les agonies, les deuils, les misères. » Cette bien triste exclamation nous vient du père Diogène, héros d’un conte philosophique et polémique, qui, en pleine guerre, quittait Sainte-Anne. Le père Diogène est ainsi à l’image de son propre père, l’auteur de ce conte philosophique aux accents cyniques, un souvenir dans les esprits guère vivace, bien que les éphémérides anarchistes le célèbrent au point de n’être absent d'aucune histoire de l'anarchisme… Anarchiste individualiste, Han Ryner livre ses principaux combats pour le pacifisme, l'objection de conscience, le mouvement des universités populaires, la liberté, la liberté sexuelle, naturiste, la libération du joug social, et contre la religion, le cléricalisme, le colonialisme et le militarisme, l'autorité : « Commander est un premier crime qui conduit à tous les crimes, obéir, une première lâcheté qui mène à toutes les lâchetés. »
La pensée de Han Ryner est trop corrosive ; sa causticité entame tout ce qu’elle touche… elle dissout le politiquement correct, fait fondre les barbelés dans lesquels la société est prise, réduit en cendres les principes moraux et religieux… à l’instar de Diogène, Han Ryner est tenu dans un relatif oubli, car son seul objectif a toujours été cet idéal cynique d'une vie simple et naturelle, l'utopie d'une communauté humaine « sans classes et sans Etat », le rêve d'une société guérie des addictions au pouvoir et à l'argent, aux apparences, aux glorioles, aux superstitions, au « servilisme » .
Alors Diogène résolument moderne ! Ce Père Diogène jamais réédité depuis 1920 vient avec plein de justesse nous remémorer combien l’enseignement cynique était un humanisme, une méthodologie efficace pour assurer notre propre bonheur. « Diogène errant sans feu ni lieu avec sa pauvre besace, n’est-il pas un autre Socrate, figure héroïque du philosophe inclassable et étranger au monde ? » se demande Pierre Hadot[4]. Cynique ou marginal Diogène ? Il accusait les démocrates d’être des valets de masse, Platon une perte de temps, et Socrate un philosophe incapable d’inquiéter quiconque. Mais Diogène ne fit malheureusement pas école au-delà de la sienne, ou si… mais si mal !A propos de Han Ryner, Le père Diogène, Saint-Maurice, Premières Pierres, 2007
Cet article est paru dans Les carnets de la philospophie n°1, sept-oct-nov 2007.
[1] « Dans ce premier Happening de notre civilisation, (…) le mot kunique désigne un homme pour qui plus rien n’est sacré, qui se déclare ne plus être prêt à avoir honte pour quoi que se soit et qui incarne « le mal » avec un sourire sarcastique. », Peter Sloterdijk, Critique de la raison cynique, Bernard Bourgois, 1990.[2] Michel Onfray, Cynismes, Le livre de poche, p.59.
[3] Alain Pengam, Préface à l’ouvrage de Han Ryner, Le père Diogène, Editions Premières pierres.[4] Qu’est-ce que la philosophie antique ?, Paris, Folio-Essai, p.173.
17:10 Publié dans Ecrivains , La démocratie moribonde , Philosopher à coups de marteau , Réflexions post-métaphysiques , Société | Lien permanent | Envoyer cette note
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Commentaires
Un blog est consacré à Han Ryner : http://hanryner.over-blog.fr/
On y trouve déjà une sélection non négligeables de ses textes, notamment une "préface volante" au Père Diogène parue dans La Revue de l'Epoque en 1921 (http://hanryner.over-blog.fr/article-10682320.html)
Ecrit par : C. Arnoult | 21 février 2008



qui habitait un tonneau et se promenait dans Athènes en plein jour, une lanterne à la main et cherchant un homme... Avec le temps, le cynisme a pris une connotation péjorative de mépris et de dénigrement d'autrui, qualifiant tous ceux qui, par peur de leur propre médiocrité, rabaissent systématiquement les autres.
d'obéir et de commander, agir toujours comme s'il n'y avait pas de lois écrites » dit en substance Han Ryner qui, à l’instar de Diogène, fut la victime d’une vindicte classique : celle des « bas-bleus et des larbins de la littérature bien-pensante dont il avait dénoncé les impostures »