20 octobre 2009
Y a-t-il une morale du politique ? Totalitarisme et Etat de droit

De plus en plus, je suis confronté à des gens qui prétendent que l'Etat de droit français est devenu un Etat totalitaire. J'avais écrit cet article en 2007, publié en 2008, afin de permettre à quelques lecteurs de mieux cerner ces concepts bien analysés et circonscrits par Hannah Arendt, Max Weber ou encore Léo Strauss. Cette distinction est une question cruciale en philosophie politique. Aussi, il me semblait utile de revenir dessus en proposant un article qui se voudrait simple, clair et rigoureux. Que les techniciens de la philosophie m'excusent d'avance, mais j'aborde les thèmes en les vulgarisant parfois à outrance, afin d'être compris du plus grand nombre.
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Contrairement à ce que croit, avec beaucoup de force d’ailleurs, le sens commun, le totalitarisme n’est en aucune manière une anti-thèse, une anti-chambre, le contraire même de la démocratie : système politique selon beaucoup indépassable !
Totalitarisme
Pour le comprendre, tâchez d'observer le XXème siècle et certains Etat occidentaux ayant oscillé entre deux systèmes politiques qui en constituèrent précisément les deux pôles : démocratie et totalitarisme. Et vous pouvez être à peu près sûr de ne plus faire la confusion en prenant le totalitarisme comme l’envers de la démocratie. Et si Hannah Arendt dans Origine du totalitarisme , s’ingénie à nous mettre en garde que le totalitarisme n’est pas un despotisme, - ce pouvoir qui ignore le droit et qui est fondé sur la crainte et la terreur, n’étant d’aucune manière le négatif de la démocratie -, le totalitarisme en serait plutôt sa déviation possible.
Une déviation possible, d’autant plus compréhensible qu’il suffit de penser le totalitarisme comme une doctrine ou un système caractérisé par la toute-puissance de la collectivité (Etat, race ou classe) se subordonnant sans réserve les personnes, les activités et les biens des individus qui la composent, et exerce sur eux une action sans limite. Généralement le régime totalitaire se caractérise et se reconnaît par la fusion des pouvoirs exécutif, législatif, et judiciaire. Le totalitarisme est d’ailleurs une déviation de la démocratie jusque dans l’élection du dictateur, puisqu’on a pu constaté que ça n’était pas moins que le peuple qui a porté au pouvoir Mussolini, Staline ou encore Hitler.
Aussi, un problème légitime peut se poser, en ces temps d’accalmie, de liberté, et de démocratie, sous la forme de la question suivante : de nos jours, l’Etat pourrait-il « vraiment » devenir totalitaire ?
Petit retour à la genèse : L’Etat proprement dit n’apparaît qu’au XVIème siècle sur notre continent, moment ou le pouvoir se matérialise, c’est-à-dire qu’il s’incarne dans une institution, et qu’un espace public se développe, si bien que le pouvoir d’Etat cesse d’appartenir à ceux qui le représentent pour devenir une chose publique. Il est à noter que l’Etat moderne est complètement désacralisé, puisque le pouvoir n’est ni naturel ni imposé par Dieu ou l’Eglise. L’Etat moderne a d’ailleurs été en grande partie inspiré des réflexions de Rousseau, Locke ou encore Spinoza. Ces théoriciens pensent par exemple de l’Etat moderne, q’un régime dont les pouvoirs sont limités est seul à même de préserver l’égalité et la liberté naturelles des hommes. Pour Spinoza : la démocratie est le régime le plus conforme à « la saine Raison ». Ce que Spinoza vise à empêcher, c’est le transfert d’une souveraineté à un pouvoir incontrôlable. Seul le peuple peut rester souverain, tout du moins en droit. Il faut limiter les pouvoirs de l’Etat et protéger les droits fondamentaux des hommes par les institutions fondatrices de l’Etat.
Etat de droit
Cela dit, entre tenter d’élaborer la théorie de l’Etat légitime et approuver l’Etat existant, il n’y a pas forcément concordance. Déjà Rousseau dénonce l’Etat comme étant un instrument au service des puissants (Du contrat social). Il accuse les premières sociétés d’avoir porté au pouvoir des hommes habiles qui ont protégé leurs intérêts, confisqué les terres, légalisé leur puissance par le biais d’institutions qui seraient à l’origine d’un pouvoir conçu comme une structure de domination et d’oppression. Pour Rousseau, la prétention de l’Etat de représenter les intérêts de tous n’est qu’un leurre : le pouvoir n’est ni neutre, ni impartial.

Cette définition édifiante de l’Etat introduit là le véritable problème de la violence de l’Etat. A l’origine, l’Etat, alors nommé Cité, était géré par une République (Res publica : « chose publique » à l’écoute et respectueuse de ses citoyens.) Mais il n’est pas illégitime de réfléchir aujourd’hui aux moyens de coercition employés par l’Etat pour réguler les comportements, notamment dans un Etat de droit . Il n’est pas illégitime de s’interroger à propos d’une supposée morale du politique. En politique, à la fois par sa vocation et son action, par la « recherche de l’utile propre », on peut dire que véritable projet de l'Etat est d’assurer aux citoyens qu’elle protège, le bonheur et la liberté. Il y a donc une « éthique existentielle » selon l’expression consacrée qui meut la politique. N'en demeure pas moins que l’histoire a prouvé mainte fois que le pouvoir politique, dans sa forme empirique, s’est fait arbitraire et despotique, et que l’obéissance s’est souvent muée au final dans la terreur et l’asservissement. Est-ce que cela altère en quelque façon la question même de l’essence de la politique ? Que le commandement, ou le pouvoir se soit transformé en Machtpolitik, que l’Etat policier ait fait régner la terreur et se soit perdu en phénomène de déviance ou de corruption, doit-on dresser une critique sans concession de la domination politique ?
Dans une perspective idéale-typique dressée par Max Weber, en politique, la domination de ceux qui commandent est irréductible à l’exercice de la force. Dans un état de droit, l’obéissance est comprise comme un devoir, dont l’accomplissement est considéré comme une confiance accordée à un système de valeurs. Max Weber qui considérait la politique comme une « politique de la volonté » montre comment les critères normatifs de la légitimité des « dominants » sont articulés aux motivations de la subordination des « dominés ».
Mais cette vision de l’Etat et cette légitimité d’un ordre, que Léo Strauss n’hésitera pas à qualifier de « nihilisme weberien », garantit-elle vraiment une morale du politique ?
L’Etat totalitaire prétend incarner le peuple, ce qui l’oppose précisément au despotisme, puisqu’il n’est pas un Etat sans lois. Dans le système totalitaire, le chef prétend s’inspirer d’une loi infaillible : la loi de la Nature, ou de l’Histoire, et c’est pour cela que l’illusion d’une légitimité du pouvoir est si puissante. Cette légitimité est évidemment mensongère et cela veut précisément dire que les régimes totalitaires ne sont mêmes plus des Etats au sens d’un Etat de droit.

La morale du politique
Cette idée revient alors à interroger la grande question de la morale du politique. Une question non dénuée d’intérêt. Combien sont-ils à se demander où la morale se niche dans l’action politique ? Ne serait-ce qu’en pensant à la violence qui est faîte contre les citoyens, violence de l’Etat, qui n’est d’ailleurs pas considérée comme telle puisqu’elle n’est appliquée qu’en vue de résoudre une crise, et par définition, qu’en vue de protéger l’intérêt général. En fait, la question posée ici est bien plus fine qu’elle ne parait. On ne doit pas se demander s’il y a une morale du politique, mais plutôt : la morale doit-elle être évincée de l’action politique ? Et c’est finalement tout le problème de l’Etat moderne.
Cette définition de l’Etat, nous la devons à Machiavel, ce grand génie du verbe. N’est-elle donc pas admirable cette philosophie qui procède du génie diabolique d’un florentin de la Renaissance, d’origine sociale modeste, qui ne put, par conséquent, jamais prétendre à un rôle politique ?
Nicolas Machiavel est un penseur éminent, précisément parce qu’il a pensé la politique moderne. Donc l’Etat moderne. D’ailleurs, quand on se pose le problème de la morale additionnée ou pas, impossible de ne pas penser au machiavélisme.
Sa conception de la politique est cynique : violence, ruses, mensonges, trahisons. Tous les moyens sont bons pour parvenir au pouvoir et s’y maintenir. Ces questions, à savoir « comment accéder au pouvoir ? » et « comment s’y maintenir ? » sont d’ailleurs largement débattues dans Le prince. Machiavel laissant délibérément de côté toute question de « valeur » (« est-ce bien ou mal ? » « est-ce un bon ou mauvais gouvernement ? ») pour se concentrer exclusivement sur le « comment ». Cette idée pourrait éclairer à merveilles certaines « manœuvres politiciennes » actuelles qui désespèrent l'électorat.

On comprendra très bien après l’exposé suivant, que la stratégie de Machiavel éloigne considérablement la politique de la morale. L’homme politique devra :
1) posséder des qualités contradictoires : un homme politique idéal est celui qui est capable de se modeler lui-même afin de modeler les occasions (ch. XVI-XVIII)
2) se rappeler toujours l’importance du peuple (ch. XIX-XXI)
3) jouer sur l’image sans jamais s’enfermer dans l’image (ch. XXII-XXIV) car il est si facile de jouer l’apparence, il est plus difficile d’apprendre à ne pas être le jouet de l’apparence ; l’homme politique entouré de flatteurs, d’une multitude d’individus ayant intérêt à le tromper, le détournent progressivement de la réalité pour le mener à sa perte. L’apparence : un outil, mais aussi un piège redoutable.
La modernité de Machiavel se révèle dans cette autre idée qu'il développe : l'Etat ne doit pas se préoccuper de la morale à titre individuel. L'Etat n’a qu’une seule finalité : se maintenir. Garantir sa pérennité malgré les crises. Serait-ce morale qu’un Etat s’apitoie sur le sort d’un seul, tâchant de le protéger au dépend de l’intérêt général ? Tout le problème réside dans cette dichotomie : le particulier contre le général. Toute la réflexion du Prince donnant des conseils cyniques relatifs à la dissimulation, à l'exercice du secret et de la manipulation se résume, en cette formule donc trop bien connue : « qui veut la fin veut les moyens. »
Et parce que Machiavel est un pessimiste, il préconise l'absolutisme. Il fait de l’Etat, un Etat omnipotent capable de contenir les passions de ses sujets et de faire primer si nécessaire la raison d'Etat. D’où la radicale opposition avec la cité antique : nous ne raisonnons plus comme les grecs aujourd’hui. C’est bien évident. Mais le pourrions-nous ? La société n’est plus pour nous une communauté, mais une association artificielle dans laquelle les liens avec les concitoyens sont beaucoup plus lâches qu’autrefois, plus économiques que sentimentaux. La politique ne prétend même plus représenter une organisation spontanée ou naturelle de la société. On a constaté avec les décennies que l’Etat s’est progressivement transformé en un appareil administratif, que les individus se représentent comme un système d’oppression. De la question de la chose publique, beaucoup ne se sentent plus l’envie d’y porter le moindre intérêt. D’où une terrible crise du polique.
Bibliographie indicative :
Machiavel, Le prince, Le livre de poche.
Hannah Arendt, Origine du totalitarisme, Presse pocket.
Marcel Gauchet, La démocratie contre elle-même, Gallimard tel.
(Chronique parue dans Les carnets de la philosophie, n°5, Oct-Nov-Déc. 2008)
10:11 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : machiavel, totalitarisme, politique, léo strauss, max weber


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