26 août 2009
Gabriel Matzneff, l’éducateur scandalisé

« Ami de mon cœur, le premier entre ceux dont la société faisait mes délices, que de fois nous avons bu ensemble à la source de la sagesse antique sans pouvoir étancher notre soif »
Lord Byron, Souvenirs d’enfance
Ecrire sur Matzneff. Suivre les grandes lignes de son œuvre. Préciser le grand talent de l’écrivain. Comment faire ? Aborder mon texte par le versant philosophique ? Traiter de son dandysme ? Rappeler sa sainte horreur de la pesanteur ? Dessiner un portrait de l’écrivain en suivant fidèlement ses maîtres ? Ou enfoncer le clou, et parler de l’écrivain à partir de l’amour, l’adolescence, et la morale ?
Le dilemme est difficile. Car, Matzneff est un écrivain controversé. C’est le moins que l’on puisse dire. En commençant ainsi mon texte, je prends le parti de dire explicitement qu’il y a deux camps : celui des pro et celui des anti. Jusqu’ici rien de bien original !
A l’entrée du mot Amour de son Taureau de Phalaris (Table ronde, 1994), Gabriel Matzneff écrit : « Roméo et Juliette, Tristan et Iseult, n’incarnent pas seulement la transgression des lois de la société et de la morale, la lutte de la clandestinité contre l’institution, la fuite de la cage familiale : ils symbolisent aussi la nature tragique et fatale de la passion. » Et bien j’aimerais commencer par évoquer la passion. La passion d’un homme pour la beauté, la vie, l’amour, la littérature, la philosophie et pour l’Homme. L’écrivain tant attaqué, conspué, souvent par une bien-pensance qui n’a su, ou voulu bien le lire, souvent par des mères de familles scandalisées, est avant tout, un amoureux des mots, du monde gréco-romain, des lettres latines. Aeneadum genetrix, hominum, divomque voluptas, Alma Venus… Il l’écrit lui-même : lorsqu’on se sent exilé de cette terre, de plus en plus différent de ses contemporains, on a besoin de racines. Ses racines à lui sont latines. « Notre patrie, c’est la langue française, mais que serait le français, si le latin n’avait pas existé ? » se demande-t-il fort à propos. Tacite, Salluste, Horace, Sénèque, Martial. Entre autres. Il rend hommage à ses poètes latins de chevet dans son magistral Maîtres et complices (Table ronde, 1999). Il rend hommage à tous ses maîtres de jeunesse, ses vieux maîtres auxquels il fut toujours fidèles, même s’il n’a pas toujours pratiqué la fidélité, notamment avec ses maîtresses. Car, ces vieux maîtres, comment les trahir ? Ils furent les éveilleurs du jeune Matzneff. Ils l’ont aidé à vivre, et l’aideront sûrement à mourir, pense-t-il. Ils ont été ses éducateurs.
Or, qu’est-ce qu’un écrivain si ce n’est un éducateur ? En latin, éducation signifie « donner à manger ». Et Matzneff de poursuivre dans son dictionnaire Le taureau de Phalaris : « Etre éducateur, c’est avoir quelque chose à transmettre ». C’est transmettre une foi, une culture, un art de vivre. Parmi ses maîtres, Matzneff a été durablement inspiré par Casanova, Byron, Montherlant. Comme Casanova, Matzneff est un libertin. Libertin mondain. Libertin littéraire. Il a connu de nombreux succès en amour et de nombreux échecs. Mais à l’inverse de Don Juan, c’est deux-là ne souffrent pas d’insensibilité. Matzneff n’est pas un mécréant. Il n’est pas un impie. Orthodoxe. Croyant. Marié une fois à l’église. Matzneff est le contraire même du prosélyte nihiliste. « C’est précisément parce que Dieu est, qu’existe la transgression » dit-il (Maîtres et complices). Matzneff est cet écrivain, cet homme du monde, qui pourfend l’ordre. Comment s’y prend-il ? En amant passionné. Faire l’expérience du plaisir, de la passion partagée, du bonheur. Certes, comme Casanova, Matzneff est infidèle en amour. Mais fidèle à lui-même. C’est-à-dire à l’idée de faire de sa vie un destin. Face à tant de lâchetés humaines, à tant de renonciations, à tant de peine à jouir, ils se transforment en grands scandaleux. L’hypocrisie sociale veut démasquer ces grand amoureux. La fronde veut en finir avec ces grands amants qui ensorcellent la jeunesse. Amis des femmes. Chercheurs d’absolu. Ce qui dérange le plus dans une œuvre qui fera date, c’est cette fidélité à son plaisir, son bonheur, à l’amour et à être soi. En effet ! savez-vous ce qui est le plus grand scandale pour la moraline de notre bien-pensance sociale ? C’est Matzneff qui nous répond : « le scandale c’est d’être soi. » Et devant tant d’hypocrisie, Matzneff ne peut être que scandalisé à son tour.
08:20 Publié dans Ecrivains | Lien permanent | Commentaires (12) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : gabriel matzneff, casanova, lord byron


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Commentaires
Les "pro ou anti Matzneff" sont des individus qui ne savent pas lire.
Ecrit par : Anne-Angelique Meuleman-Zemour | 26 août 2009
Il serait intéressant de connaître ce qu'il pense de ces auteurs, journalistes ou chroniqueurs qui le "fusillent" dans des articles comme celui de Camille de Toledo écrit au vitriol et paru en AVRIL dernier, suite à la sortie de ses cahiers noirs !
http://desavy.canalblog.com/archives/gabriel_matzneff/index.html
"éducateur scandalisé" mais aussi comme vous le dites très justement "écrivain controversé" ! on a une impression de dédoublement de personalité chez lui : l'homme et l'auteur, l'homme qui jouit et l'auteur qui observe l'homme vivre et exploite avec avidité la moindre parcelle de ses expériences !!
Ecrit par : Juillard Dominique | 26 août 2009
Pourquoi s'intéresse t'on plus aux écrivains contreversés qu'aux autres ? C'est toute mon interrogation ! Léon Bloy, Céline, Nabe, bon. Et les autres :-) ???
Et qui dit que l'idiot du bout de la rue n'a pas plus à "éduquer" ?
Ecrit par : Gabriel Cloutier | 26 août 2009
Il faudra qu'il choisisse, un jour d'aller jusqu'au bout d'une de ces deux voies. S'il est si sur que "Dieu est" s'il est orthodoxe, il ne pourra faire l'économie de l'unicité et de la cohérence aussi dans l'amour. Cette vision de la preuve de Dieu par la transgression ( et quelle transgression....) ne me fascine pas, je le plains pour cela, c'est tout. Il ne s'est pas encore "retrouvé" ou "rassemblé".
Ecrit par : Florence Noël | 26 août 2009
me voilà perplexe, je me demande quel chemin de traverse pour reprendre le cours ... Suivre Lord Byron ? Ou l'Idiot? Si je me rassemble, ferais-je partie de l'ensemble? Quoi enseigner à qui? J'aime la controverse, le dos de la face A.
Ecrit par : Sally Mara | 26 août 2009
Moi j'aime avoir écouté la face A, la face B, avoir cheminé entre et avoir tracé ma voie du milieu. ce qui ne veut pas dire être transgressif pour l'être, mais qui entend une récondiliation des contraires. je doute qu'il s'agisse de cela ici : tout prendre et ne renoncer à rien n'a jamais mené à une mystique très probante. (je dis cela car G. M. Se pique de mystique orthodoxe, évidemment...)
Ecrit par : Florence Noël | 26 août 2009
envie de le lire...
maintenant je pourrais parler de la doleur qui entraine "cette nature tragique et fatal de la pasion"... il faut être vraimnt courageux pour la vivre et la subir, et en plus quand on casse la cage!
Ecrit par : Osuna Suárez Joana | 26 août 2009
"Les pro ou anti Matzneff sont des individus qui ne savent pas lire."
Ca veut dire qu'il ne faut pas le lire, ça !
Mais comment faire pour l'aimer ou le détester si on ne l'a pas lu ?
Ecrit par : Gabriel Cloutier | 26 août 2009
Monsieur Cloutier, il semble que vous interprétez fort mal mon propos. Lisez donc les livres de Gabriel Matzneff : je trouve son écriture particulièrement sensible et colorée.
S'agit-il après la lecture d'une oeuvre d'aimer ou de détester son auteur ?
Ecrit par : Anne-Angelique Meuleman-Zemour | 26 août 2009
Il faut en effet parler et faire parler de GM non pas comme d'un auteur controversé - car on sait à quoi on fait référence de la sorte - mais comme d'un écrivain dont la valeur transcende largement l'étiquette de scandaleux.
Ecrit par : Eric Paul | 26 août 2009
@Florence.
Oui. Ca n'a pas profité à votre Bayrou, cette attitude !
Ecrit par : Gabriel Cloutier | 26 août 2009
@Anne-Angelique.
Vous avez raison. mais j'ai eu du mal à ne pas détester Burroughs en d'autres temps.
Ecrit par : Gabriel Cloutier | 26 août 2009
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