24 octobre 2009
Les Enfants de Babel, 2 : Impérialisme et terreur, Roland C. Wagner et Johan Heliot

J'ai intitulé ce billet : Impérialisme et terreur. Légèrement excessif, j'en conviens, les deux romans de SF que je présente dans ces chroniques, rapportent, chacun à sa manière, la folie contemporaine qui semble emporter la société occidentale. Soyons clairs : il n'y a pas meilleurs sociologues du futur que les écrivains de SF. Je l'ai déjà dit dans un autre billet (à venir : cf. Les Enfants de Babel, 6 : John Brunner). Ici, deux écrivains de talent nous content l'histoire de la grande folie du XXIème siècle, avec pour résultat funeste : la mort de masse, l'hystérie économique, l'aléniation des foules.
Pour mémoire : Les Enfants de Babel, 1 : Dan Simmons et Wes Craven
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A-t-on seulement besoin de présenter Roland C. Wagner ? Bien sûr que non ! Depuis sa première offensive intitulée Le Serpent d’angoisse, Prix Rosny Aîné 1987, puis Un ange s’est pendu, ses romans lyriques et sombres sont autant de cataclysmes, de mondes imaginaires, d’univers hors-normes…
Auteur prolifique, plus d’une quarantaine ouvrages à son actif, il n’est donc pas étonnant de le retrouver dans cette nouvelle collection de longues nouvelles lancée par les éditions Le Rocher, aux côtés de Jean-Pierre Andevron, Serge Quadruppani, ou encore Johan Heliot (voir plus bas).
Et que lit-on sur la quatrième de couverture de cette nouvelle missive : « Sans renoncer à son humour habituel, il livre avec Pax americana une réflexion acide sur le pétrole, le pouvoir et l’avenir de notre espèce. »
Dédiant son court récit à Norman Spinrad, qu’il nomme « l’ami américain », c’est d’ors et déjà un clin d’œil à l’auteur du Printemps russe, paru en deux tomes aux éditions Folio SF, dont le sujet traitait justement d’une Amérique s'enfonçant inexorablement dans la récession, le protectionnisme et la paranoïa, alors que l’Union soviétique nouvelle poursuivait elle, sa trajectoire entamée par Mikhaïl Gorbatchev, s'intégrant allégrement à une Europe en passe de devenir la première puissance mondiale et vers laquelle tendaient à converger toutes les énergies.
Et bien imaginez l’inverse : nous sommes à la seconde moitié du 21ème siècle, et les Etats-Unis ont carrément fait main basse sur les réserves pétrolières mondiales. De fait, les relations entre le vieux continent et le nouveau sont des plus mauvaises.
Mais la domination américaine semble cependant toucher à sa fin.
Au commencement du récit, les Etats-Unis sont également frappés par la déplétion du pétrole, ce qui entraîne leur président Ernesto La Verda, un latino-catholique pratiquant, à décider de renouer les liens entre son continent et l’ancien.
Jusqu’ici, rien de bien anormal : on a pu constater dans la vraie vie, comment, après une longue colère sourde contre la France qui n’a voulu entrer en guerre avec les américains contre l’Irak, le secrétaire d’Etat Condoleezza Rice est quasiment revenue vers la France, en rampant… La première visite officielle du président américain en exercice, l’alter ego de l’actuel, doit se faire sous très haute surveillance. On imagine bien ! Pour ce faire, on engage Alfred, parce que finalement « les agents qui protègent ce type sont forcément des experts. La crème de la crème »1.
Et voilà que les problèmes commencent.
L’Europe du 21ème siècle reçoit le président des « Zu’ssa » tandis qu’une bande de bras cassés se prenant pour des « terroristes » résistant à l’envahisseur américain, et refusant le mal radical, prépare un attentat.
Le président américain vient en Europe apporter la paix, alors que certains, quelques joyeux lurons, lui veulent la guerre.
C’est sur cette farce, que le récit de Roland C. Wagner débute et s’achève : « Que la farce soit avec vous ! »2. Une véritable déconstruction de tous les mythes fondateurs, de tous les stéréotypes qui font l’Amérique pour nous offrir une utopie légère en miroir au nouveau continent devenu depuis un demi siècle, hégémonique, tyrannique, et aveugle et sourd au reste du monde.
Si personne n’a été dupe à propos de l’invasion de l’Irak par les américains, cherchant à la fois à contrôler le Moyen-Orient, et une partie des bases pétrolières, il ne se trouve pas grand monde pour se leurrer non plus sur l’avenir écologique très incertain que les américains proposent au reste de la planète, refusant de réduire sur leur consommation, et continuant de polluer sans la moindre mauvaise conscience : « Les Zu’ssa ont en gros vingt ans, pour diviser par quatre leur consommation énergétique. Et il faut qu’ils commencent dès maintenant. Ou alors […] ils vont gaspiller les richesses qui leur restent dans une guerre sans espoir pour les ultimes de pétrole. »3

Effondrement économique de l’Europe, paix armé, terrorisme à échelle planétaire, suprématie militaire américaine… Le réalisme de Roland C. Wagner compose avec un récit décalé, un dynamitage en règles des conventions même du roman à intrigues, et entérine l’idée que désormais, la SF ne décrit plus un monde à venir dans cinquante à cent ans, mais dans une petite décennie, voire quelques années.
Un court récit qui dénonce l’hégémonie hors norme d’une Amérique prédatrice, d’une tyrannie molle qui règne sur le globe d’une main de fer, aidée de sa puissance économique, technologique militaire, et médiatique. Un livre ni sombre ni triste. Une fable en forme de belle utopie qui présente l’avantage de tout renverser, faisant des personnages des caricatures à la fois drôles et tendres, inventant les situations les plus absurdes, dénonçant la surpuissance des mass-media, et la force burlesque des Conférences officielles, dénonçant à grand renfort de gags et de situations grotesques la démence d’un monde au bord du gouffre.
Comment le nier ?
« L’économie zu’ssi était alors devenue totalement prédatrice, se muant en gouffre sans fond, un trou noir qui engloutissait près de la moitié de la richesse mondiale, tandis les armées U.S. imposaient sur le monde le pesant couvercle de la Pax Americana »4

Et voici un autre écrivain de SF a découvrir au plus vite : Johan Heliot est un auteur de SF encore jeune, ayant fit sensation avec la publication de son premier roman La lune seul le sait5, en 2000. Depuis, il s’est imposé comme l’un des nouveaux chefs de file de l’imaginaire francophone.
Plutôt audacieux, Johan Heliot n’hésite pas par exemple, à mêler les genres, confronter les époques, ou les personnages historiques et les personnages fictifs. Ces livres sont souvent drôles, inventifs, et enlevés.
Et c’est effectivement le cas, de ce nouvel opus, dont le titre est déjà tout un programme : Führer prime time. Paru dans une collection de longues nouvelles situées dans un futur proche, éditée par Le Rocher, la dernière fiction de Johan Heliot s’inscrit dans un cadre qui semble bien à la mode aujourd’hui : la critique sans concession d’une société médiatique de masse et des manipulations immorales auxquelles elle soumet l'opinion publique.
On se souvient naturellement des parallèles fait par Pierre Bordage entre Camps de concentration et télé-réalité, dans son flamboyant Wang6 ou du cultissime Jack Barron et l'éternité7 de Norman Spinrad, qui nous présentait un avenir concentrationnaire de l'occident machinisé.
La longue nouvelle de Johan Heliot s’inscrit dans le même cadre : un talk-show quasi-surréaliste met en scène divers personnages historiques aussi célèbres qu’opposés, tels Elvis Presley et Adolf Hitler, afin de les confronter en prime time et bien entendu en direct live, devant des milliards de spectateurs pour le compte de la chaîne de télé NERVERSTOP. Véritables avatars historiques, ces personnages célèbres du 20ème siècle sont en fait des clones destinés à vivre quarante huit heures tout au plus : le temps d’un show.
La nouvelle débute sur un échange violent et jalonné de poncifs entre un Elvis survolté et un Adolf Hitler décalé. Reproches, demande de repentance, brèves références à l’histoire de la Seconde Guerre mondiale sur le mode de la réflexion du post-ado ayant mal digéré ses cours de terminales, l’auteur dresse un panorama à peine surréaliste d’un talk-show calibré pour faire monter l’adrénaline d’un public décérébré. Rien, en effet, de ce qu’il nous décrit ne nous est étranger. On pense naturellement à Patrick Le Lay, à TF1, qui dit vendre « du temps de cerveau humain disponible ».
Puis, rapidement, tout s’accélère : lors de l’émission, un commando terroriste répondant au nom du Front de libération des Avatars historiques, - on ne peux s’empêcher de penser au Front de libération des nains de jardin ! - kidnappe le Führer. S’emparant du zombot de Adolf Hitler, ils laissent Shakira Miuy, la présentatrice vedette de ce talk-show au succès mondial, et son assistant particulier Cusco, sur le carreau. Mais une question n’aura pourtant de cesse de hanter Cusco : ce Front de libération existe-t-il vraiment ? Et à quelle manoeuvre prête-t-il la main ?
Tout le monde l’aura compris, les thèmes abordés par Johan Heliot touchent à l’actualité la plus brûlante : le clonage, la télé-réalité, la marchandisation des humains, des cerveaux, des spectacles de divertissement dans une société aliénée à la permanence du changement, l’accélération des modes, et des tendances ; critique de la société du spectacle, de l’accélération de l’information, de la banalisation des « happening ».
Johan Heliot dénonce la fin de l’éthique et de la déontologie au profit de la société-marchandise, de la société du spectacle, et de la « machinisation » de l’être humain. Le clonage pose d’ors et déjà un problème éthique. A-t-on le droit d’intervenir sur la nature ? Peut-on créer la vie artificiellement en reproduisant à l’identique un être humain ? Quelles seraient les conséquences d’une telle intervention de l’homme sur l’homme ? Johan Heliot mêle ces problèmes à ceux qui touchent à la société de surconsommation, aveuglée par sa demande quotidienne de divertissement et de sensations fortes. Dans cette fureur de la grande écoute, les hommes délaissent l’humain pour se réduire à des êtres-marchandises, cerveaux disponibles à disposition. Pour ce faire, il brosse un tableau convenu. Emission phare, et télé-réalité à échelle mondiale, pour dénoncer l’uniformisation des hommes et de la culture. Le personnage auquel s’en prennent le groupuscule terroriste, n’est autre que le représentant majeur du mal radical : Adolf Hitler. En belle parabole de notre époque consumériste, ce personnage se pose dès lors comme le symbole de la déliquescence et la fin annoncée d’une civilisation qui flirte allègrement avec le mal absolu, dans une fuite en avant de plus en plus inquiétante, car la mascarade à laquelle elle se prête, délaisse bien entendu, ce qui est au fondement même de sa cohésion et de sa pérennité : l’éthique et la déontologie. Des termes désormais oubliés, piétinés, nivelés. De fait, la société contemporaine, et bientôt la totalité du globe, soumis au nouvel ordre mondial, sera livrée au dernier homme, incapable, tel que le disait Nietzsche, de mettre au monde des étoiles ; méprisable homme, plus même capable de se mépriser lui-même.
Johan Heliot peut-être parfois très inventif, même si cette nouvelle reste tout de même assez convenue. Le rythme est soutenu, les personnages ne manquent ni de couleur ni de relief, mais il est tout de même à déplorer que l’auteur ne se soit pas dégagé d’une vision du monde quelque peu « bien pensante ». Le clonage est dessiné et problématisé dans cette nouvelle, selon les stéréotypes les plus ordinaires, et est un peu trop facilement mêlé à une réflexion plus qu’habituelle sur la télé-poubelle. Le bilan qui nous est fait ici, ne nous avance pas plus, et ne se démarque pas de ce qui est dit en général.

Mais pour comprendre la démarche de Heliot, peut-être faut-il s’en tenir à son ambition première : nous proposer un roman populaire dont le seul but, hormis celui de reposer les thèmes classiques de l’actualité contemporaine, et de nous divertir quelques heures. Pour le coup, si son questionnement social, éthique et métaphysique déçoit par son conformisme et sa « bien pensance », en revanche, le roman et sa lecture enchante par sa drôlerie, ses multiples rebondissements et sa rapidité phénoménale.
(Texte établi à partir de Roland C. Wagner, Pax Americana,
et Johan Heliot, Führer prime time, Novella SF, Editions le Rocher, 2005.)
(Chroniques parues dans SF Mag, n°48, Mars/Avril 2006.)
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06:06 Publié dans La démocratie moribonde, Littérature, Philosophie, Politique, Science, Société | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : roland c. wagner, johan heliot


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