27 octobre 2009
La mécanique des désirs : Jean-Baptiste Scherrer & Alina Reyes

Quoi de plus normal, dans une société de la surconsommation, qui exhibe les corps comme des objets, -sexuels au passage-, que des livres qui traitent du désir ? Chacun en conviendra ici. Désirs simples, désirs articiels, désirs créés par la société de consommation, désirs en tous sens, désirs absurdes. Il s'en trouve, à notre grand désarroi généralisé, pour tous les goûts. Sans même ressentir la sensation d'abuser, je dirai que la notion de démocratie aujourd'hui dans la tête de chacun, se résume à cette formule : jamais sans la satisfaction de mon désir. Paradoxale, absurde, vaine. On élève la satisfaction de tous ses désirs comme l'étendard de sa propre liberté. On se croirait presque revenu du temps de Calliclès qui vantait la loi du plus fort en recommandant de valoriser le plus disposé en moyens à satisfaire le maximun de ses désirs, ce qui n'était alors, à ses yeux, que justice. Malaise dans la maison des désirs ? Enracinement de l'esprit dans la logique consumériste primaire ? Le terme de désir a pris aujourd'hui deux significations distinctes : celle de la liberté du démos, c'est-à-dire de chacun, ce qui revient à en faire en tout et pour tout une signification démocratique par excellence. La seconde, un instrument de pouvoir et de domination, venant ainsi, par un tour de passe-passe des plus insolites, remettre en question et contredire la première signification. Il s'agirait, une bonne fois pour toutes, de faire du ménage dans nos idées. Mes lecteurs comprendront aisément cependant, qu'il ne s'agit pas, dans ce billet qui est, la résultante d'une compilation de deux anciennes chroniques datant de 2006, de résoudre un aussi vaste problème. Mais je vais toutefois essayer de proposer quelques pistes à toute âme de bonne volonté. De quel désir allons-nous parler ? Bien entendu, du seul et unique désir qui préoccupe tout un chacun : le désir sexuel. D'ailleurs, « dès qu’on aborde la question de la sexualité, tout le monde sait d’avance à quoi s’en tenir », dit Jean-Baptiste Scherrer. Et bien et bien ! Nous sommes loin de parvenir à la moindre solution. Est-ce le désir de désirer qui est ainsi mis en cause ? Ou seulement, ce désir irrésistible d'aimer. Aimer l'amour. Mais du désir d'aimer alors, que peut-on en dire ? Oui ! Et l'amour, alors ? Qui sait ce que c'est ?
Bonnes lectures...
Rappel : Nouvelle génération, nouvelle pornographie ?
Entretien avec Alina Reyes
La sagesse de l'amour
*
La position du clown, ou tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe sans jamais oser le demander. Dans un monde saturé par la vulgarité et l’obscénité de la pornographie généralisée, on peut tenté d’être reconnaissant au philosophe Jean-Baptiste Scherrer de chercher à remettre un peu d’ordre dans le chaos bruyant d’une civilisation qui se fait une idée de la sexualité très limitée : « une mécanique des organes génitaux ».
Le clown donc, veille. Car son privilège, en bon Socrate, est de ne rien comprendre à ce que tout le monde sait… ou croit savoir. Par exemple : qu’est-ce que la sexualité ? Excellente question pour une saine philosophie ! D’Aristophane à Freud, en passant par Rousseau, Mozart, Diderot, Foucault, Miller ou encore Spinoza, la question ontologique du sexe et du désir est dénouée renouée, passée au crible.
Il y a bien une chose qui parait vraie : « Dès qu’on aborde la question de la sexualité, tout le monde sait d’avance à quoi s’en tenir ». Et pourtant… A quoi cela aurait-il servi à Jean-Baptiste Scherrer, et à vous de le lire, si la question de la sexualité était si simple ?
En passant par les jeux du docteur, le S/M, les doudous, la sexualité du spectacle, le cliché Oedipien, ou encore l’amour du deuxième genre, ce court essai de 86 pages se veut une propédeutique ludique et intelligente, à l’attention des petits malins à qui on ne la fait pas. Pendant que certains se délectent des obscénités sur les murs des métros, dans les revues pornos ou dans les magazines, d’autres sont invités à se moquer de toutes ces acrobaties locales.
« Instructions au cuisinier Zen : Quand vous faites la cuisine, ne regardez pas les choses ordinaires d’un regard ordinaire, avec des sentiments et des pensées ordinaires. Avec cette feuille de légume que vous tournez dans vos doigts construisez une splendide demeure de bouddha et faites que cet infime grain de poussière proclame sa loi. »

Voilà que tout est dit : tâchons donc de revoir l’érotisme, le désir, l’amour, la sexualité sous un angle neuf. Tâchons de déconstruire tous les dogmes véhiculés par une société du spectacle aveugle et sourde, qui tente, au final, de réduire la sexualité au domaine des organes sexuels car, l’auteur le dit tout net, « on soupçonne que la sexualité n’est pas visible. Mais on s’y refuse. (…) Pour se rassurer, on déplace, on concentre et fige le sexuel dans des images qui gravitent autour du pôle génital. Vidéo X : asile de l’angoisse. »
Pour cesser de regarder la sexualité par le petit bout de la lorgnette, l’auteur nous recommande de devenir baudelairien, ou peut-être de lire et relire ses 25 petits chapitres qui, en peu de mots, nous apprennent à appréhender notre désir et notre sexualité autrement.
Une philosophie qui décidément, demande à être éclairée par l'exemple. Suivons, pour ce faire, le chemin d'un nouvel érotisme, celui d'Alina Reyes...

La passion des rroses
Soixante-neuf pétales, et autant de courtes intronisations dans la rrose du narrateur. Qui parle ? Qui se dévoile donc ainsi avec une pudeur enfin déculpabilisée ? Les silhouettes de nombreux hommes défilent, les pénis en érection ne débandent jamais. La narratrice, avide et aimante, ne néglige aucun d’eux. Elle n’est pourtant pas la Catherine Millet de La vie sexuelle de Catherine M. Il ne faudrait pas s’y tromper ! « Quand je dis « il », je ne parle pas toujours du même homme, ou bien je parle de plusieurs hommes. Je n’en ai pas eu des dizaines, mais tout de même assez pour savoir. »
La narratrice est une femme qui a une grande passion dans sa vie : l’amour. « J’ai aimé, j’aime et j’aimerai. » Aimer et être aimer. Mais contrairement aux contes de fées, pour Alina Reyes, l’amour ne pourrait être seulement platonique. Bien au contraire. L’amour passe par la rencontre des corps. On ne connaît jamais autant un partenaire qu’après qu’il vous ait fait l’amour, et qu’après lui avoir fait l’amour.
L’amour est un plaisir et n’est que plaisir quand il est partagé et surtout… décomplexé. « J’ai saigné, j’ai eu mal, il a joui. J’ai été terriblement heureuse, mais il n’y a pas de mots pour dire cette joie, celle de la nouvelle liberté. » La narratrice aime ça. C’est indéniable ! Elle aime baiser. Elle suce sans compter. Invente des jeux érotiques et magnifiques avec ses partenaires. Se donne quand elle le désire. Sa rrose ne se cache pas. Elle s’offre au regard. Jouir est la passion de sa vie. Désirer et jouir. Voilà bien les deux socles de l’amour : « L’amour sans désir est la plus grande insulte, un viol négatif. » Quoi de plus juste ?
Rrose qui un jour se détourne d’un homme pour en trouver un autre ; rrose de laquelle sortent parfois des enfants. La rrose donne à la fois la vie et la mort. Elle est plus forte que la raison. Cette raison tyrannique et d’une si grande tristesse en comparaison de la passion ! La rrose donne raison à la passion car elle maintient la narratrice en vie. Une vie exaltante, évidemment ! « Je jouissais aussi de toutes les démultiplications de nos moi qui se déployaient alors, et de la reconnaissance sereine de nos perversions. » Son désir de faire l’amour est parfaitement assumé. Mais plus encore : le don de son corps est un humanisme. Il n’y a pas plus beau cadeau, de plus sain partage, que celui de sa rrose avec un homme qui la désire et qu’elle désire. Contre la pensée unique qui dévalorise l’acte sexuel à un acte primaire ou bestial, jamais une seule fois, la narratrice ne se dégoûte d’aimer le sexe. Et pourquoi se dégoûterait-elle, d’ailleurs ?
Dans un occident devenu pudibond à outrance malgré l'esprit licencieux qu'il affiche, dans un Occident qui a réduit la femme à un sexe sale et déshonorant pour l’homme qui voudrait s’y engouffrer, il s’agit en effet de redonner à l’acte d’amour, aux mille plaisirs de l’acte sexuel, ses vraies lettres de noblesse. Il s’agit donc aujourd’hui, de se dresser contre ces fausses valeurs qui entravent la liberté humaine et son bonheur, et de réécouter les demandes de son corps.

Alina Reyes ne chante pas la débauche sexuelle. Ce serait mal connaître sa vision du corps et de l’amour. Ce serait mal la lire que de croire qu’elle se dégoûte de se voir coucher comme cela, avec les hommes qu’elle désire. Alina Reyes sait que l’amour et l’acte d’amour sont deux choses bien distincts. Et pourtant noués. Que l’on peut se livrer à un homme pour une seule nuit, de façon libérée et décomplexée. Alina Reyes se dresse contre cette excision symbolique portée en Occident contre toutes les femmes à qui l’on a enseignées que donner son corps au premier venu était la pire des ignominies, que se donner du plaisir sexuel était bas et déshonorant.

Afin de savoir faire l’amour à l’autre, il faut commencer par savoir se faire bien l’amour. Mais plus encore, pour se libérer, et devenir enfin créateur, il faut savoir faire fi des codes rampants en vigueur dans une société castratrice et aliénante. «Quand les femmes sauront se branler autant que les hommes, elles écriront d'aussi grands livres », écrit Alina Reyes avec une profonde justesse.
Un court récit aux portées infinies, et une prose libératrice et émancipatrice pour toutes les femmes. Alina Reyes, une femme avec laquelle, tout homme ne peut que rêver de faire l’amour…
(Chroniques parues dans le magazine en ligne Boojum-mag.net en 2006.)
(Texte établi à partir de Jean-Baptiste Scherrer, La position du clown, philosophie pratique des désirs,
Anabet éditions, 2006
et Alina Reyes, Le carnet de Rrose, Robert Laffont, 2006.)
06:04 Publié dans La démocratie moribonde, Littérature, Philosophie, Politique, Société | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : alina reyes, jean-baptiste scherrer


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Commentaires
Encore un excellent texte, mais faites gaffe à l'orthographe, que diable !
Ecrit par : AG | 30 octobre 2009
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