23 octobre 2009

Les Enfants de Babel, 1: Dan Simmons et Wes Craven

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Les enfants de Babel. Le titre de ce billet se présente presque en forme de signal d'alarme. Mais ne l'est-ce pas finalement ? Lorsque en 2006 et 2007, j'avais chroniqué ces deux romans de SF, l'un pour la très belle revue, aujourd'hui défunte, Galaxies, l'autre pour le magazine de mon ami Loïc, Boojum-mag.net, j'avais autrefois l'ambition de dénoncer, derrière ces deux génies de l'angoisse et du thriller, Simmons et Craven, la fulgurante et fascinante descente aux enfers d'une société techno-scientifique parvenue au bout d'elle-même. Sûrement ais-je toujours la même ambition aujourd'hui. Le recours à la mythologie grecque pour Dan Simmons, la greffe de cerveau selon Wes Craven sont, à mon sens, les symboles mêmes d'un monde qui ne comprend plus le sens de son histoire, ne sait désormais plus freiner l'irrésistible ascension de ses prouesses techniques et scientifiques. Ces écrivains ne font donc pas seulement de nous divertir. En jouant à nous faire peur, ils mettent tout leur talent et leur intelligence au service d'une oeuvre d'anticipation qui, à quelques détails près, annonce, tel un oracle, nous futur immédiat... A nous de tirer les leçons de l'histoire qui vient... Vous aurez été prévenus...

Avec ce billet, j'entame un cycle de quatre séries de chroniques parues dans SF Magazine et Galaxies, et Boojum-mag.net entre 2005 et 2007.  

*

 Chose qu'on ne pourra jamais enlever à la force livresque de Dan Simmons, c'est la production colossale, voire dantesque de ses cyles, aussi puissants que contrastés.

Après le cultissime Ilium, dans lequel, toutes les fulgurances fascinantes se retrouvaient pour nous offrir une guerre de Troie futuriste, où les destinées humaines, les projets des dieux, et l’esprit grec convergeaient soudainement sous la plume d’un Dan Simmons qui se faisait un tendre plaisir à les réinventer, l’auteur prolifique américain nous envoie une suite et fin, aux accents des plus homériques : Olympos. Retour donc, au temps d’Ilium, où l’Olympe était ce repère des dieux qui, sorte de posthumains, détenaient des pouvoirs illimités, une immortalité totale, et devaient cela, aux développements considérables de la science. Retour également à un temps où l’Olympe voit l’espèce humaine en pleine débâcle, risquant sa disparition définitive. Retour à l’univers du premier tome. Retour à la guerre meurtrière et totale qui opposaient les dieux aux troyens et aux achéens qui avaient tenté de s’associer dans cette furieuse entreprise contre ces dieux touts puissants..

 C’est vrai : la mythologie grecque est bien connue pour cela : nous conter les aventures de ces « pôvres » humains cupides et mortels qui, un jour de grande folie, ont désespérément tenté de braver les dieux dans leur incroyable grandeur. La suite d’Ilium met en scène un Achille et un Hector furieusement lassés de s’entretuer sous les regards de ces dieux bienheureux et immortels, habitant le mont Olympos, et s’amusant à observer de leurs hauteurs, ces pauvres aptères d’humains se déchaînant dans le bruit et la fureur que seul un fou peut conter. Décidés à continuer la guerre totale, Achille et Hector se sont unis. Et ainsi, Achéens et Troyens ont conclu de se lancer ensemble à l’assaut de la forteresse martienne…

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 Dans ces guerres ouvertes menées de main de maître par les Moravecs, diverses intrigues et sous-intrigues prennent jour. Et au centre, Dan Simmons, avec le souffle et l’ambition qu’on lui connaît, nous raconte l’histoire des derniers hommes, apprenant, dans une tentative presque désespérée, à se battre pour leur survie… alors que sur la planète Terre, les Elois, déchus, sont amenés à se débrouiller seuls. Obligés de tout réapprendre : de la découverte du feu à l’organisation de la Cité. Désordres et chaos, souvent décrits dans les romans de SF, dans un monde humain, réduit à un monde machinique.

 Conçu comme un seul et même livre en deux volumes, Ilium et Olympos forment une oeuvre foisonnante, déjantée et hallucinée… En prise avec les questions bioéthiques, géopolitiques, et épistémologiques modernes et contemporaines, Dan Simmons montre ici un souci certain, à propos de la très brûlante question de l’avancée fulgurante des techniques et de la science, avec pour horizon indépassable et inexorable, la disparition de l’espèce humaine en tant que telle. Que ce soit les robots semi organiques ou ce panthéon de dieux grecs littéralement « shootés » aux nanotechnologies, la question éthique que posent toutes les technologies de notre futur guère si lointain, est au centre même de ce deuxième tome.

 Avec une totale maîtrise de l’écriture, Dan Simmons donne un souffle unique à un texte épique et halluciné, nous proposant une relecture littéralement colossale de la mythologie grecque. Que dire ? L’ambition de l’entreprise donne à l’œuvre un souffle puissant, la propulsant sans mal à des milliers d’années lumière du piètre infini littéraire qu’on vous sert aujourd’hui aux cantines de la littérature française, ce micro-infini mis à la portée des caniches…

 Les deux tomes représentent plus d’un milliers de pages. Des pages qui touchent parfois au génie littéraire… Des pages qui nous étonnent et nous épatent bien souvent, parfois nous agacent, aussi nous intriguent… Rien à dire : Olympos est un véritable sommet de la littérature SF. Un pic dans le genre du Space opéra. Promesses tenues… Dan Simmons nous livre un roman intelligent, érudit, et brillamment construit. Un subtil festin de références et de citations. Pour lecteur avertit.

 

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 Doit-on présenter Wes Craven ? Cinéaste culte, sa créature, Freddy, fait déjà partie des personnages de cinéma les plus célèbres. Spécialiste du fantastique gore, Wes Craven est surtout attendu pour ses films « malsains », « monstrueux », « ignobles » qui parfois déchaînent les critiques. C’est pourtant sur un autre terrain qu’on peut aujourd’hui le découvrir. Celui de la SF.

 Avec Foutain society, premier roman paru aux Etats-Unis en 1999, et en France dans la collection J’ai lu, en 2005, Wes Craven noue avec un tout nouveau genre qui semble déjà bien l’aimer. La science fiction.

 Le pitch : Peter Jance est un mort en sursis. Atteint d’une terrible cancer qui va bientôt le terrasser, il lui faut trouver une parade pour éviter cette extinction définitive car, brillant spécialiste en armements, il est sur le point de parachever une invention au devenir capital. Comment faire ? Apparemment, Peter Jance n’a qu’un seul recours : le Docteur Frederick Wolfe, une sommité de la recherche en génétique, qui pourrait lui transplanter son cerveau dans un jeune corps en excellente condition physique. Peter Jance peut-il accepter un projet si fou ? Il le fait sans cas de conscience. Mais il ne sait rien de ce corps ? D’où vient-il ? A qui appartenait-il ? La question éthique et déontologique est naturellement soulevée par un canevas si convenu. D’autant que, suite à l'opération qui est un formidable succès, Peter Jance est bientôt assailli de souvenirs qui ne sont pas les siens. C’est son épouse, Béatrice Jance, qui s’entête à mener son enquête, jusqu’à jeter la lumière sur un sombre mystère, accablant l’ignoble Docteur Wolfe, sorte de Frankenstein des temps modernes…

 bilal-2.jpgLa question qui est posée par ce roman de science fiction n’est pas neuve. C’est la question de l'immortalité : récurrente dans la littérature de science fiction, elle est ici développée à partir de la question de la greffe de cerveau, opération encore impossible de nos jours, qui trouve un résonance dans les thèmes de la bioéthique, de la génétique, du clonage, de la politique et de la morale.

 Peter Jance à mesure qu’avance l’histoire va se sentir différent dans ce nouveau corps. Comme dans beaucoup de romans de SF traitant de la question, il va ressentir les difficultés incontrôlables à se saisir comme une seule et même personne. Cette grande difficulté que pose la réalité artificielle. L’importante question étant évidemment : le réel peut-il être multiple ? L'homme peut-il être décuplé ? Quel avenir a l'immortalité synthétique ? Le professeur de philosophie que fut Wes Craven de 1964 à 1968 n’est pas loin. Car bien sûr, le questionnement qui se pose en filigrane est d’ordre philosophique.

 Comme premier essai, on peut d’ores et déjà le dire, le roman de Wes Craven est une belle réussite. Maniant les changements de point de vue entre les différents personnages, les descriptions des héros ne manquent pas de consistance. Ils sont humains. On les suit dans leur histoire avec un attachement certain. Le docteur Wolfe est par exemple la parfaite incarnation du scientifique aliéné à la reconnaissance de son travail scientifique, au plus grand mépris des autres. Peter, incarcéré dans ce nouveau corps, et cet homme qui, soudain, prend conscience de ses anciens actes.

 Fountain society est ainsi un roman à rebondissements, et à thèse. Dressant une critique sans concession des effets pervers de la science et des nouvelles technologies, ce roman de SF est l’histoire d’une prouesse technique et scientifique qui pourrait un jour avoir réellement lieu. Wes Craven, en philosophe, inquiet que l’humanité se détourne un peu trop facilement de l’éthique et de la déontologie, tire le signal d’alarme. S’il faut en effet se faire comme maître et possesseur de la nature, il serait toutefois bon, de ne pas oublier, qu’à vouloir faire l’ange on fait bien souvent la bête.

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 Un sujet certes pas très original, déjà développé par Mary Shelley, Greg Egan et beaucoup d’autres, Fountain Society reste néanmoins une belle découverte. L’adaptation au cinéma par Wes Craven lui-même était semble-t-il prévue pour bientôt en 2005. Depuis, nous n'avons plus reçu de signes de ce projet. 

 

 

(Textes établis à partir de Wes Craven, Foutain society, Editions J’ai lu, 2005
et Dan Simmons, Olympos, Robert Laffont, 2006.)

(Chroniques parues dans Galaxies, n°39, Printemps 2006 et Boojum-mag.net, 2007.)
 

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