29 octobre 2009

Les Enfants de Babel, 4 : Transfictions, Kim Newman et Francis Berthelot

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 « L'homme est un mirage, un fantôme zoologique », Oswald Spengler.
 

 

Pour mémoire :Les Enfants de Babel, 1 : Dan Simmons et Wes Craven
                Les Enfants de Babel, 2 : Impérialisme et terreur, Roland C. Wagner et Johan Heliot

                Les Enfants de Babel, 3 : Mondes incompressibles, James Blish, et Laurent Queyssi



Grand spécialiste anglais du cinéma et des littératures de genre, Kim Newman sortait en avril 2006, en Folio SF, un inédit : Hollywood blues sur lequel j'aimerai revenir iciL’auteur d’Anno Dracula en J’ai lu, encore peu connu du public français, mérite depuis toute notre attention. Son roman est une perle dans l'univers de la SF. Il crée son monde dans un univers noir et glauque, fait à la fois une ville protéiforme, et de tous les fantasmes d’un des plus grands truands de l’humanité, qui trouvent là leur matérialité.

 « Il était deux heures et demie du matin et il pleuvait. Dans la Ville, il était toujours deux heures et demie du matin et il ne cessait de pleuvoir. »

Quelle est donc cette Ville ? Ne serait-ce pas l’un de nos pires cauchemars ? C’est le rêve éveillé d’un homme enfermé en prison à perpétuité. Le spectacle est à la fois effrayant et envoûtant. Bardé de personnages artificiels, ce simulacre d’un monde est le spectacle tragico-comique d’un univers virtuel qui ne parvient plus à capter son identité, qui se joue sur le mode des multiples déconnectés de toute unité.

 « Tout ce que nous voyons ou paraissons n’est-il qu’un rêve ? »

CinemaCamera.jpgHollywood ou la ville du cinématographe. Lieu des idoles. Créatures surnaturelles. L’univers de l’autre réel. Celui du rêve. Au cœur de ce monde fait de rêves et d’imaginaires, un détective, Richie Viff, se met en quête de retrouver Truro Draine, le maître des chimères, le prince de la ville afin de l’éliminer.

 On est donc à la frontière entre polar noir des années 50-60, et un brillant cru, digne de la meilleur SF. De quoi se fait le réel ? Quelle est sa vraie nature ? Souvent, on dit que la « vraie vie » est ailleurs. Mais quelle est donc cette « vraie » vie que l’on est si sûr de trouver si l’on parvient à fuir la vie qui est la notre ? Kim Newman compose un roman audacieux et intelligent à partir d’une réflexion autour du cinéma, des stars, des paillettes, de la transgression de notre réalité, des bruits sonores, des effets visuels. Notre monde est-il réel ou une simple image projetée par notre esprit ?

Truro Draine est à la fois le grand bienfaiteur de sa ville et, en parallèle, un des pires truands, tenant la pègre d’une main de fer. Entre deux stars qui sont des idoles pour un public d’amateurs et l’ombre d’elles-mêmes en dehors de l’image qu’elles projettent, des bas-fonds urbains où s’y jouent des jeux parfaitement réglés selon des codes précis, les dès sont pipés, et les simulacres, les faux-réels, que trop nombreux. Richie Viff essaye tout de même de garder un contrôle sur son vrai « moi ». Mais existe-t-il seulement, ce vrai « moi ». Sommes-nous seulement aptes à le connaître ? Poussé à se masquer pour échapper à la police, il ne peut, jusqu’au bout de ce récit, se soustraire à ce terrible jeu des simulacres. Vivre la vie d’un autre… et si nous n’étions donc jamais nous-mêmes ? Cette question est d’autant plus forte et prégnante aujourd’hui, avec l’arrivée massive des nouvelles technologies, et de la concurrence sans concession entre le virtuel et le réel.

 A la fois innovant et prenant, ce récit nous emmène jusqu’aux frontières mêmes d’une ville qui n’est que rêve, aux frontières mêmes d’une réalité qui ne se confond jamais avec la vérité, multipliant à la fois des références en matière de cinéma, - de préférence films noirs américains -, et des références littéraires de tout premier choix. Pour lecteurs avertis.

 

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 On connaît Francis Berthelot pour ses romans de grande originalité dont : La ville au fond de l’œil et Rivage des intouchables. Mais ce brillant auteur de SF est également un chercheur en théories littéraires, et c’est sur ce terrain là qu’on le trouve ici.

 La bibliothèque de l’Entre-Mondes qu’il cherche à partager avec nous est un immense guide de lectures à l’attention de tout amateur de Science Fiction, mais également de romans de l’imaginaire, de contées fabuleuses, ou encore de romans transgressifs. D’où un ouvrage partagé en deux grandes parties. D’un côté, la part théorique et historique, de l’autre un panorama géant où l’on y retrouve Kafka, Borges, Palahniuk, Dick, King, Buzzati, Kadaré, et bien d’autres auteurs que Berthelot confronte avec un bonheur sans pareil.

 20090907-q82gqfwsis7fbjwkr5fhr9eygs.jpgLe lecteur attentif n’aura pas manquer de froncer les sourcils à la lecture du second paragraphe de cette chronique. Comment, comme cela, confronter et faire habiter dans le même panorama des auteurs aussi éloignés que King et Kafka, Kadaré et Palahniuk, ou Buzzati et Dick ? Oui ! Voilà bien l’étrange question qui demande rapidement éclaircissement. La réponse, pour Francis Berthelot, est pourtant claire : jusqu’ici, le champ littéraire était, en France comme à l’étranger, séparé en deux frontières hermétiques : d’un côté la littérature générale ; de l’autre, la littérature « dite » de l’imaginaire « souvent regroupée sous le label plus large de SF ». Voilà donc, comment, en bons « chiens de Pavlov » vous avez sourcillé avant même d’avoir pensé !

 Cette séparation, moins que légitime, fut légitimée par bons nombres d’a priori et un grand nombre de caractéristiques littéraires. Les malentendus et les clichés se sont radicalisés par des nécessités commerciales, au point qu’aujourd’hui encore, la frontière séparant les genres – sans compter en SF les sous-genres – est très nettement marquée dans les esprits qui, à aucun moment, ne nourrissent « une réflexion vivante sur la singularité des genres ».

 Nous ne pouvons qu’être d’emblée très reconnaissant à Francis Berthelot que de nous proposer ici un tel travail, et, dès l’introduction de son ouvrage, de rectifier presque cinquante années de flou artistique, d’amalgames hâtifs, et d’oppositions binaires entre « littérature savante » et « littérature populaire ».

 Reste que la réponse à notre question n’est toujours pas élucidée. Comment cet auteur doué trouve-t-il le moyen de réunir Raymond Queneau et Lovecraft dans le même panorama littéraire ? Sa méthode : nous inviter à découvrir les titres de cette bibliothèque selon un concept précis : celui de « transfictions ».

 « Toujours est-il qu’à la frontière qui sépare nos deux continents, un certain nombre d’auteurs se rejoignent pour écrire des transfictions : auteurs de littérature générale qui rejettent les limites du réalisme, voire l’idée même qu’une description de la réalité soit possible ; auteurs de l’imaginaire qui brisent les conventions de genres, tant au niveau de la construction que de l’écriture. » Le panorama est ainsi justifié.

 « Selon leur tempérament, ils recourent à divers modes de transgression, qui, utilisés seuls ou en combinaison, donnent lieu à d’infinies variations. »  On se trouve alors, grâce à Francis Berthelot, à mi-chemin entre le continent de la littérature dite générale et celui de l'imaginaire, dans des lieux magiques habités par Kafka, Borges, Dick, Buzzati, Cortazar, Murakami, Palahniuk, Ballard, sans compter les dissidents dont les œuvres ont toutes en commun de briser les conventions de genre.

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Une bonne centaine de livres classés par ordre alphabétique d'auteurs apparaissent dans cet ouvrage qui nous propose des analyses plus ou moins approfondies, mais toujours très utiles pour comprendre les romans en question, et leur place dans la perspective générale de la littérature.

L'histoire de la SF n'est dès lors plus séparée de l'histoire de la littérature générale, voire est liée en de multiples manières à la gestation et au processus d’évolution de la littérature générale.

 Si cet ouvrage pourra en déstabiliser plus d’un, son plus grand mérite reste, bien évidemment, de redonner à la SF ses lettres de noblesses, et de nous faire découvrir des auteurs, jusqu’ici connus comme difficilement abordables (cf. Virginia Wolff, Marguerite Yourcenar, Julien Gracq etc.) sous un angle différent, et ainsi, redonner à ses écrivains hors normes, un intérêt littéraire ouvert au plus grand nombre.

 A lire à la fois comme un roman et comme un dictionnaire du territoire fascinant de la littérature en générale… 

 

(Textes établis à partir de Kim Newman, Hollywood Blues,
Folio-SF, 2006
et Francis Berthelot, Bibliothèque de l’Entre-Mondes, Guide de lecture,
les transfictions
, Folio-SF, Gallimard, 2005.)

(Chroniques parues dans le magazine en ligne Boojum-mag.net
en 2006 et 2007.) 

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