03 novembre 2009
La politique du sexe selon Foucault, 1

Rappel : Les stratégies du pouvoir selon Foucault
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1. Nous autres, victoriens
Michel Foucault s’est toujours opposé à toute pensée du pouvoir en termes de représentation et de mensonges. Il s’agit en réalité de penser le pouvoir en termes de « microphysique », et de « micropénalité », répartissant, quadrillant, et exerçant un investissement politique des corps.
Le premier tome de l’Histoire de la sexualité[1] que nous nous proposons de commenter ici, est intitulé, en hommage appuyé à la critique de « volonté de vérité » de Nietzsche, « La volonté de savoir ». Paru en 1976, cette seconde voie critique venant prolonger un travail étudiant les mécanismes disciplinaires de la société, veut, à la suite de Nietzsche, déconstruire la pensée Occidentale qui, depuis Platon, alimente le mythe vis-à-vis du pouvoir politique, d’une pureté et d’une neutralité du savoir et de la science. Cette « volonté de savoir » signifie donc penser le jeu de vérité comme système d’exclusion, en mettant à jour son visage d’ombre. Foucault envisage une entreprise critique et démystificatrice des discours qui sont à un certain moment reconnus comme vrais, entendant ainsi réparer le tort qu’eut la philosophie, jusqu’à nous jours, de n’avoir jamais pensé cette idée d’une vérité comme entreprise tyrannique de domination.
Foucault traite moins, par ce premier volume, de la répression de la sexualité, que des discours sur la sexualité. Par discours, il entend une mise en œuvre très développée de la sexualité masquant une absence de tout art développé de la sexualité. Son étude historique de la sexualité s’ouvre sur la fin du XVIIIème, période du régime victorien, durant laquelle des pratiques, relevant d’une véritable « médecine sociale », auraient investi la sexualité, et auraient organisé une véritable gestion sociale des pratiques et des comportements des individus et de la population. Le régime victorien « renferme » la sexualité dans une fonction unique : la reproduction. La sexualité est « confisquée » par la famille. Le couple devient légitime et procréateur. Il fait la loi, et ainsi, impose une norme que l’on confond avec la « vérité ». Dans l’espace social, le lieu de la sexualité reconnu est désormais la chambre des parents.
Ce qui fait la différence d’avec les périodes antérieures, est très certainement la place faîte désormais, au plaisir. Jusqu’ici, le plaisir n’était pas rapporté ou identifié à l’aune omniprésente du sexe. Désormais, toute sexualité qui ne pourrait être inscrite dans les circuits de la production ou du profit est considérée comme « illégitime », et est renvoyée aux maisons closes (prostitution) ou à la psychiatrie (maisons de santé). C’est l’ère du sexe unique. La loi identifie la sexualité reproductrice à la normalité. Le modèle fait valoir la norme, et réduit, tout ce qui n’entre pas dans le normal, au silence. Utilisée à des fins de régulation sociale et de contrôle, la norme du sexe unique rejette le plaisir dans la sphère de l’anormalité, dissimulant et unifiant artificiellement une variété de fonctions sexuelles disparates et sans liens les uns avec les autres. La loi du puritanisme dénie au plaisir toute place légale. Voire, au plaisir, « le puritanisme moderne aurait imposé son triple décret d’interdiction, d’inexistence et de mutisme[2] ».
En privilégiant un vaste travail d’étude historique de la sexualité, Foucault entend montrer comment la civilisation occidentale a attribué à la sexualité une place centrale conduisant à reconnaître en elle, une forme décisive du rapport à soi, et de la façon de diriger sa propre existence.
Foucault a intitulé son introduction : « Nous autres, victoriens ». Une référence qui, en tant que première indication, nous éclaire sur les deux siècles de sexualité que le philosophe français entend étudier, s’étendant de l’époque victorienne à nos jours. Référence faîte également à une époque de puritanisme industriel dont on nous dit que nous serions les victimes ou les acteurs. Référence empruntée également à Stephen Marcus, qui prétend que la sexualité joue un rôle libérateur vis-à-vis de cette culture répressive, et que nous serions en droit de rêver d’une autre cité si nous parvenions à inventer une politique sexuelle libérée. Mais ce qu’il faut plus certainement retenir par cette référence, c’est l’idée de « répression ». Depuis l’âge classique, on nous dit que la répression est le mode fondamental qui lie pouvoir, savoir, sexualité. On nous dit également que s’en affranchir est affaire d’un effort considérable, et qu’une transgression possible remettrait en question les mécanismes du pouvoir, car « le moindre éclat de vérité est sous condition politique[3] ». A mots presque couverts, Foucault questionne le discours moderne de la répression du sexe. L’éloge de la répression au XVIIème siècle coïncide avec le développement du capitalisme. Pourquoi le sexe est-il tant réprimé à cette époque ? Parce qu’il est incompatible avec une mise au travail générale et intensive. Mais ce qui paraît important pour Foucault, c’est précisément le rapport du sexe et du pouvoir. Entendant le pouvoir, non comme un instrument ou une propriété détenus par un appareil d’Etat ou par certains individus, Foucault désigne le pouvoir comme l’ensemble des relations stratégiques dont le but seraient les actions sur les autres. Permettant de diriger et de modifier leurs conduites, ou encore de structurer leur champ d’actions possibles. Pour cela, le pouvoir politique va s’imbriquer étroitement avec le savoir. Certes, le propre du pouvoir est de réprimer. Dans la sexualité, il réprime le plaisir, les énergies inutiles, l’intensité des plaisirs, les conduites irrégulières. Mais il va surtout montrer que cette répression du sexe, orchestrée par un discours et la honte qui va avec, va surtout faire l’objet d’une production de la vérité traversée par des rapports de pouvoir, et du discours qui va avec.
Passant dès lors d’une « archéologie des savoirs » à une « généalogie des savoirs », Foucault entend désormais, par cette « histoire du présent », analyser les déterminations de notre propre régime de savoir. Aussi, ne cherche-t-il pas à dénoncer la répression mais précisément à mettre en problème la dénonciation de la répression. Cette critique du discours critique fera l’objet d’une généalogie de cette mise en accusation.
Interrogeant l’« hypothèse répressive », Foucault émet trois doutes : le premier est proprement historique, il porte sur l’histoire même de la répression du sexe. Il y a suffisamment de gens pour affirmer aujourd’hui cette répression, qu’elle semble dès lors évidente. Or, l’histoire de la sexualité est-elle véritablement une histoire de répression ?
Le deuxième doute porte sur les méthodes du mécanisme du pouvoir : sont-elles de l’ordre de la répression ? C’est une question historico-théorique.
Le troisième doute porte sur le mécanisme même du discours critique : est-il un mécanisme de dénonciation ou un corollaire du même réseau historique qu’il dénonce ? N’y aurait-il pas dans cette dénonciation de la répression une complicité cachée avec ce qu’elle dénonce ?
Sur le plan méthodologique, Foucault n’entend cependant pas établir des contre-hypothèses symétriques et inverses des premières. Il veut, en réalité, établir une grille critique de cette « hypothèse répressive », en la replaçant dans l’économie générale des discours sur le sexe à l’intérieur des sociétés modernes depuis le XVIIème. Plus précisément, il entend déconstruire dans son fonctionnement et dans ses raisons d’être, le régime de pouvoir-savoir-plaisir qui soutient notre discours sur la sexualité humaine. Ainsi pourra-t-il proposer une mise en lumière du « fait discursif » de la « mise en discours » du sexe. Son objectif : dégager la « volonté de savoir » qui sert de support à ces productions discursives et ces effets de pouvoir qui servent à la fois de support et d’instrument.
Selon Foucault, la prohibition et l’interdiction du sexe par le pouvoir n’est en réalité pas l’élément fondamental et constituant à partir duquel on pourrait écrire l’histoire de ce qu’a été dit à propos du sexe dès l’époque moderne. Ce qui est doit être fondamentalement pris en compte, c’est la mise en discours.
Mettant à jour les instances de production discursive, la production de pouvoir, et les productions de savoir, Michel Foucault bâtit son ouvrage autour de trois grands points : 1° l’« hypothèse répressive » qui est une mise en problème du discours, 2° la scientia sexualis qui est une mise en problème de la production de vérité de la sexualité, 3° le dispositif de la sexualité qui est une mise en problème de la mise en pratique.

2. L’hypothèse répressive
A. L’incitation aux discours
Les pratiques discursives
Dans sa leçon inaugurale au Collège de France, prononcée le 2 décembre 1970, Foucault dit : « je suppose que dans toute société la production du discours est à la fois contrôlée, sélectionnée, organisée et redistribuée par un certain nombre de procédures qui ont pour rôle d’en conjurer les pouvoirs et les dangers, d’en maîtrise l’événement aléatoire, d’en esquiver la lourde, la redoutable matérialité[4]. » Il s’agit selon Foucault de détailler en premier lieu toutes les procédures par lesquelles les pouvoirs et les dangers du discours sont conjurés.
Au XVIIème, le début de prohibition du sexe est entamé par une réduction du langage afin de maîtriser le réel. Ce qui oppose l’âge classique et l’âge moderne, c’est ce projet de « mise en discours » du sexe. Les régions comme la sexualité et la politique sont soumises à des régimes de parole extrêmement contraignants. Ces trois derniers siècles ont d’ailleurs fait montre d’une véritable « explosion discursive ». Epuration rigoureuse du vocabulaire autorisé, codification de la rhétorique de l’allusion et de la métaphore. Afin d’assurer la décence, est apparue une « police de l’énoncé », avec contrôle stricte de l’énonciation, établissement des silences absolus, ou des politesses de l’énonciation, par le tact ou la discrétion. Cette « économie restrictive » appartient à cette « politique de la langue et de la parole » qui a accompagné les redistributions sociales de l’âge classique.
La normalisation du discours a été opéré selon Foucault par un pouvoir pastoral, c’est-à-dire une pastorale chrétienne. Nous verrons plus loin en quel sens la pastorale chrétienne est surtout considérée par Foucault comme une pièce essentielle de la psychanalyse. Qu’entend Foucault par pouvoir pastoral ? Il vise un gouvernement qui, prenant en charge le salut d’un peuple en mouvement, tente de s’ajuster à l’individu. Certes, il faut nommer le sexe avec prudence, mais il faut le dire, l’exprimer dans sa plus grande finesse. « Un discours obligé et attentif doit suivre, selon tous ses détours, la ligne de jonction du corps et de l’âme : il fait apparaître, sous la surface de péchés, la nervure ininterrompue de la chair[5]. » Proposée aux prêtres pour le gouvernement des âmes, cette pastorale technique éveille sans cesse la conscience de soi à ses propres tentations. C’est donc dans une « ascétique et monastique » que ce projet de « mise en discours » du sexe s’est formé. C’est le propre même de l’aveu dont nous verrons plus loin comment la technique constitue le dispositif de la sexualité. Tout dire : cet acte de mise à jour de la vérité, voulu par les directeurs de conscience, va s’étendre jusqu’à la littérature, y compris celle de Sade, profondément « scandaleuse », mais qui relance l’injonction, certes suivant les termes retranscrits des « traités de direction spirituelle ».
Voilà donc la tâche que s’est assignée l’homme depuis trois siècles : « tout dire sur son sexe. » Parler pour rendre visible. Bien que parler et voir ne soient pas la même chose. Mais par la parole, on tente de traquer l’invisible. On dit ce qu’on ne voit pas. Peut-on encore parler alors de censure sur le sexe ? Le pouvoir s’exerce sur les libertés et sur des êtres libres de ne pas se laisser gouverner. Toujours susceptible de provoquer des résistances, il ne peut exercer un état de domination totale. Il ne va donc pas interdire le sexe. Il va mettre en place tout un appareillage de discours qui le place dans son économie même. On est incité à parler de sexe. On analyse, comptabilise, classifie, spécifie. Le sexe passe dans le discours pour une cause, une essence intérieure qui produit, et simultanément rend intelligible toutes sortes de sensations et de plaisirs en des termes spécifiques à la sexualité.

La politique des corps
Le sexe est donc devenu quelque chose à dire. De la pastorale chrétienne à l’écriture de Sade, les interdits verbaux n’apparaissent que comme des dispositifs secondaires. Mais cette vaste incitation au discours, orchestrée par l’institution (l’Eglise, l’hôpital, la psychiatrie, le gouvernement politique, l’école), masque en réalité une vaste tentative d’instrumentalisation de la parole donnée et de l’aveu. Il va permettre d’administrer l’Etat, de réguler les naissances, de codifier les comportements, d’établir des contrôles sociaux.
Cette véritable politique qui investit les corps est une technique mise en place pour répartir et quadriller, fabriquant du corps docile et soumis, du corps utile.
Ecoutons Foucault de résumer le problème : « il s’agit moins d’un discours sur le sexe que d’une multiplicité de discours produits par toute une série d’appareillages fonctionnant dans des institutions différentes[6]. » Le niveau d’analyse de Foucault ne se situe donc pas autour des grandes interrogations visant à cerner la genèse de l’Etat ou les droits de nature, mais à examiner les techniques méticuleuses de pédagogie, les règles méticuleuses de dressage. Cette microphysique du pouvoir tend à investir le corps au niveau des processus mineurs. Malgré tout, dans cette incitation réglée et polymorphe aux discours, la pastorale chrétienne a toutefois induit l’idée que le sexe demeurait un mystère.
(A suivre)
(Texte établi à partir du tome 1 de L'Histoire de la sexualité,
La volonté de Savoir, Ed. Gallimard.)
(Paru dans Les carnets de la philosophie, n°7, Avr-mai-juin 2009.)
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