01 novembre 2009
Le Dehors, la Nuit, 1 : Ils cassent le travail

Depuis l'inquiétante tournure qu'ont pris le monde du travail et le monde de l'économie, qui désormais fusionnent, sous la coupe des actionnaires qui en veulent toujours plus, je remets ici en ligne, en attendant mon Foucault (03 novembre 2009), cette note, publiée jadis sur mon blog défunt, à propos de ce petit livre, léger, aéré, et aux prétentions fort toute limitées, parue en 2004. Est-il encore utile de préciser que ce pamphlet est paru non sans déclencher un tollé, notamment outre-atlantique. Or, qu'est-ce qu'on a dit de ce livre ? Tout et surtout n’importe quoi, mais précisément que l'essai de Corinne Maier dressait un constat sombre et amer sur les rapports entreprise-salariés, sans proposer de remède. La seule question que je me pose ici, c’est existe-t-il le moindre remède contre ce type-là de gangrène ? Surtout lorsqu'on sait que depuis la crise, rien n'a changé, si ce n'est de nom...
A noter : deux excellents documentaires ont été diffusés à la télévision récemment : La Mise à mort du travail sur France 3, et Moi, et ma banque sur Arte. Un signal d'alarme fort (qui en dit long sur l'état de notre société économiquement liberticide au bord de la crise de nerfs.)
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En 2004, Corinne Maier publie un "ouvrage-bombe" : Bonjour paresse1. Une vraie référence pour tous ceux qui veulent sauver leur avenir de la fin imminente de notre société consumériste en plein déclin. Dans le même genre, on peut trouver le livre d’Eric Albert, Pourquoi j'irais travailler ? Phénomène important, Bonjour Paresse a trouvé un public. Son public ! Tous ces cadres et ces salariés désenchantés par leurs conditions de travail, par l’ascenseur social en panne, par les salaires bloqués depuis des années. Désenchantés en effet, par cette nouvelle absurdité du fonctionnement de l'entreprise et de l'économie. Et ce qui est absolument formidable dans ce livre, c’est qu’elle se prête à dire tout haut, ce que beaucoup font déjà tout bas : elle prône une attitude simple et terrible : « la paresse », la fameuse philosophie de "l'exit" que Albert O. Hirschman développait déjà dans Exit, voice, loyalty.

Ceux qui souffrent au travail, ceux qui ont le sentiment d'être manipulés ou frustrés : entrez en révolte ! Vite ! Maintenant ! Tout se joue là, dans votre entreprise ! Constat clair et simple. Où va-t-on ? Est-ce donc la seule sortie de secours possible ? Facile de gueuler, on rétorque à l'auteure, mais que proposez-vous de concret ? A cela Corinne Maier, répondant sur un plateau à la fille de Lelouch, dit qu’il n’existe pas de critique constructive, c’est de l’hypocrisie. Il n’existe que la critique. Surtout devant un tel phénomène d’urgence. Et depuis, cela n'a fait qu'empirer. (Prenons par exemple cette vague de suicides qui sème, récemment, le trouble dans toutes les grandes entrerprises françaises.) Après tout, son constat, personne ne saurait l'ignorer, pose un problème accablant : les cadres ressentent aujourd'hui un vrai malaise dans leur entreprise respective. A tort ou à raison ? Quoi qu’il arrive, durant toute notre jeunesse, on nous avait promis une issue correcte à notre condition sociale et économique, si l'on travaillait, à l'école comme à l'entreprise, si l'on transpirait. Or, il ne s’agit plus désormais de transpirer, semble-t-il, mais de respirer ! Respirer surtout depuis que les exigences de l'entreprise sont devenues intolérables. Hier, le travail pouvait être libérateur. C’est sa réelle vocation malgré son étymologie latine tripalium, torture, aujourd'hui le travail et le lieu du travail deviennent violents, stressants pour tout le monde, employés et cadres confondus ; stress et violence dans l’entreprise qui considère de façon très perverse les individus comme des maillons du système parfaitement interchangeables.

La limite de cet ouvrage se trouve dans la solution même proposée par son auteur, devenue, depuis ces dernières années, quasi impraticable dans beaucoup d’entreprises privées qui sont fortes en licenciements abusifs et nocifs. Peut-être, pourrions-nous dire, que seule la fonction publique pourrait être le lieu propice et réel de mise à l’épreuve d’une telle solution, - les syndicats restent suffisament forts pour protéger les salariés ! Alors en faire le moins possible ou tout quitter ? Pour Corinne Maier, en faire le moins possible serait LA solution ! En faire le moins possible afin de bloquer le système, et de le rendre impraticable. Elle le dit elle-même, c’est une solution intermédiaire, quand ça ne marchera plus, il faudra bien inventer autre chose !
Oui ! Mais voilà ! Corinne Maier utilise Hegel et Marx d'une main un peu légère, et omet, ou feint d'omettre que le travail, comme les relations humaines, s'est toujours fondé jusqu'ici, sur une relation dialectique du maître et du valet. Pis encore, ça n'est pas l'homme qui tournera la page de l'histoire, mais l'histoire elle-même. L'homme n'étant qu'un moyen au service d'une fin supérieure.

Certains lui contestent que conduire le système à une telle implosion, ce serait la solution la plus douloureuse pour l'individu. (Hirschman) Et pourtant, c’est déjà ce que font un grand nombre de travailleurs, lassés par le manque de reconnaissance de la part de leur entreprise, lassés par des salaires presque insignifiants par rapport à leur savoir faire et leurs diplômes, etc. Un très grand nombres de salariés, et nous en connaissons tous, font le minimum « syndical » attendant impatiemment le week-end, les vacances, souffrants dans leur coin qu’aucun gouvernement politique digne de ce nom, ne cherche à redéfinir le moindre cadre relationnel dans l'entreprise, ce qui permettrait à terme un meilleur équilibre, entre patronat et salariat, ne cherche à redéfinir les politiques du marché, de l’emploi, de l’enseignement. Bref, que l’on sorte de cette crise par le haut. Malheureusement, les presque 300 000 exemplaires (toutes éditions confondues) écoulés de ce livre, n’ont toujours pas permis une réelle prise de conscience des gouvernements et chefs d’entreprise. Pourquoi ? Est-ce donc les inconséquences du clivage gauche-droite qui se refilent le bébé, laissant ainsi le désastre s'installer durablement, la veulerie des entreprises, et surtout des actionnaires, qui surfent sur une tendance mondiale : la crise, récupérant celle-ci à coup d'intox, réduire les salariés à des niveaux de plus en plus bas, opérant dans l'ombre en faisant cyniquement du chantage à l'emploi ? La tyrannie du marché étant de plus en plus forte, de plus en plus flagrante, on pourrait aisément comprendre que le plan Maier ne puisse raisonnablement fonctionner ! Ou, est-ce les grèves à rallonge, les jappements des syndiqués de la SNCF et de la RATP qui n'ont certes pas eu raison de ce qui sévit sur le marché du travail, mais des usagers mêmes. Le marasme est grand, et peut-être sommes-nous là entrain de toucher le fond !! Et pourtant, on creuse toujours...
Ce que l’on peut craindre aussi, c'est que le travail se réduisant à des secteurs économiques de plus en plus étroits, deviennent demain, pour nous, pour nos enfants, de plus en plus rébarbatifs, asservissants, inhumains...
Mais précisément, ce livre nous amène à un autre constat flagrant : soyons paresseux par réaction contre le « mal-boulot », le « mal-emploi », la déconsidération flagrante de l’employé. Ce n’est pas un livre qui fait l’apologie de la paresse, malgré ce que l’on ait pu en penser, mais un livre qui, au contraire, crie son envie irrésistible de travailler, et de travailler dans de bonnes conditions ! Produit de la génération 69, Corinne Maier connaît tous les bienfaits du travail, et précisément son effet libérateur. « La méditation qui prépare et obtient pour le besoin particularisé un moyen également particularisé, c’est le travail »2.

L’organisation capitaliste du travail, la dévalorisation d’une valeur porteuse d’humanité au profit de quelques gains à court terme… Tout ça est certes bien pathétique...
(Texte établi à partir de Bonjour paresse de Corinne Maier, Ed. Michalon, 2004.)
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07:22 Publié dans Philosophie, Politique, Société | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : corinne maier, bonjour paresse, travail, capital, économie, société industrielle


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