31 octobre 2009
Les Enfants de Babel, 6 : John Brunner, une histoire secrète du vingt-et-unième siècle
« Nous appelons ’’plateau’’ toute multiplicité connectable avec d’autres par tiges souterraines superficielles, de manière à former et étendre un rhizome[1]. » (Gilles Deleuze et Félix Guattari, Capitalisme et schizophrénie, tome 2 : Mille plateaux, Ed. de Minuit, 1980, p. 33).
Rappel : Les Enfants de Babel, 1 : Dan Simmons et Wes Craven
Les Enfants de Babel, 2 : Impérialisme et terreur, Roland C. Wagner et Johan Heliot
Les Enfants de Babel, 3 : Mondes incompressibles, James Blish, et Laurent Queyssi
Les Enfants de Babel, 4 : Transfictions, Kim Newman et Francis Berthelot
Les Enfants de Babel, 5 : Autopsie de la Machine, Greg Egan
Pendant longtemps, on a classé la littérature d’anticipation comme une sous-littérature, avant que celle-ci ne passe, non seulement, à cause de la déliquescence dans laquelle s’est progressivement enfermée la littérature générale, incapable de s’élever au-delà d’une écriture sans relief et sans réel représentant moderne d’une mouvance qui nous sortirait de l’écriture et de la littérature du dimanche, de sous-genre à genre total. La raison de cela est très simple. Avec Maurice G. Dantec ou Michel Houellebecq on s’en est aperçu, courant années 2000, et rétroactivement toutes les excellentes œuvres parues durant la seconde moitié du vingtième siècle, la SF ne décrit pas (ou plus) le futur, mes chères bonnes âmes, elle décrit notre présent dans sa plus cruelle réalité.
Je prends par exemple l’œuvre majeure de John Brunner Tous à Zanzibar. Ce qui choque alors, c’est l’actualité de ce roman, son entière dévotion à un présent total, réaliste, contemporain.
Ce qui choque lorsqu’on observe le monde occidental de ce début de 21ème siècle, c’est sa passivité, son conformisme, sa tranquillité, sa sérénité artificielle, toute entière fidèle à son bien-être et sa consommation quotidienne. Comme dans le Stalag, où il était interdit moralement de parler de la mort, de la nourriture, ou d’une vie qui aurait eu lieu avant ces terribles camps (voir à ce propos Le devoir de mémoire de Primo Levi), on ne doit pas trop déprimer nos contemporains, il ne faut surtout pas parler de l’époque, que décrit d'ailleurs John Brunner avec une acuité sans égale, sans revenir sur soi, sa famille, son indigence. Voilà pourquoi des livres sans substance, traitant de la télé-réalité, de sa famille de trisomiques, de son bébé etc. sont les coqueluches du moment. Et que fait-on de nos peurs, certes refoulées dans notre inconscient collectif ? De ce pacte sino-soviétique fort probable qui risque de notablement changer la donne ? C’est ce dont parle Brunner : la guerre en Chine, la surpopulation, la violence urbaine qui l’accompagne, les drogues, le conditionnement des esprits par les Etats et les grandes corporations. Terrorisme, pollution, recherches génétiques, dont la politique eugéniste des Etats a plutôt intérêt à être intelligemment géré si l’on ne veut pas courir à une catastrophe, tout y est !
*
Sur cette planète si proche de nous en termes scientifiques et techniques, mais aussi en ce qui concerne l’année (2010), toutes les peurs les plus irrationnelles, émeutes raciales, terrorisme, citoyens ordinaires (les « muckers ») qui soudain, ne supportant plus la pression et le monde qui les entoure, se mettent à tuer au hasard, jusqu’à ce que la police les abatte, les êtres vivants génétiquement modifiés etc., sont présents comme pour nous rappeler que la jungle que nous avons voulu fuir en créant la corps social, s'est reproduite de manière plus subtile et plus effrayante encore. La SF, comme les mythes grecs, nous parle de nous. Elle nous projette dans un futur onirique, allégorique pour nous dresser un tableau (supportable !) de la modernité. Elle donne à voir, rend visible le sombre tableau contemporain de notre misère, de nos sociétés les plus décadentes. Elle vomit un panorama dérangeant, de notre nature humaine, que l’on peut si difficilement chasser.

Comme Houellebecq qui prédit, avec certainement beaucoup de justesse à mon sens, que l’Islam, en bon tigre de papier, s’écroulera d’ici cinquante ans, John Brunner nous décrit un monde ou l’Union soviétique aurait été rayée de la carte géopolitique depuis longtemps, et où la Chine aurait émergée avec des Etats Unis toujours aussi déliquescents qui se chercheraient un nouvel ennemi, ce qui leur permettrait de persévérer dans leur vision binaire du monde, et de projeter leur névrose… (Aujourd'hui, qui croit encore que les Etats-Unis sont le pays de la liberté ?)
Je voudrais dire que tout le génie de la littérature de science fiction est là. Que notre monde aseptisé, endolori, solipsiste devrait allait se nourrir dans ce genre de haute qualité, au lieu de reproduire, bien souvent, avec une indigence molle, ce que la littérature française produit, sur un ton si monotone. Je vois aussi, par-ci par-là, qu'on raconte sa misérable vie de raté. Que pourrais-je dire à ces gens, si ce n’est d’arrêter de céder au dictat du moment, en se repliant faiblement sur son nombril de cloporte, et de se jeter dans le bain de l’époque contemporaine, de se battre une bonne fois pour toutes contre les vrais problèmes, au lieu, sans cesse, de s’en prendre aux moulins à vents, des combats bien risibles, bien confortables, pour les aigris du bulbe qui n’ont plus rien à faire, tout entiers livrés à l’ennui et au divertissement de ce début de millénaire.
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04 octobre 2008
Le roman rock, une révolte des formes
Le roman rock. On pourrait croire à un mariage en blanc, que seuls quelques illuminés auraient choisi de célébrer. Pourtant, si le rock a longtemps fait mauvaise presse, expression de la révolte, caractères subversifs, provocations gratuites, l’esprit rock a très tôt irrigué un grand nombre de joyaux de la littérature du XXème.
L’esprit rock peut être vécu de plusieurs manières. Certains le vivent au quotidien. Tout est rock’n’roll chez eux : fringues, attitude, langage. Le rock imprègne leur personnalité et leur vie. (« Je n’ai jamais écrit sans écouter du rock à fond la caisse ! » confie Yann Moix) D’autres limitent le rock à leur écriture.
Pourtant, dans bon nombre d’esprit le mariage rock / littérature semble difficilement possible. D’abord, parce que le rock n’a rien d’académique. Comment la littérature pourrait-elle être ramenée au rock qui est, depuis ses débuts, un art du spectacle, où paroles et musique sont plus prétextes aux jeux de scènes débridés, à une mise en scène de l’excès, de la frustration qu’à un exercice de style littéraire. Qui plus est, comment nier qu’à l’inverse du roman, le rock est surtout un art de l’image au sens propre du terme. Difficile donc, de marier roman et rock, sans transformer nos théories esthétiques habituelles. Pour enfoncer le clou, à l’inverse du genre littéraire, le rock est un art de l’instant. Il sert à peine à « tester les limites du réel » comme aimait le dire Jim Morrison.
Et pourtant, une grande partie des grands romanciers d’aujourd’hui ont été taillés dans le rock. Alors qu’est-ce qui s’est passé ? D’abord, ce sont des écrivains qui ont influencé directement des musiciens rocks. Premier exemple : Aldous Huxley qui voit le titre de son livre sur la drogue The doors of perception, emprunté par le célèbre groupe de Jim Morrison. Mais c’est aussi le cas des poèmes de William Blake qui ont inspiré Bob Dylan ou récemment Patti Smith ; autre exemple, les cut-up de Burroughs inspirent toujours un grand nombre de musiciens. A l’inverse, le rock s’est mis à façonner le roman contemporain. Normal, de plus en plus fabriqué par une nouvelle génération, née dans les années 50-60, comment pourrait-il en être autrement ? (« Ma littérature a été influencée par tout ce que mon cerveau a emmagasiné depuis ma naissance, et peut-être même avant. Musique, littérature, politique, métaphysique, sexe, drogues, guerres, sciences, comment aurais-je pu vivre à l’abri de ce monde ? Qui est à l’abri ? » dixit Maurice G. Dantec l’un des grands représentants du cyber punk, et amateur impénitent de rock’n’roll.)
Méfions-nous alors des critiques, allant trop vite en besogne, qui s’empressent d’enterrer cette vague de romanciers, taxant leurs romans de la curieuse étiquette de post-moderne. L’innovation est telle, bien sûr, que l’on rencontre les pro et les anti qui accusent, bien souvent, en oubliant de dépassionner le débat. Disons-le : le rock, c’est d’abord un état d’esprit : l’esprit d’une révolte. Contre les parents, les normes sociales, l’establishment, etc. C’est la mise à mort des académismes, ou d’une certaine morale puritaine. C’est une musique, un style qui appartient à des individus en rupture de ban, qui se prévalent de leur « non-appartenance ». Alors, lorsque Greil Marcus introduit le rock à l’université, on l’accuse illico presto de le dénaturer, de l’ôter de la rue où il est né et où il tire sa légitimité. Propos bien réducteurs lorsqu’on considère le travail de l’auteur américain qui consiste surtout à montrer « comment on passe d’un point à un autre ; comment ce qu’il y a de suggestif dans une œuvre conduit l’auditeur, le lecteur, le spectateur en un autre endroit où il commence à voir le monde différemment, où ce qui est cesse de l’être, où ce qui est clair ne l’est plus, où le champ du possible n’est plus fixé. » (Magazine littéraire n°404) Alors, si pour la plupart d’entre nous les recueils de poèmes/chansons de Jim Morrisson ou de John Lennon s’évaporent dans un lointain que l’on considère comme révolue, il faut bien reconnaître que les œuvres qui font référence au rock, bien souvent à Jim Morrisson lui-même sont légions. Force est de constater que dans ces livres la musique est omniprésente, que les histoires se déroulent assez souvent dans des milieux rocks, hards ou punks, et à l’image des romans de l’auteur nippon Murakami Ryû, ou de la prose de l’américain Denis Johnson par exemple, la vision apocalyptique du monde moderne, la violence ahurissante qui est insufflée dans les descriptions comme dans l’écriture, traduisent bien cette réelle déconnexion, ce réel désaveu d’une littérature convenue, c-à-d bon chic bon genre. On admettra alors, malgré ses récentes déclarations (Technickart n°61) que Virginie Despentes a tout de l’écrivain rock, version trash. De Baise-moi, en passant par Les chiennes savantes et aujourd’hui Teen spirit, Virginie Despentes écrit selon des critères de l’école américaine : découpage cinématographique de l’action, un débraillé volontaire de la syntaxe et du vocabulaire. On la voit marcher dans le sillage de l’un de ses prédécesseurs, l’incontournable auteur de 37°2 le matin, à savoir Philippe Djian. Dans un registre similaire, on pourrait classer Vincent Ravalec qui se pose comme l’écrivain de la déglingue, des marginaux, des drogués en manque. Dans presque tous ses livres, on croise de petits délinquants, des prostituées. On vit les ratages, ou les plans galères, la misère sexuelle, la zone. Le roman rock se fabrique souvent de ce langage réaliste et cru, que Ravalec emploie pour marier le drame et l’humour, et se faire le porte-parole d’une société malade.
« …dans chaque génération il y a quelques âmes, appelez-les chanceuses ou maudites, qui sont tout simplement nées sans appartenance, qui viennent au monde à demi détachées, sans liens très forts avec une famille ou un lieu, une nation, une race… » écrit Salman Rushdie. C’est le cas de Bukowski qui est sûrement l’écrivain le plus rock de la beat génération dans les années 60. Et même si le dirty old man n’a pas les Stones ou Sex Pistols pour références musicales, mais plutôt Wagner, Mahler, Brahms ou Beethoven, ce qui tombe de ses mains salies par le foutre, l’alcool, la drogue n’est pas des plus jolies : violence, misère, sentiments déviants, tout y passe, et nous avec ! Dans tous ses livres sans exception, la moulinette du cynisme est en marche. Et elle est associée au vitriol ; il nous dessert des histoires aussi infectes qu’authentiques. Charles Bukowski a l’art et la manière de ne rien enjoliver, de ne rien dissimuler. Pas de doute : on peut lui coller l’étiquette d’écrivain 100% rock ! C’est l’auteur phare de toute une génération de lo(o)sers. Pierre de lance d’une jeunesse qui refuse le fascisme des codes académiques. « Chaque génération est une nouvelle nation » disait Jefferson. Avec elles, leurs auteurs emblématiques. De la Woodstock Nation, à la génération punk, en passant une décennie plus tard, par la grunge génération, aucun doute, le rock imprègne de sa patte noire notre littérature de la fin XXème, et du début XXIème avec des auteurs et des textes aussi sérieux qu’incontournables. C’est au tour aujourd’hui, de la musique techno de débarquer sur la scène littéraire pour un mariage dans un univers débridé, entre sons électroniques et mots. Culture numérique, défonce, dérive des sens, les formes sont revues et corrigées, revisitées ou ré-explorées sous l’angle des images et des sons. Ecriture électrique, télescopage des références culturelles, le roman contemporain oscille entre verlan et langue populaire, images, flux sonores, satire sociale, affirmation de soi, révolution des codes et des principes.
Et même s’il existe effectivement aujourd’hui une sorte de récupération du rock (« ça me fait chier que le rock entre dans la culture officielle » dixit Arnaud Michniak) le choc des mots, le poids des idées continuent leur route sur les traces d’un paradis perdu, loin de l’Occident qui bascule dans la culture marchande. Certes, Virginie Despentes vise juste quand elle déclare : « De l’esprit de subversion du punk, rien n’est resté ». Sûr que, dans le même sillage, de l’esprit du rock, ne demeure aujourd’hui que « le clinquant, la drogue, l’imagerie », Arnaud Michniak. Mais de l’empire de la marchandise, de la balise des normes, certains auteurs savent tirer leur épingle du jeu, avec une honnêteté et un talent sans précédent. C’est le cas de Bret Easton Ellis, de William T. Vollmann, d’Irvine Welsh : auteurs de génération aux œuvres cultes, ils nous ont livré des fictions qui sont à l’image d’un certain rock. Speedé, macabre, virtuose. Ils fustigent les cadres sup déglingués, shootés à mort, lancés dans la course au fric, ou décrivent aussi le chômage, les cuites, les bastons, l’héro, les corps mangés par la drogue et ses hallucinations. Bien sûr, rien à voir avec ce que redoute Moix, à savoir : « le côté bâclé de la littérature qui se croit rock, ni le côté artificiel des écrivains qui font de la véritable littérature en citant le rock, comme le feraient des universitaires. La vraie littérature rock, c’est AC/DC qui, avec trois accords seulement, parvient à dispenser des solos différents ; ils sont réduits à ce qu’ils savent faire. » Surtout pas de paillettes, pas de pacotille. Deux trois névroses, une écriture, et l’œil aux tripes. L’étiquette du rock, c’est cette culture révolutionnaire, jeune, déterminée, décidée à changer le monde, pour le rendre à son image. Révolution générationnelle qui vomit les références passées, qui détruit les idoles, et s’imprègnent des troubles de la civilisation : la littérature rock infiltre tous les genres jusqu’à la SF ou le polar. Normal ! Le rock est une culture de masse !
Décidément, le rock n’est pas mort. Mais le roman non plus…
Bibliographie indicative :
Greil Marcus : Lispick traces, Allia 1998, Mystery Train, Allia 2001
Nick Tosches : Country, les racines du rock’n’roll, Allia 2000, Confessions d’un chasseur d’opium, Allia 2001
Lester Bangs, Psychotic, Reactions et autres carburateurs flingués, Tristram 1987
Laurent Chalumeau, Fuck, Grasset 1987
Christian Eudeline, Nos années punk, Denoël 2002
Leonard Cohen, Les perdants magnifiques, Bourgois 1972
Romans :
Charles Bukowski, Contes de la folie ordinaire, Women, Je t’aime Albert, Le livre de poche
Virginie Despentes, Baise-moi, Les chiennes savantes, Les jolies choses, J’ai lu
Philippe Djian, 37,2°, le matin, Zone érogène, Maudit manège, J’ai lu
Michel Houellebecq, Les particules élémentaires, J’ai lu
Bret Easton Ellis, American psycho, Points Seuil
Irvine Welsh, Trainspotting, Points Seuil
Murakami Ryû, Bleu presque transparent, Laffont, Les bébés de la consigne automatique, Picquier
Murakami Haruki, L’éléphant s’évapore, Chroniques de l’oiseau à ressort, Seuil
Yann Moix, Les cimetières sous les champs des fleurs, Jubilations vers le ciel, Le livre de poche
(Article paru dans La Presse Littéraire, n° 16, sept-oct-nov 2008.)
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19 janvier 2008
J’ai vu Dantec tomber comme l’éclair : à propos de Grande Jonction

« Le monde lui donna raison. Et l'emporta dans la tombe par la même occasion. »
Maurice G. Dantec, Grande jonction
Le précédent roman de Maurice G. Dantec paraît en livre de poche. J’en profite pour publier, dans ces pages, les notes prises lors d’une laborieuse mais constructive lecture de ce Grande jonction, qui, faute de changer la nouvelle donne avec le précédent, Cosmos incorporated, est venu, il me semble, l’empirer.
Petit mise au point qui pourrait se vouloir préliminaire : Maurice G. Dantec avec ce nouvel ouvrage est revenu au roman. Celui qu’il avait eu montre de délaisser avec la dernière partie du somptueux Villa vortex, hélas ratée, et le très indigeste Cosmos incorporated, si l’on tentait, par je ne saurais quel tour de force, de considérer ce magma informe, cette irradiation techno-mystique comme une fiction.
Maurice G. Dantec : écrivain rock, écrivain culte, cyber-auteur, romancier de destruction massive, fou délirant, chrétien déviant, punk-anarcho-réactionnaire. Tous les sobriquets semblent bons pour étiqueter une plume de toute première catégorie. Tout semble faire mouche pour cataloguer un écrivain qui, à la mesure de ses maîtres, Duns Scott, Saint Thomas d’Aquin, Frédéric Nietzsche, Ernest Hello, Joseph de Maistre, Léon Bloy, pense, et dialectise avec le monde et ses éléments.
En 1993, il avait publié La sirène rouge, en 1996, Les racines du mal, en 2000, Le théâtre des opérations, 2003, Villa vortex. Et Dantec s’est mis à être de plus en plus seul. Cette solitude, il la doit à une exigence de fer, et des textes de plus en plus hermétiques, opaques, et trop souvent, il me faut bien le dire : creux.
A lire ce roman de 775 pages, on ne peut se dire qu’une seule chose : que nous sommes arrivés à un terme ;
la fin d’un cycle. La conclusion presque liquidée d’une partie qui semble, d’ors et déjà, perdue. Et dans le maelström d’une écriture bouillonnante, christique, infernale, on retrouve toute la logorrhée pompière et parfois pompeuse d’un écrivain qui n’accepte plus le seul jeu du récit, récit romanesque, débordant souvent, bien trop souvent, dans le méta-récit, sur une réflexion à rebours dans le cœur même des textes des pères de l’église. Le souffle y est. L’œuvre est transcendée. Hallucinée. Et puis disjonctée. Gâtée. Décoiffée. C’est en 1996, j’atteste, j’y étais, que les lecteurs subissent pour la première fois la nausée. Cette nausée, c’est la nausée des guerres, des kilos et kilos de tripes, des morceaux de viande humaine qui partent en fumée. C’est la nausée des camps de la mort. C’est la nausée des meurtres en série, et des sociétés post-industrielles. Cette nausée, nous en vivons les derniers assauts avec Grande jonction, nous en vivons les assauts avec stupeur, et jusqu’à l’évanouissement.
C’est vrai qu’il n’est plus très facile aujourd’hui d’écrire de la littérature. Sa mort annoncée au commencement du vingtième siècle avec L.-F. Céline, interdit à tout écrivain désormais de concilier le roman avec le destin du monde. Le vrai est le tout, disait Hegel. Il semble que dans les décombres d’un siècle qui s’annonce, le tout soit le vrai : tout comme tout et n’importe quoi. Dantec a compris, depuis bien longtemps, ce signe des temps. Grande jonction, comme le précédent, est cette tentative de remède portée contre la gangrène littéraire. Le vide, presque abyssal, qui inonde les devantures de librairie, ces galeries mortifères, cette agitation signe abscons des bruits et des fureurs des rentrées littéraires, il semble que Dantec cherche à en dynamiter l’essence, perdue au fond même de son existence, par une prose traversée de fulgurances et de néant. Et pourtant Dantec est mort. A l’effigie du dernier vide creusé.
Suite à une lecture effrénée de Nietzsche, qui prétendrait que cela sonne comme paradoxale, il suffit de relire le philologue allemand pour comprendre combien il était aliéné au message du Christ, Dantec s’est tourné vers la lumière du christianisme. Et Dantec s’est éteint à ce moment-là. Car Dantec ne peut pas être ce premier nouvel homme. Il peut bien disserter derrière Duns Scott, voir par exemple les pages 353-355. Il a tout à fait le droit d’essayer d’en découdre avec le conflit entre l’Un et le Multiple. Je le dis solennellement ici, le vide de notre postmodernité, il le remplit, ou plutôt il l’aggrave, par son propre vide suprême. Dantec ne peut être que cet homme d’après Dieu.
La fin du Grand Ecrivain est concomitante avec la fin de la Grande littérature. Sa fin tragique appelle à des « recommencements » nauséabonds. L’écrivain dans ce pays ne peut plus écrire de la littérature. L’esprit romanesque n’a plus ce pouvoir ni cette force. Il nous faut donc biaiser. Explorer de nouveaux chemins. Sombrer dans de nouveaux abysses. Exploiter des formes transgressives. Les formes des « sous-genres ». En ce sens, Dantec a compris. Le polar technologique et le roman de Science-fiction sont le matériau propre à sa prose-monde. S’il était mort avec Villa vortex, on n’aurait pu seulement parler de l’implacable génie d’un écrivain qui avait arraché à son ombre, le Grand hiver d’un monde qui a peur du mal irréversible qu’il a lui-même fabriqué et qui l’engloutit progressivement dans un néant inéluctable.
Car, bien sûr, de polar ou de SF, il n’y a que prétexte. Et Grande jonction est ce prétexte. Le travail de Dantec est un travail sur le logos, le langage, langage des machines, et l’être. Dieu. Dieu-homme. Dieu-machine. Machines-dieux. Le langage des machines ce sont les nombres. La bête est un nombre. Mais Dieu n’est pas un nombre. Ce sera tout le combat donc de Dieu et de la bête. Le Mal est au centre des machines. A moins qu’il ne soit au centre de l’« empire humain ». Empire qui sombre au sein d’un nouvel empire : celui des machines. Grande jonction est donc ce moment de jonction entre le chemin vers Dieu, et l’arraisonnement de l’empire humain par l’antéchrist. Avec au centre : le verbe. Au commencement était le verbe. Donc la Raison.
Et c’est là où, par ce long chemin quelque peu métaphorique, je souhaitais en venir. Le verbe, cette incarnation incandescente, au centre même de la prose de Dantec, atténue, atomise le style. Les qualités romanesques de ce roman-monstre déclinent à mesure qu’un épais brouillard de dialectique métaphysico-mystique s’empare de la narration qui, au fil de la plume de l’écrivain, semble se faire prétexte. Prétexte d’un roman pour continuer ce qui fut commencé avec le précédent : la conversion christique de Dantec. Le monde qu’il nous décrit, paysages d’apocalypse et de désolation, est un monde saisissant, réaliste, qu’on aurait tort de rejeter dans l’abstraction. C'est le notre. Les métamorphoses du langage, et les lumières théologiques sont la force même du récit qui est justement le grand travail de déconstruction de ce monde où la dépravation d’une époque se mêle au temps de la fin. Gunther Anders en a magnifiquement parlé dans un petit ouvrage intitulé justement : Le temps de la fin. Imprégné de la lecture de Anders, Deleuze, Adorno, Steiner, la réflexion de Dantec est une méta-critique ontologique de la machinerie et de la fin de l’homme. Je vous renvoie à mon texte sur Cosmos incorporated. Grande jonction continue d’explorer le monde des machines. La problématique de l’Un. La question du corps et de l’âme. De l’individu et de l’infini. Du verbe et de l’être. De l’être comme verbe.
Cela suffit-il a faire d’un roman un grand roman ? La question ne trouvera aucune réponse dogmatique. Il n’existe guère de réponse unique. Mais autant de réponse que de romans de ce genre. Dantec ne s’intéresse plus au roman ; il s’intéresse à la pensée. Et parce qu’il s’intéresse à la pensée, il délaisse le roman. Et par-là, le roman qui se voulait une lecture de la Sainte-Trinité est un échec. Il est là, pathétique, à tourbillonner entre le bien et le mal. Son encre bouillonne. Il cherche les hauteurs vertigineuses. Se trouve un souci des détails lorsqu’il décrit notre monde dans son délire science fictionnelle comme prétexte à la lecture au microscope électronique du monde-machine dans lequel nous vivons désormais. Il réinvente le terrorisme « électronique » dans des assonances nouvelles. Mais sa langue est en déperdition. Il n’y a pas de grandeur. Les digressions, nombreuses, cassent trop souvent le rythme du texte. Et on perd l’intérêt romanesque quand on ne se perd pas tout court…
Nous sommes envahis, rongés par cette vocation gangreneuse, littéralement meurtrière du génie romanesque de l’auteur. A peine crevée, la fragile écorce du récit s’échoue dans un ouvrage hybride, somptueux et chaotique, vertigineusement éloquente, et faute d'une maturité achevée sûrement sur le plan philosophique et théologique, abyssalement déroutante car, trop souvent creuse.
Dantec est mort comme il avait commencé, scellé dans un grand destin littéraire de la post-littérature. Nous avançons à présent dans le vide. Car il n’est pas facile de suivre les traces de l’auteur. Marche-t-il trop vite ? S’égare-t-il pour mieux se retrouver ? Dantec se perd dans la glose. Et sa littérature qui veut appréhender par sa pensée dialectique le destin du monde, s’égare dans son propre destin brisé.
A propos de Cosmos incorporated :
Mega-machine(s) 1ère partie
Mega-Machine(s) 2ème partie
00:15 Publié dans Ecrivains, Horreurs de l'histoire, La fin des idoles, Littérature, Philosopher à coups de marteau, Politique, Punk, Réflexions post-métaphysiques, Rock, Science, Société | Lien permanent | Commentaires (9) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Maurice G. Dantec, Grande Jonction
15 février 2006
Maurice G. Dantec : Megamachine(s) 2ème partie

Le « pitch »
Tout débute à quelques années de nous : en 2057. Un grand Djihad a dévasté le monde à présent dominé aux deux tiers par l’UMHU[18], et dont le troisième tiers, l’Europe, est sous le joug de la Charia. L'UMHU est un appareil que l'on pourrait qualifier d'onucratique, dont l'omnipotence rappelle Le meilleur des mondes[19] de Huxley, ou 1984[20] d'Orwell : visez la devise : Un monde pour tous. Un dieu pour chacun. Univers humain uni[21]. C'est la guerre des mondes, ou de deux mondes, dans la droite ligne de ce que prophétise Samuel P. Huntington[22] qui annonce un choc des civilisations à venir dans un monde devenu à la fois multipolaire et multicivilisationnelle et où les techniques et la mondialisation ont pour conséquence le fait que chaque civilisation se trouve désormais confrontée à l’ensemble des autres civilisations. Choc des civilisations pour Maurice G. Dantec dans laquelle deux tyrannies s'opposent, entre théocratie coranique et relativisme absolu. Sa vision balaye cette bipolarité du monde, et s’attache à mettre en lumière les rapports binaires entre les nations, pour dénoncer un totalitarisme étendu à l'ensemble du globe terrestre ; en 2057, les religions sont interdites car elles sont dites « intolérantes ».
Pour échapper à ce véritable enfer terrestre, cette époque des catacombes techno-spirituelles, seules les colonies spatiales restent une valeur sûre. Mais il faut encore obtenir son billet pour un vol à bord de l'une des fusées, sorte d'antiquités du 20ème siècle, qui nous permettent d'échapper à cet unimonde inhumain. Un « monde matriciel, terminal et glaciaire, de l’UMHU »[23].C'est ce que fera en tous cas Sergueï Diego Dimitrievitch Plotkine quittant la terre pour Grande Jonction, un territoire indépendant que les économies de l'exil maintiennent en vie.
La cause réelle de son départ : accomplir une mission : tuer le maire de cette ville. Autant le dire, on reconnaît déjà là, la marque de fabrique « Dantec ».
Aussi afin de déjouer les détecteurs de mensonges très sophistiqués, la mémoire du personnage principal a été effacée , ce qui pousse sa personnalité, son individualité à se reconstituer à mesure qu’il élabore la stratégie de son crime, aidé par un processeur pirate surpuissant implanté dans son cerveau : Metatron. Une sorte d’ange cybernétique.
Cette nécessité de se reconstituer aidé par cette ordinateur va alors créer une défaillance dans le plan élaboré à la base. Le virus, Feu de la Parole divine, remet en cause l’identité et les buts du tueur à gages qui va échapper au déterminisme de sa mission.
Dans cet univers Orwellien, Gibsonien, on trouve des pistes multiples autour du devenir de notre propre monde : simulacre, trucage des identités, absence de mémoire, liberté de la machine et asservissement de l’homme, agrégation de tous dans l’unité de la machine, dualité âme-corps, saut de l’ange. Incorporé au cosmos, cosmos incorporé : le tout et les parties : l’univers global forme un monde où le hasard n’existe pas, où la nécessité fait loi, où les machines sont totales[24] : la grande folie du 21ème siècle rappelle naturellement les idéologies totalitaires qui ensanglantèrent l’histoire du siècle dernier. Un monde-machine qui libère les machines et met en esclavage les hommes[25]. Un monde dans lequel règne la « puissance du rationnel »[26]. Où la techno-science à remplacer la spiritualité. Où le calculable, la maîtrise des consciences et des éléments ont tout investit jusqu’au langage.
Bipolarité du monde
Là où Villa Vortex se voulait une critique radicale de notre polis contemporaine, notamment avec un brillant panorama du serial killer, et de la décadence de l'Europe à partir de la guerre de Bosnie-Herzégovine, jusqu'à son point ultime, la chute des tours en septembre 2001, Cosmos Incorporated est le roman d'un futur plus qu'entamé, un voyage initiatique et mystique, un panorama complet de la guerre des religions, des affrontements inter-éthniques qui secoueront selon Dantec le 21ème siècle, ― siècle qui sera spirituel ou qui ne sera pas ?
Les références théologiques et mystiques sont bien entendu nombreuses. Jusqu’à cette opposition entre deux mondes : la terre et Grande jonction, cette cité spatiale permettant d’échapper à l’enfer qu’est devenu la planète Terre. Doit-on rapprocher Grande jonction de la Cité de Dieu de Saint Augustin ? Ce père de l’église qui écrivait que dans ce monde se trouvent deux cités qui coexistent : la cité terrestre dont le principe est l'amour de soi allant jusqu'au mépris de Dieu et la cité céleste qui regroupe toutes les nations vivant sous la loi de Dieu et qui a pour principe l'amour de Dieu jusqu'au mépris de soi. Certes, pour Saint Augustin, si la cité terrestre est historique et donc contingente, la cité de Dieu pour sa part, a pour fin la paix dans la perfection, les malheurs humains n’étant alors que des épreuves et des châtiments qui nous préparent à l'éternité.
Cette référence théologique est très importante et se place au centre de l’œuvre. Elle rejoint la dualité âme-corps qui accompagne la quête initiatique du héros, et elle s’entérine dans le feu de la parole, le logos « qui ne s’articule que par delà le Bien et le Mal »[27].
Le monde de la surmachine
De la guerre des mondes, des religions, des ethnies, de l’arraisonnement des consciences ressort la Chute programmée, telle celle de cet androïde qui se déprogramme pour être baptisé, en comparaison avec tous ces hommes devenus des robots sans âme, ou pour le dire autrement, des hommes qui auraient dépassé l'humain. Plotkine est de ceux-là : mi-homme mi-machine, mais fiction complète : dans ce continent de la post-humanité la Métastructure, matrice omnipotente, contrôle tous les horizons, tous les hommes dont la perte d’identité est patente : « Un monde pour tous et un Dieu pour chacun »[28]. Dans ce monde du totalitarisme mou et du relativisme absolu, dans cette uniformité uniforme, (cela rappelle les pires moments de la démocratie, où toutes les têtes sont alignées sans espoir de hauteur, le relativisme étant devenu dominant !) on imagine que la machine et la globalisation du monde ont avalé les distinctions, les différences, les oppositions, et précisément ce qui rendait l’homme humain : une identité unique. Les machines sont à l’image de l’homme, à moins que ce ne soit l’inverse. L’homme se fait peu à peu à la machine : dépassement de l’homme par la machine, jusqu’à l’engloutissement total : « ce monde de la Dévolution générale, ce monde de machines et de trucages biopolitiques, ce monde de la police sanitaire mondiale indique aussi l’horizon de son dépassement »[29]. L’univers de Maurice G. Dantec rejoint celui de William Gibson dans Neuromancien[30], ses thèses celles de Günther Anders, ― qu’il ne manque d’ailleurs pas de citer ―, analysant dans Nous, Fils d’Eichmann[31] et De l’Obsolescence de l’Homme[32] le devenir-machinique de notre monde, cette ontologie négative qui souligne les risques que comporte cette interpénétration des êtres humains et de la machine ; que ce soit l’accélération du cycle production-distribution-consommation, que ce soit la bureaucratie ou la technocratie : « le tout est supérieur à la somme des parties » dit Günter Anders. Maurice G. Dantec abonde dans son sens : le sujet de la liberté a été inversé. Nous, êtres humains, ne sommes plus libres, ce sont à présent les machines qui le sont. Dans la droite ligne de Nietzsche, Anders considère que l’être-charnel-humain est lui condamné à l’infinie répétition de l’identique, aux prises d’une société malade dont les capacités d’accroissement des performances techniques semblent ne montrer aucune limite, alors que nos facultés de représentations demeurent pour leur part limitées. Une réflexion qui rejoint celle de Philip K. Dick dans certaines de ses nouvelles et de ses romans[33]. On notera également les références à la junk-ADN comme « la « matière sombre » de l’ontologie de la machine de la quatrième espèce ». [34] Junk-ADN ou comment la grande question métaphysique de la liberté humaine est d’emblée invalidée au profit d’un déterminisme absolu[35] : une des nombreuses pistes ouvertes par Maurice G. Dantec pour stigmatiser au sein de son récit le déterminisme social et biologique qui asservit l’ensemble de l’humanité.
Virtuel/réel : le monde du simulacre
Alors bien sûr, quand on s’attaque à un monde machinique, un homme-machine, on se doit de faire référence aux « faux-semblant » : « son identité n’était pas perdue, elle était truquée »[36]. Nous sommes là tout en bas de la caverne de Platon. Tout est faux. Tout est apparences. Il s’agit de se méfier du réel. Il s’agit de ne pas confondre le vrai et la réalité. Les deux doivent être distingués. « Rien, peut-être, n’était vrai. Mais plus probablement encore, tout sans doute n’était pas faux. C’était à peine moins angoissant. »[37] Evidemment, on enfonce des portes ouvertes, mais Dantec radicalise, en jouant constamment sur les consonances faux/vrai. Il fait surgir le règne des apparences, des illusions qui broient notre contemporanéité atrophiée : « Il est était plus faux encore que tous les faux mondes qui constituaient celui-ci. Plus faux que le faux, cela revêtait-il quelque sens ? »[38] L’imitation devient plus vraie que l’original. Par la programmation de la mémoire, l’émergence de l’intelligence artificielle, le réel est bousculé, tronqué. On peut même se demander dans ce jeu d’esprit si le réel est encore réel. Peut-on sortir de cette impasse nihiliste, ou devons-nous nous résigner à finir nos jours dans les décombres du réel ? Le désert du réel[39]. Le faux remplace le vrai, le vrai devient faux. Tous les repères sont brouillés. Par exemple cet être vivant, un chien, que Plotkine prend d’abord pour un vrai avant de réaliser que c’est un « cyberdog »[40]. Clin d’œil aux moutons électriques de Philip K. Dick. Bienvenue dans le règne de la « post-humanité ». Celle de l’avènement des biotechnologies. La post-humanité ou « l'utopisme messianique des technoprophètes. Pour ceux-ci, les robots vont se substituer à l'homme, qu'ils finiront par affranchir de son corps. En téléchargeant nos pensées sur des ordinateurs de plus en plus puissants, nous allons conquérir une sorte d'impassibilité et de perfection qui nous garantira l'immortalité ! En somme, l'homme deviendra une pure raison. »[41] Le désir fou d’éternité, ou le sombre règne de l’immortalité ? On retrouve là les pistes explorées par Michel Houellebecq récemment avec son dernier roman La possibilité d’une île[42]. Dans cette veine, Maurice G. Dantec dresse des machines un panorama sombre et pessimiste, presque apocalyptique. Ces machines qui ont ôté à l’homme toute humanité. Si ce n’est une sorte de « transhumanité » idéelle, une ère curieuse, où l’homme pourrait s’affranchir de toute matérialité corporelle. Parlons alors plutôt d’un Unimonde machine sans humains. Là où les hommes sont tous des êtres déterminés par la matrice. On touche au point ultime de la paranoïa absolue de Maurice G. Dantec, qui rappelle les travaux d’Asimov à propos des robots. La machine dominera-t-elle la conscience universelle de l’humanité dans un monde uni ou les humains auront perdu toute liberté et par là, toute identité ? Ou existe-t-il un contre-Monde, un monde à l’envers, envers du décor, sorte de porte de secours pour l’homme arraisonné par la matrice ?
La réponse, cet homme seul — le dernier homme —, Sergueï Plotkine, arrivant dans une ville pour tuer un autre homme, va nous la donner. Plotkine est un personnage re-fabriqué, re-programmé. Evidemment, il n’a plus de liberté. Tout est sous contrôle. Contrôle de la matrice. Contrôle de l’Etat ? Mais si l’homme semble condamné à l’enfer de la technologie, du progrès, de la domination du monde et de la psyché par la technique et les sciences, il reste néanmoins un point d’espoir : l’homme est une conscience. Voilà notre espérance : l’humain est une conscience qui est capable de s’arracher à sa détermination biologique ; à son aliénation à son programme génétique. L’homme est un fait biologique, certes. Mais pas que cela. Dans le monde-machine, ce retour à l’asservissement, au déterminisme peut être contrarié. Pour ce faire, il doit se dégager du « Monde-Boite de la machine »[43]. Si l’homme et la machine deviennent « UN », l’homme peut toutefois se sauver du règne de la machine. Se sauver de ce dépassement de son humanité. Dantec en est convaincu. Voilà l’objet de son roman : sauver l’homme d’un enfer annoncé. Voilà le grand projet de Cosmos incorporated : annoncer le pire et démontrer l’impossible.
Dans cette société du divertissement, de la consommation, du spectacle, Dantec a compris que le grand problème de l’humanité au 21ème siècle sera celui de son identité. Quel est le propre de l’homme ? Son appartenance à la chaîne des vivants. Une appartenance déjà trouble, obscure, mystérieuse. « On s’aperçoit que ni son code génétique, ni l’utilisation d’outils, ni un certain langage, ni les codes sociaux ne le singularisent absolument. »[44] Comment alors repenser l’identité ? Cette identité qui à elle seule fait la dignité humaine. Demain, qu’en sera-t-il de cette identité, diluée dans la masse, incapable de grandeur, absorbée par une technique performante mais déshumanisante ? Il est utile que l’homme questionne sa conscience morale pour qu’il ne se « trompe pas de dépassement »[45]. Entre trou noir, boite noire, futur noir, l’homme, pour rester humain, ne doit pas l’être.[46] Il doit devenir un ange. Voilà peut-être la clé !
Ange, Plotkine le deviendra. Suite à cette faille durant son odyssée dans cet univers abîmé. Suite à un « dérèglement », Plotkine se révèlera à lui-même, se laissera envahir par d’autres idées jusqu’à se donner une autre finalité à la mission qui lui a été confiée. Aussi découvrira-t-il progressivement le secret dont il fait partie.
Il pensait être venu à Grande jonction pour tuer un homme…
La fin de l’homme ou l’«antéchrist »
Dantec explore la disparition de l’homme, anéantit dans la désincarnation technique/homme qui ne forment plus qu’un seul monde. Il annonce la fin de l’homme, une fin toute prochaine[47] selon Dantec qui cherche à nous dire que la fin de la technique est elle-même, par conséquent, « presque » d’actualité. Un « anéantissement du sujet »[48] qui pose bien sûr des problèmes théologiques, politiques, philosophiques ou encore épistémologiques.
Mort de Dieu ou homme sans Dieu ? L’un est l’autre. Orphelin de Dieu, l’Homme se dirigerait semble-t-il vers son « après », ce qui ressemble d’ailleurs à un retour vers l’« avant », selon les mots mêmes de Dantec.
Tentative de lecture de l’Homme, l’homme-machine, l’homme-ange — quelque part entre Villiers de l'Isle-Adam et H.R. Giger.
Cette annonce de la fin de l’homme, Michel Foucault l’avait déjà proclamée dans Les mots et les choses[49]. Cette fin d’une « figure unifiée et souveraine du savoir »[50] préfigure celle plus empirique annoncée récemment par le philosophe américain Francis Fukuyama[51]. Ce dernier annonce la fin de l'homme, sur le plan scientifique, d’abord. C’est-à-dire que l'homme, celui que nous connaissons aujourd'hui, selon le philosophe américain, aura complètement disparu d’ici deux générations, si tout continue à ce rythme. Mais à la différence de Maurice G. Dantec, Francis Fukuyama ne dresse pas un panorama pessimiste. Il ne fait pas dans le désespoir cynique. L’homme nouveau sera selon ses vues, plus « heureux », grâce notamment aux psychotropes, comme le Prozac ou la Ritaline ; il sera plus intelligent ; moins malade ; plus jeune plus longtemps.
Mais là où Francis Fukuyama semble se contredire, disant à la fois qu’il ne faut pas accueillir ce temps nouveau en étant trop alarmiste, que l’homme ne saurait aller contre lui-même, comptant (un peu naïvement ?) sur une sagesse naturelle de l’espèce, Dantec tente de recourir à ses expériences mystiques, pour trouver une porte de sortie à cet enfer des machines et de la technologie, tout en dévoilant ses craintes quant à un uni-monde global avalé par la Machine, afin de donner une ultime chance à l’homme d’échapper à la catastrophe annoncée.
Et si Francis Fukuyama annonce un homme bientôt génétiquement manipulé, terminal, machine, comme dans Le Meilleur des mondes, prévoyant ainsi une révolution technologique et biotechnique, Maurice G. Dantec annonce lui, l’homme-ange, dans ce roman sur une « révélation ». Celle dont Plotkine trouvera son salut. Chez Saint Augustin, qui est l’auteur référent de l’écrivain catholique, l'homme ne peut pas se sauver tout seul. Et de bien entendu, Dantec n’oublie pas cet impératif. Au moment où Plotkine subit un « dérèglement », il n’oubliera pas l’idée de ce père de l’église : l’homme ne saurait faire lui-même son salut. C’est Dieu qui lui accorde ou non. L’homme sans Dieu, est incapable de se désaliéner des sollicitations de la concupiscence, ou de la puissance des passions, liée au péché originel. Dantec en est conscient. L’homme sans Dieu est incapable de se désaliéner à la matrice. La foi sera son seul salut.
Plotkine se pensait un homme sans Dieu. Grâce à la révélation, il va devenir un homme-ange.
Le démiurge
« Pour moi, le monde est une machine à écrire. »[52] Bien sûr, comment ce roman aurait-il pu être, sans interroger le langage ? La Bible nous dit : « Au commencement était le verbe.» Miracle du logos au « Surpli infini »[53]. On pense naturellement au pli deleuzien[54]. On pense à l’emploi du langage. Nietzsche qui dénonçait certains pièges du langage et de la logique dans la conception métaphysique du vrai[55]. On pense au langage comme moyen de penser. A la contingence du langage. A la communication comme simulacre du la discussion, fondée sur un abus du langage. Dans la méga-machine, la machine totale, « la peur est un langage »[56]. C’est le langage du langage. Autant dire celui du totalitarisme.
Logos/Parole/Ecriture se connectent alors comme dans la dernière partie de Villa vortex à l'écrivain démiurgique, le rêve même du romancier qui veut sauver le monde de l’arraisonnement. L’écrivain comme Plotkine, est un homme libre. Celui qui peut sortir du Camp.[57] Plotkine est un homme libre et l’écrivain aussi, car tous deux sont des anges. « Un ange qui écrit et réécrit les monde. »[58]
Plotkine était venu à Grande Jonction pour tuer le maire de cette ville. Il incarnait le mal. Mais suite à une prise de conscience, il se transforme ; il devient ce qu’il est[59] : un ange. Dans cette vision très manichéenne du monde, la vision chrétienne de Dantec, on trouve encore un moyen d’échapper à la Métastructure : écrire. Se convertir au christianisme. Recourir à la spiritualité. Il le faut pour lutter contre l’asservissement à la machine, au totalitarisme mou du Camp et de l’entertainment, pour s’affranchir du joug invisible de « la performance maximale »[60]. En contre-monde : la narration. Narration qui se fait Chair. L’Ecrit qui devient Corps. La Parole qui se fait Acte.[61] Produit d’une vision théologique enracinée dans le judéo-christianisme, la narration se fait voyage « cyber-crypto-technologique » aux frontières de la métamorphose mystique.
L’écrivain est ce démiurge. L’ange : le « scribe céleste »[62].Cet être capable d’échapper au simulacre du Monde Global, de Zéropolis, de la méga-machine. De briser le miroir. Il est cet empire dans un empire. Il y a une liberté du narrateur. « Vous êtes le moteur de votre propre histoire. »[63] Le narrateur échappe à la nécessité de la matrice. Il est l’ange. Chez Dantec qui inverse la proposition cartésienne « Je pense donc je suis », le corps et l’âme sont non seulement divisibles, mais la pensée n’est pas l’existence. Par le détachement de la pensée, l’écrivain-créateur devient le narrateur de sa propre vie. Et par là même, peut se désincorporer de ce cosmos incorporé où le tout a retrouvé les parties.
Le récit romanesque devient également une réflexion sur l’art d’écrire. Cette marque de la modernité qui pousse la littérature à réfléchir sur elle-même. Par un système de pli et de repli, le récit nous conduit à réfléchir à la black-box, boite noire du monde, cet envers du décor qui s’oppose à ce monde global où l’identité est perdue et truquée. Perte de l’identité, de la mémoire. Une perte de l’individuation qui conduit Plotkine, l’homme-androïde, à se nourrir de la problématique la plus classique de la philosophie : celle de l’un et du multiple[64]. L’homme-ange sorti du camp pour s’accomplir. Il est à la fois un et multiple. Il s’affranchit du simulacre de son ancienne identité. Il échappe à l’inhumain.
En réaction contre la machine, la méga-machine qui absorbe tout, contrôle tout, rationalise tout, il faut croire. La spiritualité sera la porte de secours. « L’Acte divin, c’est avant tout de faire jaillir le Bien de lui-même vers Sa créature et de Sa créature vers lui. »[65] Nous sommes comme ces monades leibniziennes, chacun de nous forme un monde dans le méga-monde. Mais par notre capacité de création, nous pouvons opposer au « Monde créé »[66] un autre monde. L’homme est devant la création, « le Grand narrateur »[67]. La foi lui permet d’échapper à la Métastructure. Quand il sort du camp, il est un homme libre. Libéré de la machine qui contrôle la réalité.[68] Il s’oppose à cet Homme-machine ôté de toute liberté ontologique, dévolu à la technique, asservit à ce monde coupé de toute transcendance ; jusque là enfermé dans un monde malade, une société délétère, destructrice, Plotkine reprend la maîtrise de son destin.
L’écrivain, comme Maurice G. Dantec, écrit dans les ruines du futur. Nous devons saluer le moment où viendra l’Apocalypse. C’est par là que termine le roman somptueux de Dantec. L’Apocalypse sera le moment où l’invisible deviendra visible et où l’humanité se révélera à elle-même[69]. On croirait presque que cet Apocalypse, Dantec veut nous l’offrir. Il fait de son personnage un être plus vivant que le carton pâte du roman. Plotkine est l’égal de Dantec. Peut-être a-t-il lui-même pris en main l’écriture de ce roman ? Roman de sa propre histoire. Car, comme Dieu, l’écrivain est pour Dantec, dépositaire du verbe. Et comme Jésus, comme Zarathoustra, Plotkine est cet envoyé, cet « ultime vivant envoyé aux êtres vivants »[70]. A la fois dernier homme et premier homme[71], dernier signe et premier signe, Plotkine est cet ultime espoir dans un monde totalitaire, ultime signe avant l’engloutissement définitif : « Un jour, pensa-t-il, il y avait eu un monde ici. »[72]
Notre « postmodernité »
Cosmos incorporated ou l’art, non pas de reproduire le visible, mais de rendre visible... Quand Aldous Huxley, Philip K. Dick ou encore George Orwell entre autres, parlaient dans leurs romans de notre avenir presque lointain (quelques cinquante années !), Dantec nous parle de notre propre époque, de notre temps présent, de notre postmodernité ; « sordide » réalité que nous refusons de voir mais qui nous menace en permanence.
Très influencé par William Gibson, George Orwell, Philip K. Dick, Aldous Huxley, Saint Augustin, Saint Thomas d’Aquin, Maurice Blanchot, Martin Heidegger, William S. Burroughs, Günther Anders, Bruno Brégout, Gilles Deleuze, et tellement d’autres, ce nouveau roman de Dantec est puissant tout en étant des plus hermétiques en plusieurs endroits. Construit selon les normes du labyrinthe, foisonnant, complexe, saturé de chemins qui ne mènent nulle part, on y trouve tout de même des clairières, le souffle et l’ambition qui le portent, tranchent avec la mauvaise littérature contemporaine ; certes, la densité, le foisonnement des références ne parviennent pas à masquer complètement quelques moments encore brouillons. Tout ce que le « cerveau malade » de Dantec contient est jeté, parfois de manière quelque peu inégale. Chaotique. Outré de ses excès.
Reste néanmoins que, dans son échec, Cosmos incorporated est d’une profonde originalité, un roman à pistes multiples, un diaporama de notre monde en ruines, un roman aux multiples perspectives philosophiques et théologiques, un livre apocalyptique transporté par un souffle et un style qui essayent de renouveler le genre de la SF. On ne pourra reprocher à la vision de Dantec à propos de la décadence de notre époque de ne pas être lucide sans pour autant être des plus pessimistes. S’inscrivant d’emblée dans une lutte sans merci contre l’ère de tous les fléaux, Dantec multiplie les idées, mêle Junk-ADN, nano-technologie, méga-machines, dualité âme-corps, ou encore la conscience à une relecture de la Bible et des pères de l’église. On peut dire qu’il faut parfois beaucoup de courage et de persévérance au lecteur le plus perspicace pour s’accrocher à ce nouveau thriller technologique. Affronter les obsessions durables de Dantec comme le retour de la barbarie dans nos civilisations modernes, les intégrismes religieux, la violence qui s’aggrave dû à une déferlantes de psychotropes, le futurisme biotechnologique. Certains auront le vertige, d’autres des difficultés à avancer dans le roman, notamment dans sa seconde partie, la plus obscure, la difficile, probablement la plus indigeste, mais vous comprendrez néanmoins sans mal pourquoi Dantec ne craint plus personne : tous ces médiocres qui le jugent hâtivement, l’accusant de nihilisme, ou de fascisme, trop obsédé à survivre en apnée dans un monde en ruines, un monde crétin, préparant ses quelques lecteurs à l’avènement d’un homme nouveau qui survivra à la mort de l’homme « post-humain ».
(Article paru dans La Presse Littéraire, n°1, déc. 2005.)
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[65] Maurice G. Dantec, Op. cit., p.553.
[66] Maurice G. Dantec, Op. cit., p.553.
[67] Maurice G. Dantec, Op. cit., p.551.
[68] Maurice G. Dantec, Op. cit., p.151.
[69] Maurice G. Dantec, Op. cit., p.552.
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14 février 2006
Maurice G. Dantec : Megamachine(s) 1ère partie

Heidegger, Essais et conférences - 1954
La parution d’un roman de Maurice G. Dantec est en soi toujours un évènement. A la fois auteur de romans de SF et penseur de notre époque postmoderne, Dantec ne laisse pas indifférent. Mais qui est réellement Maurice G. Dantec ? Quel écrivain ? Quelle idéologie ? Quel genre ? Tout le monde connaît la querelle qui l’opposa récemment à quelques flics de la « pensée correcte » à propos de son entrée en dialogue avec les « identitaires ». Depuis cette piteuse polémique qui anima la piètre vie littéraire parisienne, Maurice G. Dantec est passé des éditions Gallimard aux éditions Albin Michel, pour y publier un roman déconcertant à plus d’un titre, notamment en raison de l’ambition de son projet. Ce roman, intitulé Cosmos Incorporated[1], n’a rien à envier à ses prédécesseurs. Œuvre foisonnante, multiple, truculente, novatrice, elle flirte avec plusieurs genres : le roman noir, le thriller technologique urbain, l’anticipation, la SF, et le roman à thèses. Les œuvres de Maurice G. Dantec sont très ancrées dans notre réalité politique, sociale et économique du début de ce siècle. En fin chirurgien, l’écrivain punk utilise des romans hybrides pour nous offrir une dissection terrifiante d’une réalité contemporaine qu’il projette dans un futur apocalyptique.
Dantec, écrivain cyberpunk
Maurice G. Dantec est un écrivain en exil : romancier et penseur devenu depuis la publication de son journal intitulé sobrement : Le Théâtre des opérations[2], il rajoute à sa réputation d'écrivain « cyberpunk », celui de philosophe des décombres. Il peut être en effet rattaché sans mal à ce mouvement, dont le terme « Cyberpunk » est formé de deux composantes : « cyber » désignant la « cybernétique » (art de gouverner) et, de là, les nouvelles technologies associées notamment à l'informatique, et « punk » renvoyant au mouvement de contre-culture qui porte ce nom. A la fois mouvement littéraire et contre-culture, le Cyberpunk c’est la science-fiction à l’ère de l’urbanisme et des réseaux informatiques[3].De sa retraite québécoise, l'écrivain dissèque l'actualité, observe ce monde en voie d’extinction comme il tourne, et nous envoie par missives cybernétiques via son site Surlering[4] ou par ses publications, de vraies dynamites pour déconstruire cette « drôle » d’époque.
De fait, Dantec fait un constat : tout est actuellement récupéré, digéré par un système qui ne pense plus, aux prises des schémas traditionnels et des dogmes de l'hypocrisie marchande et politicienne. Pour se sauver de ce marasme intellectuel et philosophique, il pense dans la lignée des grands penseurs. Dantec propose par ses journaux, et ses romans, une vraie boite à pharmacie contre l’intolérance, la (dé)culturation ambiante, les cabales idéologiques, la fin de la littérature, le délitement des liens sociaux, les débats politiques transformés en discours politiciens, bref, il nous enseigne la technique de survie en territoire zéro, il nous enseigne l’art de la lutte dans les catacombes de l’Occident. Et voilà pourquoi notre ami Dantec ne craint rien, ni les insultes ni les crachats ni le mépris de jeunes branleurs du verbe : Dantec comme Nietzsche écrit pour les générations futures, générations post-nihilistes. Dantec est ce Zarathoustra des décombres, ce Zarathoustra qui vient nous annoncer non seulement la mort de Dieu, ou la fin de l’homme, mais aussi la fin d’une ère : le règne de l’Occident, et de la vieille Europe qui ne cesse de s’effondrer. Il annonce la fin des fausses valeurs, quelles soient politiques, économiques, philosophiques, littéraires. Et nous prépare à un nouvel ordre métaphysique. Il nous y prépare avec des penseurs d’une trempe rare, comme Bloy, Céline, Nietzsche, Heidegger, Deleuze, Popper, Korbzyski, Marx, Bataille, Dumézil, Debord, Foucault, et des auteurs maudits tels de Maistre, ou encore des auteurs interdits de séjour dans les livres de français pour collèges et lycées : Drieu de la Rochelle. Une belle liste d’auteurs « sulfureux » à faire frémir les crânes décérébrés et gauchisants des facultés de philosophie en France. Pour enfoncer le clou, Dantec conchie le mitterrandisme, n’aime ni les archéo-staliniens, ni les néotrotkistes.
De quoi faire frémir tous les flics de la « pensée correcte », tous les moralistes de bazar, les défenseurs de la « tolérance universelle».
Bienvenue dans les ruines du futur
D'où tout l'intérêt pour nous tous de découvrir ce nouvel arrivage gravé : « Dantec » ! Pour ceux qui avaient été décontenancés par Villa Vortex[5], mauvaise nouvelle, ce nouveau roman s'inscrit dans sa droite ligne, plus qu'il ne se présente comme un « vrai » retour aux sources, celles des Racines du mal[6], ou de La sirène rouge[7]. Il faut suivre les multiples pistes possibles qui donnent à penser les nouveaux enjeux de notre monde occidental soumis au règne de la technique et du nihilisme. La SF est le genre par excellence pour un écrivain cyberpunk comme Dantec, dont le présent est un véritable « laboratoire » duquel il tire ses paranoïas d’apocalypse politique et spirituelle, ses visions cyberpunks[8], ses délires technico-mystiques. Le futur pour Dantec ne sera plus que catacombes, dissidences, multiples guerres, réchauffement climatique, fin du pétrole et règne des machines. Bientôt, si l’on se réfère aux visions que Dantec nous rapporte de notre futur, la terre sera ravagée par la pollution, les combats inter-éthniques et interreligieux ; le monde ne sera plus qu’une zone trouble du monde formaté qui se sera installé après les dévastations du « grand Djihad ». On retrouve d’emblée, l’obsession de Dantec pour la guerre sainte. Une guerre des mondes, guerre totale que le terrorisme islamiste inaugure certainement, à grands renforts d’images live[9], d’attentats à répétition. Pourtant, on le sait d’ors et déjà aujourd’hui, le « Djihad » terroriste n'est pas un phénomène de très grande importance. Il prétend certes former à lui seul, une bipolarité avec le monde occidental. Mais ce n'est qu'un phénomène secondaire, un mal parmi des maux auquel le grand capital, seul maître du monde, apporte remède.
Mais ce « grand Djihad » permet surtout à Maurice G. Dantec de revenir sur les religions, principalement les trois grandes religions monothéistes, afin de nous construire ce foisonnant roman aux accents judéo-chrétiens. Une œuvre que l’on peut d’emblée qualifier de profondément réactionnaire.
Le futur annoncé, ce sera également les villes. Villes-pieuvres selon Maurice G. Dantec. Villes-machines : « Voici à quoi ressemble Grande Jonction dès l’arrivée, dès que vous êtes happé par le fleuve de désir humain, moniste, pur, terriblement actif, qui écume en milliers de gouttes individuelles en se fracassant contre les murs de la civilisation : cela ressemble à un grand bordel tourné vers les étoiles. »[10] Comment ne pas lire dans cette vision de la ville, les terribles inspirations de Zéropolis[11] de Bruce Bégout ou de Blade Runner de Ridley Scott. « Ce qui s'est mis en place au coeur du désert de Mojave, la surpuissance de l'entertainment qui dicte le cours de la vie, l'organisation de la ville en fonction des galeries marchandes et des parcs d'attractions, l'animation permanente qui règne jour et nuit dans les rues et les allées couvertes, l'architecture thématique qui mélange séduction commerciale et imaginaire enfantin (...) nous connaissons déjà tout cela et allons être amenés à le vivre de manière plus habituelle encore. »[12]
Ce monde machine est entièrement dévolu à la technique. Ce qui n’est pas un hasard ! Comment nier que technique et science sont omniprésentes dans notre monde contemporain ? Mais cela touche également au contrôle social. On pense à Michel Foucault est sa « microphysique » du pouvoir. Cet effort du pouvoir pour quadriller les corps, et les répartir dans l’espace. Discipliner les sujets par une très fine technique de politique des corps : rendre docile, discipliner les individus sans que ces derniers naturellement, ne s’en aperçoivent[13]. Avec la machine, cela devient plus facile encore, comme chez George Orwell : « Tout ici est contrôlable, donc contrôlé »[14]. Dans le monde global, l’universHumainUni, si le monde est pour tous[15], tous sont incorporés au monde au point de ne pouvoir en échapper. Cette union n’est pas une solidarité entre les hommes. Il n’y a plus de solidarité. Comme si les liens sociaux avaient été définitivement rompus. Les hommes sont formatés. Comme dans les camps[16] de concentration, la grande machine, dans sa folie métaphysique, leurs a ôté toute individualité, toute singularité, toute particularité, toute identité. Uniformisés par la machine, ils ont été agrégés à l’unité machine. Nous sommes dans une « fin du monde sans fin »[17]. Autant dire, une fin de l’histoire. Plus aucune évolution n’est possible. L’homme est arrivé à son achèvement. Les machines lui succèdent. L’ère du « post-humain » a commencé.
(Maurice G. Dantec : 2de partie)
(Article paru dans La Presse Littéraire, n°1, déc. 2005.)
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22 juin 2005
Le roman rock

J’ai commencé mon apprentissage littéraire par des classiques (un peu comme tout le monde) Camus et son mythique L’Etranger, ou encore Joyce que je ne suis jamais arrivé à finir, etc. Mais la vraie découverte, ça n’a pas été Le Clézio que j’ai descendu en une semaine, ç’a été Djian. Dans les années 80, soyons clair, il a fait l’effet d’une véritable « bombe » sur la jeunesse 15-25. Je discutais à Paris l’été dernier avec un jeune auteur de chez CY qui m’a avoué être arrivé à l’écriture par 37.2. Djian fut un catalyseur (1). Il m’a permis de découvrir Bukowski, Miller, Kerouac, Fante, Brautigan… Mais à ce moment-là, il a surtout appris à l’adolescent de l’époque, en pleine crise existentielle, a associer littérature et rock’n’roll. Dans les classes de lycées et de collèges, on vous apprenait la littérature avec toute l’ostentation et l’austérité requise pour en faire un pensum plus q’un excellent divertissement – je crois d’ailleurs qu’avec la nouvelle génération de professeurs de français, ce genre de choses a bien évolué ! Nous nagions en plein philistinisme culturel Européen. La littérature représentait une partie de notre patrimoine, relevait de la culture au sens classique du terme : prendre soin, entretenir et préserver. Elle ne pouvait se voir associer au dépérissement vers lequel l’entraînait toute forme « déviée » comme la SF, le polar, ou cette littérature en marge des formes académiques. J’écoutais à l’époque les Stones, les Sex Pistols (évidemment !), Billy Idol, Metallica, Motley Crüe, Van Halen, et que sais-je encore, et j’avais le sentiment qu’il n’y avait rien d’autre à faire. Michel Houellebecq n’existait pas encore, ni Maurice G. Dantec, ni Bret Easton Ellis. Murakami Ryû n'était connu que d'un cercle d'initiés. Bukowski qui s’était anormalement illustré sur la scène de Pivot, ne semblait pas aimer le rock ; il faisait toujours référence à Wagner, Brahms, ou Mahler. Henry Miller ne mentionnait pas les Stones. Céline encore moins, évidemment. On ne parlait pas de cette musique dans ces années-là, sans la descendre, la tordre comme si c’était un vomi malfaisant, alors que je la trouvais bien plus représentative de mes états d’âmes, et de mon identité que les textes de Le Clézio, ou de Camus auxquels je tournais déjà le dos. Les cours sur la madeleine de Proust ne me parlaient pas. Les poèmes des Hugo, Ronsard, Prévert me faisaient chier. Joyce était incompréhensible. Je voulais écrire, ma plume était comme un flingue chargée, elle était bourrée d’acide sulfurique, mais je marchais sur les traces d’un passé qui, plus que révolu à mes yeux, n’était pas représentatif de mon identité de l’époque. J’avais le furieux sentiment d’être le négatif de cette littérature trop bien léchée. Djian et Ellroy sont tombés entre mes mains à ce moment-là. Entre Albert Camus et José Garcia Marqués. Pour juger de cette écriture qui devenait une nouvelle brèche dans le genre, pour comprendre cette littérature débridée, il faut être dopé de la culture américaine. Je préférais « backstage » à « coulisses ». « Kill » à « tuer ». « Insane » à « malade ». La littérature rock répond à d’autres valeurs, à une théorie esthétique qui ne se trouve pas dans les manuels. Il fallait d’abord abandonner le raisonnement dialectique de Socrate pour revenir à l’image, le sens, l’affect. Le rock, c’est la dimension du spectacle, la rupture, la dégradation. Le rock répond à l’angoisse de l’adolescence, ses doutes. Le rock c’est également cet espoir de grandeur que la littérature de la seconde moitié du 20ème vous a à jamais ôtée. Entre schizophrénie et asile psychiatrique, vous glissez cet art de l’excès, art instantané, part maudite de notre personnalité, afin de briser les chaînes du réel « break on Trough ». Cette contre-culture dopée à l’école américaine remettait en question le politiquement correct, dynamiter l’idée qu’insérer des scènes érotiques voire pornographiques en littérature générale c’était comme « placer un étron au milieu d’un salon »(2) , se débarrasser du lourdingue passé simple pour revenir à une langue simplifiée qui s’exprime comme on parle. Bazarder les règles conventionnelles de la grammaire de Bescherelle et Grevisse. Je m’étais bien sûr lancé dans des textes qui se voulaient « extrêmement » anarchistes. Je me souviens d’un manuscrit écrit à 17 ans qui se revendiquait d’un nouveau genre la punk littérature, un genre qui avait pour principe de n’avoir aucun principe. A la fois contradictoire, et insensé, ce monument d’immondices intellectuelles ne fut pas un monument du genre. Mais à présent, j’ai la douloureuse impression que le « roman-rock » tel qu’on l’appelle, crève un peu. J’ai l’impression que le genre romanesque attend un dépoussiérage qui passera, j’en suis sûr, par le mariage esthétique numérique, mots, graphismes, multimédia.
Pistes à suivre :
Le roman rock, une révolte des formes, par Marc Alpozzo
La littérature à contre-vent, par Olivier Noël
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(1) Je parle précisément de ce que j'appelerai la première période Djian, celle qui s'étend de 50 contre 1 à Crocodile, c'est-à-dire précisément la période où il publiait chez Bernard Barrault.
(2) Philippe Djian, Interview avec Philippe Manœuvre.
12:35 Publié dans Littérature, Musique, Post-humanisme, Punk, Rock, Société | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : Charles Bukowski, Philippe Djian, Virginie Despentes, Henry Miller, John Fante, Rock'n'roll, AC/DC

