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Caroline Fourest, Le blasphème est-il la haine ?

Caroline Fourest a longtemps fait partie de la bande à Charlie. Le 7 janvier 2015, les caricaturistes et anarchistes sont victimes de la vindicte terroriste. Après l’immense émotion qui a emporté la France, elle revient dans un livre assez court, sur la « responsabilité », la peur d’« offenser », et le soupçon d’« islamophobie » de ceux qui ont refusé d’« être Charlie ».

Sur fond de polémique nationale, et de cacophonie française, la polémiste Caroline Fourest prend la plume, et défend ses amis, sans manquer d’en rajouter une couche au passage. En un peu plus de 180 pages, elle rédige une défense en règle des mauvais garçons de Charlie. Il est vrai que personne ne pourra accuser Cabu, Wolinski, Tignous, Honoré, Charb ou encore Bernard Maris d’avoir été des islamophobes, des racistes ou des xénophobes, et le répéter à longueur de temps n’y changera rien. À peine étaient-ils un peu de poil à gratter pour les fondamentalistes religieux, une bande de joyeux lurons, laïcards et irresponsables, des ados attardés qui avaient bousculé les idées et la morale française des années 70, puis avaient gentiment vieilli sans bien voir le monde tourner, et le danger qui les guettait. Pourtant Caroline Fourest se sent le besoin de remettre les pendules à l’heure. Pourquoi ? Son cri de rage est légitime, j’en conviens. Face aux choix des médias anglo-saxons de ne pas montrer les caricatures incriminées, face aux interprétations de certains intellectuels ou responsables politiques qui n’hésitèrent pas à accuser la bande à Charlie d’avoir récolté ce qu’elle méritait. Les propos sont souvent justes, et on ne saurait lui reprocher.

 

Caroline FourestAussi, pour rectifier certaines erreurs sémantiques et politiques, l’auteure monte au créneau. Son angle d’attaque, c’est le blasphème, et elle compte bien nous faire la leçon. Dès l’introduction de son livre elle nous en rappelle même la définition du Larousse : « parole ou discours qui outrage la divinité, la religion ou ce qui est considéré comme respectable ou sacré », et ainsi comprenons-nous par ricochet, qu’elle basera toute sa défense de la satire et de la dérision des valeurs sacrées sur une autre valeur, démocratique et universaliste celle-là, le droit à l’expression. C’est un affrontement entre deux mondes, deux croyances, c’est l’histoire d’un choc qui repose sur une distorsion dans l’acception du sacré. C’est également un livre écrit à chaud, un plaidoyer pour les Charlie, et une réflexion tout azimut sur les divers intégrismes qui ravagent la sérénité politique du pays. Entre ceux qui ne sont pas Charlie, mais Charlie Coulibaly ou Charly Martel, les vrais racistes et les faux anti-racistes, les « intellectuels passés maîtres dans l’art de semer la confusion et le brouillard au lieu d’éclaircir l’horizon », les islamophobes et les islamo-marxistes, les artistes qu’elle qualifie de personnes sans humour ni courage, ou les intellectuels passés maîtres dans la confusion des concepts, Caroline Fourest en Don Quichotte moderne, se bat contre tous, seule, et totalement lâchée par Sancho Pansa, qui aurait probablement su la raisonner encore un peu.

 

Car, disons-le, trop souvent, en guise de réflexion, elle se contente de donner quelques précisions certes éclaircissantes sur les pièges qu’une forme de tiédeur de la pensée représente, notamment lorsque certains brandissent le terme d’islamophobie sans discernement, mais elle le fait sans jamais creuser le problème. Non, jamais ! Pourquoi ne souligne-t-elle pas avec plus d’insistance toutes les ambiguïtés du mot « islamophobie », pourquoi ne creuse-t-elle pas la notion de « sacré », pour en vérifier tous les ressorts, et ce qui en résulte pour un monde devenu laïque et athée. Elle préfère au contraire, régler ses comptes avec ses ennemis : Siné, Edwy Plenel, Tarik Ramadan, Rokhaya Diallo, Plantu, Geluk, et j’en passe… Et c’est bien ce que l’on peut regretter dans ce livre, qui est une charge en règle, contre les anti-Charlie, les « crétins utiles » pour reprendre les termes mêmes de la polémiste, un plaidoyer, parfois un peu faible, qui, sous forme de désir d’éclaircissements, se transforme en un éloge de son blasphème, de sa conception personnelle, et de celle de ses complices, de ce que le blasphème et la liberté de penser peut vouloir dire selon leur ordre des choses, leur ordre du monde, leur propre combat.       

 

Pour Caroline Fourest le droit au blasphème est absolu et sans appel, et elle nous le rappelle à longueur de pages ; non pas une liberté de calomnier ou d’agresser, mais un droit de penser et de s’exprimer sans censure, dès lors qu’on s’attaquerait aux fondamentalismes, au racisme, à la xénophobie, au fanatisme, et à tout ce qui porterait atteinte à l’homme. La liberté d’expression pour Caroline Fourest se pose ainsi au-dessus de tout, y compris au-dessus des religions, puisque le droit à la critique des dogmes religieux, lorsqu’ils portent atteinte aux droits de l’homme, est légitime pour la polémiste, voire est salutaire. Et en ce sens, elle nous autorise tous à en user et abuser.

 

C’est aussi parce qu’il y a une urgence à réhabiliter le droit au blasphème, que Caroline Fourest prend la plume. On devrait lui en savoir gré, on devrait lui en être infiniment reconnaissant, pour autant, elle ne se hisse jamais au-dessus de la mêlée, des empoignades, des polémiques, et des malentendus, ce qui nous laisse à penser qu’avec l’auteure, celui qui a tort, c’est toujours l’autre, et on referme son livre avec le sentiment désagréable de n’être pas sorti de l’auberge, dans un tel désordre social qui en trouble désormais la cohésion. Et, c’est surtout en ce sens, qu’on ne peut  que regretter qu’elle aura surtout ajouté à la polémique plus qu’elle n’aura travaillé à réconcilier la crise de société.

 Paru dans Grand Genève Magazine, n°7, avril 2016

 

Le blasphème est-il la haine ? © Copyright 2016 Marc Alpozzo

 

Commentaires

  • Caroline Fourest ne me semble pas détenir une parcelle de sagesse, de profondeur, propre à faire évoluer quelque chose sainement, humainement, dans la société... Elle fait partie de ces intellectuels qui ont fait de la polémique leur fond de commerce. Je crains , en effet, que ça ne vole objectivement plus haut.

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