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Alain Finkielkraut, « À la première personne », une autobiographie intellectuelle

La courte autobiographie intellectuelle d’Alain Finkielkraut, joliment intitulée À la première personne, parue chez Gallimard, en 2019 (Folio, 2021), est dédiée à l’écrivain franco-tchèque Milan Kundera. Et, l’on sait combien l’auteur de L’insoutenable légèreté de l’être est un immense écrivain, et combien il est suspect pour un certain politiquement correct de notre époque, continuellement en guerre avec l’académicien également, coupable pour la bien-pensance, de prises de position intolérables. Souvenons-nous de ce manifestant, lors d’un défilé des Gilets jaunes, keffieh palestinien à carreaux noir et blanc autour du cou, scandant à l’écrivain qui sortait de chez lui : « Finkie, tu es un haineux ! » Souvenons-nous de cette émission où Alain Finkielkraut, interviewé au bord du canal Saint Martin, est interpelé par un passant qui lui hurle : « Finkie, jette-toi ! » Tant d’hostilité, tant de brutalité dans les débats contemporains peuvent largement choquer ou interpeler. Or, qu’en est-il de ce réactionnaire ? Jadis, classé à gauche, cet intellectuel français est progressivement passé à droite, jusqu’à être qualifié aujourd’hui de penseur d’extrême droite. À cette accusation, à cette fascisation de sa pensée, à cette nazification parfois même, Alain Finkielkraut a décidé de répondre par un livre. Sans faux-fuyants, sans complaisance, et en écrivant à la première personne. Cette recension est d'abord parue dans le numéro 37 de Livr'arbitres, en mars 2022. Elle est désormais en accès libre dans l'Ouvroir

« Imbécillité des pessimistes. Ils prévoient la catastrophe alors que, ni vu ni connu, elle a déjà eu lieu. Ils noircissent l'avenir quand c'est le présent qui est sinistré. »

Alain Finkielkraut, L’imparfait du présent.

 

 

finkie.jpegQui est Finkie ?

Alain Finkielkraut est académicien, élu le 10 avril 2014, au fauteuil de Félicien Marceau, le 21e fauteuil, et reçu le 28 janvier 2016 par Pierre Nora. Philosophe, proche des Nouveaux philosophes dans les années 70, auteur d’une œuvre importante, il n’est pas possible de commencer cette chronique sans souligner combien cet intellectuel de notre temps, est un esprit pénétrant et clairvoyant, combien ses propos permettent une compréhension plus fine et subtile de ce que la société française vit depuis déjà un demi-siècle, un empêcheur de penser en rond, dans un monde qui redoute tout esprit critique et éclairé.

 

« [...] que chacun reste chez soi, puisque les voyages ne forment plus la jeunesse mais contribuent puissamment à l'uniformisation et à l'enlaidissement du monde ! »

 

Le 1er janvier 1987, paraissait un ouvrage important pour la fin du siècle dernier, La défaite de la pensée. Devenu rapidement le livre de référence des enseignants de gauche, il y dressait un constat édifiant, montrant que tout devenait prétendument culturel, puisque la société de consommation avait transformé la culture en « entertainment », un divertissement à l’américaine, que le nouveau pouvoir en place depuis 1981, avait largement favorisé. Ce malaise dans la culture, nous pouvions à peine le discerner, mais il s’installait insidieusement et durablement, au point aujourd’hui, de ne produire que des œuvres mineures, à quelques exceptions près, au point de défaire la pensée, au point de la réduire, de la caricaturer, puis de voir les nouveaux intégristes sortir leur révolver à la moindre réflexion qui ne respecterait pas les codes du politiquement correct.

 

Ce désastre le fera d’ailleurs écrire dans La défaite de la pensée :  

 

« La barbarie a donc fini par s'emparer de la culture. À l'ombre de ce grand mot, l'intolérance croît, en même temps que l'infantilisme. Quand ce n'est pas l'identité culturelle qui enferme l'individu dans son appartenance et qui, sous peine de haute trahison, lui refuse l'accès au doute, à l'ironie, à la raison - à tout ce qui pourrait le détacher de la matrice collective, c'est l'industrie du loisir, cette création de l'âge technique qui réduit les œuvres de l'esprit à l'état de pacotille (ou, comme on le dit en Amérique, d'entertainment). »

 

Un parcours intellectuel

Aujourd’hui, on le dit souvent « réactionnaire ». Bien sûr, sous la plume de ses contempteurs cela vaut pour insulte, accusation grave, anathème, condamnation définitive. Pourtant, la question se pose toujours : qu’est-ce véritablement un réactionnaire ? C’est un homme qui s’oppose au progressisme. Mais ce n’est pas que ça. C’est aussi un antimoderne au sens d’Antoine Compagnon, un homme qui est dans la modernité mais qui a un regard critique sur son époque.  C’est un moderne à contrecœur, un moderne malgré lui, à son corps défendant. C’est une figure de la modernité qui vomit la modernité, et qui avance en regardant dans le rétroviseur. C’est un moderne qui donne la liberté aux modernes. C’est un moderne plus la liberté. Et après tout, face à la décadence de notre époque, ce n’est pas si mal d’être un réactionnaire, non ? C’est ainsi que je le vois. On trouve pourtant de nombreuses personnes pour remettre Finkielkraut en cause. Pour dénoncer son esprit décliniste, son sionisme, son pessimisme, ses idées rétrogrades. C’est d’ailleurs à ces accusations, ces anathèmes qu’il répond par un livre.

 

« Parce que, malgré mes efforts pour ralentir le galop du temps, j'avance irrémédiablement en âge et aussi, je l'avoue, parce que je souffre des épithètes inamicales parfois accolées à mon nom, le moment m'a semblé venu de faire le point et de retracer mon parcours sans faux-fuyants ni complaisance. »

 

Notre philosophe contemporain écrit contre le mensonge public. Il écrit contre la bien-pensance, la patrouille qui châtie toute pensée qui n’est pas en accord avec le politiquement correct de notre époque. Si cela relève d’une attitude profondément philosophique, d’un esprit éclairé et critique, cela relève aussi du travail de l’intellectuel, dont il retrace le parcours dans ce récit À la première personne. Il y passe à la moulinette du tribunal de la raison, les lunes d’un âge de la déconstruction et de la démolition, par des enfants gâtés, assez proches des enfants de mai 68, et qui n’ont d’autre but que de défaire nos valeurs et d’effacer notre passé. Il y observe cette haine de la culture, de la grandeur, cette hostilité de la méritocratie.


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"Sale sioniste de m****": Alain Finkielkraut insulté par des gilets jaunes à Paris

 

« On n'accède pas à la culture par l'entremise des livres et des maîtres, on y baigne, on est dedans, quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse. Il n'est rien qui ne mérite cette appellation naguère encore très contrôlée. L'inculture a disparu d'un coup de baguette savante : « Tout est culturel », proclament les sciences sociales, et l'on en déduit que tout rap est musique, tout dégueulis verbal, poésie, toute obscénité, fleur du mal. Nul ne pouvait naguère sortir de la mare où il végétait en se tirant lui-même les cheveux comme le baron de Munchhausen. Aujourd'hui, la culture, c'est la mare. Plus besoin donc de s'élever pour s'en approcher. Le mot qui indiquait à la fois le chemin et la destination canonise désormais le déjà-là, quelque forme qu'il prenne. »  

 

Le vrai du réel

Lorsqu’on accuse Finkielkraut d’être un dangereux sioniste, là encore, c’est un mensonge public. Contre les minorités actives, contre les intellectuels qui assument publiquement que leurs idées sont du militantisme, légitimant des propos qui mènent une bataille idéologique, une bataille politique, et qui prononcent des exclusions lorsque leurs adversaires leur répondent, l’auteur de L’imparfait du présent met les choses au clair, dans son deuxième chapitre intitulé « L’interminable question juive », en montrant que l’islamo-gauchisme a très tôt joué le jeu des négationnistes, remettant en cause insidieusement les faits historiques, et les chambres à gaz, au nom du combat des Palestiniens contre Israël. Face à une gauche aveugle et déroutée, qui porte une parole dite « antisioniste », Finkielkraut tente comme il peut, non seulement de rétablir la vérité des faits, mais de redonner un peu de bon sens au débat.

 

« Les militants de l’ultra-gauche n’étaient pas chus d’un désastre obscur. Ils s’inscrivaient dans la lignée de cet antidreyfusisme. Nulle passion antisémite chez eux mais une allégeance fanatique au principe de raison. Hegel avait proclamé que la raison se réalisait dans l’histoire et Marx que la lutte des classes était le moteur de l’histoire. Que faire alors de l’entreprise nazie d’extermination ? Cet événement défiait l’entendement. »

 

Penser le présent à la première personne

Mais la vraie question aujourd’hui n’est-elle pas celle de l’identité de la France ? Penser le présent, n’est-ce pas penser notre identité ? Le pays des Lumières, le pays de Voltaire, le pays de Rousseau, de Hugo, de Rimbaud, de Bergson n’est-il pas le pays des débatteurs ? À en croire que ce que l’on voit aujourd’hui, il semble que le débat ait été confisqué par une clique d’extrémiste, qui ont l’intention d’en découdre avec notre identité, notre héritage, notre histoire, nos valeurs. Pourtant, si l’identité de la France « selon la définition fixée par Maurice Barrès – « toute la suite des descendants ne fait qu’un même être » – continue de leur inspirer un sentiment d’horreur et d’effroi », des personnes qui n’ont pas l’identité comme obsession, mais qui comprennent que sans elle, il n’y a plus d’enracinement possible. Et, à l’époque, où l’on tente de nous faire croire depuis déjà vingt ans, que le nomadisme est une valeur supérieure, la seule qui vaille, que la citoyenneté du monde est progressiste et signe d’ouverture sur l’altérité, que la fraternité passe nécessairement par l’accueil des migrants, des étrangers sur son propre sol, et après le traumatisme du 11 septembre 2001, et le choc des civilisations, même les plus récalcitrants à l’identité de la France, se disent tout de même, que les débouloneurs de statues, les canceleurs, les militantes de l’écriture inclusive, les destructeurs de tout ordre sont certainement de dangereuses personnes.

 

« Je dois au poètes et aux penseurs d'Europe centrale la prise de conscience de mon appartenance et de mon attachement à la civilisation européenne. Avant de les lire et, pour certains, de les fréquenter, je pensais, avec Julien Benda, qu'il n'y avait pas d'Être européen. Pour moi, le propre de l'Europe, c'était de ne pas avoir de propre et de se définir par des principes abstraits et universels. L'Europe avait inventé les droits de l'homme. Il fallait aujourd'hui qu'elle se reconnaisse dans cette seule invention car on savait à quoi avait mené l'absolutisation des différences collectives. Le devoir de mémoire commandait à l'Europe de préparer la venue d'une humanité que ne romprait aucune séparation intérieure et de donner l'exemple en se séparant d'elle-même et de sa ténébreuse histoire. Il lui incombait d'abandonner l'identité pour les valeurs. La civilisation européenne ayant enfanté coup sur coup deux guerres monstrueuses, le temps était venu de lui substituer, pour assurer la paix, les normes et les procédures de la construction européenne. »

 

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"Jette-toi dans le canal, Finkiel !"

 

Penser le présent à la première personne, c’est savoir dire « je » dans un monde où le « nous » prime désormais sur la subjectivité, où le collectif opprime de toute part le singulier, l’individu, l’appartenance, l’enracinement à une nation et une identité, une histoire et une culture. Contre cette prétendument montée commune qui réalisera la raison sur terre, Finkielkraut raconte son destin individuel, sa trajectoire intellectuelle, pour ne pas perdre le goût de ce qu’il est, de ce qu’il a fait, de ce qu’il a vu, des rencontres qu’il a faites. Reprenant le mot de Cocteau, « Je suis pour le singulier contre le pluriel », en donnant à chacun la part la plus particulière de lui-même, afin de permettre aux autres de retrouver ce qu’il y a de plus singulier en eux, de plus unique, contre ce nous qui nous englobe nous tous, dans une forme uniforme et neutre, horizontale et indifférente. Contre la modernité, contre l’analogie comme rapport à l’autre, sceptique, Finkielkraut écrit pour montrer que la subjectivité, la vision mystique de l’individu, la verticalité et la hauteur retrouve en chacun ce qui est plus grand que lui.  

 

Le courage de la nuance

Au-delà des scandales, au-delà des polémiques, au-delà de la cacophonie, Alain Finkielkraut ose enfin la nuance dans sa pensée. Lorsqu’il raconte comment il est sorti d’une martyrologie de l’antisémitisme, vivant des étapes multiples avec intensité, et échappant au charme de la tentation victimaire. Les passages sont intéressants, et, sans s’étendre sur cette période, le philosophe académicien fait le point sur cette attitude romantique qui veut que l’on se pose comme une victime éternelle du monde, posture ridicule et dénoncée par Dostoïevski dans Carnets du sous-sol. On peut se croire « victime », « martyr », mais il faut aussi se pencher sur son époque, et comprendre que l’on est dépassé, défroqué, recherchant ailleurs un absolu dans la pensée victimaire. Apprendre donc, à nuancer sa pensée, à trouver le courage de la nuance.

 

« Les dominants du jour ont ceci de singulier qu’ils sont convaincu de combattre les idées dominantes. Ils prennent d’autant plus volontiers le parti de la doxa qu’elle se présente sous les atours romantiques de l’hérésie. [...] Ils ne passent rien à la bourgeoisie en oubliant ou en feignant d’oublier qu’elle a passé la main depuis des lustres. Ils attaquent, sabre au clair, un conformisme défunt et ils le remplacent hardiment par une grégarité toute neuve. Ils normalisent les paroles et les idées avec d’autant plus d’empressement qu’ils croient dur comme fer braver la norme et lutter contre les inégalités. Amuseurs, commentateurs ou penseurs, ils prétendent incarner la dissidence alors même qu’ils font la pluie et le beau temps dans la société [...] »

 

Dans cette mouvance idéologique qui se prétend révolutionnaire alors même qu’elle est dominante, intégrée par la société, quand on parle encore de la pensée, on commet un malentendu. Finkielkraut a raison d’aborder le cas Heidegger, combattu par une doxa qui veut donner à sa pensée une signification nazie, non pas en la questionnant, mais en refermant définitivement le débat, en jetant dans les poubelles de l’histoire une philosophie qui demande précisément l’esprit de nuance. Il a raison d’abord de dire, à la parution des Cahiers noirs, que ceux-ci donnent raison au camp Fédier contre celui de Faye. Heidegger, nous dit encore Finkielkraut, « était en dialogue avec lui-même ». Précision de taille. Il montre enfin, que la philosophie doit s'élever au-delà des polémiques, et des censeurs modernes, prêts à tout pour effacer de l'histoire ce qui gêne leur idéologie, sans bien faire de nuance dans leurs condamnations.

 

Ce récit est donc celui d’un homme, qui aura eu le courage de s’élever contre les « émissaires de l’humanité accomplie », contre les esprits totalitaires de l’époque qui, au nom de l’Empire du Bien, pour reprendre la formule de Philippe Muray, « entendent régner sur la cité sans vis-à-vis, sans interlocuteurs », Alain Finkielkraut écrit, pour faire entendre une voix discordante, rebelle, contestataire, dissidente, insoumise.

 

Alain Finkielkraut, À la première personne, Gallimard 2019, Folio novembre 2021.

 

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Commentaires

  • Passionnant ! Merci !

  • Posons simplement à ceux qui l’accusent sans l’écouter, la question : d’où parlez-vous ? La réponse peut donner à réfléchir sauf si l’interlocuteur haineux ne comprend pas même la question. Ce qui est probable sinon assuré.

  • Quoi que normalien, Finky à une agreg de lettres, non de philo mais il a fait une maîtrise de philo. Comme Alain ( emile-auguste chartier), il se voit reproché de n être pas polititiquement correct. Moralité : Alain est un prénom ou un pseudo à éviter pour publier de la philo. Kant fut moins emmerdé!

  • La mise à mort de tout intellectuel non conforme à la doxa des zombies de l'ultra gauche devient une habitude, AF et beaucoup d'autres subissent ce déferlement de haine, de crachats et d'insultes ordurières de la part de "barbares" incultes terminologie grecque à quoi s'ajoutent un antisémitisme profond et l'attaque en meutes des hyènes! Ce constat est désolant et doit être fermement dénoncé comme une résurgence de la peste brune qui s'est transformée en peste rouge! Les médias participent à cette mise au pilori des intelligences en vantant les mérites de la vulgarité, du mensonge des corrupteurs de l'esprit!

  • Lu ce livre … il cite à plusieurs reprises Rainer Maria Rilke … son propos s’entend …

  • Quand on connait Borumil Hrabal, le véritable génie de la littérature tchèque, par exemple Une solitude trop bruyante, on comprend que l'insoutenable légèreté de l'etre, c'est du pipi de chat destiné a ravir les antimarxistes.

  • Excellentissime!

  • Vieux reac communautariste, et réac par communautarisme….

  • Pour mémoire, socrate et Giordano Bruno ont mal fini de ne pas suivre la doxa

  • Belle recension et beau portrait de cet enfant du siècle, un peu absent pour des raisons de santé, à qui nous souhaitons une belle santé et un retour le samedi matin sur France Culture.

  • Droite franco-israélienne...

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