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La grande folie du XXIe siècle

Entre « défaire » et « refaire », Georges Balandier nous raconte l’histoire d’un monde qui se « transforme sans achèvements identifiables ».

Georges BalandierLe monde contemporain vit une crise sans précédent. Si en France, il y a trente ans de cela, les choix, les idéologies, et les sensibilités divergeaient sur la direction à prendre en matière de changements, il semble aujourd’hui patent que le futur de notre monde « global » s’impose à nous dans son aveuglante et assourdissante nécessité. Ce grand chambardement qui déstabilise les esprits, qui remuent nos sociétés contemporaines, qui alarme, George Balandier l’appelle : Le grand dérangement, en référence à cet épisode dramatique de l’exil collectif des Acadiens francophones au XVIIIe siècle qui, refusant de  prêter serment au nouveau protecteur anglais, partirent se réfugier en Louisiane. La rupture brutale de la destinée des Acadiens bouleversa leurs manières d’être et de penser. La métaphore sert ici à dénoncer notre époque dans laquelle l’humanité entière est engagée dans une « perte », un « nouveau commencement ». Précipités dans l’ère de la surmodernité, nous sommes ces « immigrés dans le temps » des « nouveaux Nouveaux mondes ». Mais quels sont-ils ? « Ce sont les mondes mal connus de ce temps, où l’homme crée de l’exotisme à ses abords et en lui-même, car il devient par ses propres transformations plus difficilement identifiable. » Que l’on touche aux défis technologiques à la fois sans limites et irréfléchis, au culte de la performance, aux frontières du vivant, à l’économie mondialisée, le monde que nous dépeint Georges Balandier est celui des « avancées conjuguées de la science, de la technique et de l’économisme désentravé. » Nous sommes dans le tout et le rien, l’utopie ratée, cette incapacité crasse pour l’individu contemporain de se décentrer, bien trop aux prises d’une « double perte » qui se réalise « dans le proche et le lointain ». Car au-delà d’une identité « produite sans achèvement », « l’individualisme actuel […] se renforce de cet avantage accordé à l’opportunité immédiate au détriment du projet. »

 

L’anthropologue Georges Balandier dresse un portrait sans complaisance de l’individu postmoderne, et de cette modernité sans silence et véhiculaire qui voit un véritable recul de la « civilisation des mœurs », dans laquelle des avalanches d’images virtuelles et des signes abêtissants sont le « tout-communication ». Alors que nous pourrions facilement croire que le bruit le plus perturbant, le plus dérangeant nous proviendrait de l’industrie, il nous provient plus précisément de notre voisinage. Cette terrible et aliénante présence d’autrui. Avec le téléphone portable, véritable vecteur de nuisance puisqu’il impose l’intrusion verbale à la fois dans le temps et l’espace, ou l’Internet par son encombrement d’informations, sa surabondance de réponses ou son apparente facilité d’accès à des savoirs et des connaissances génère des nouveaux « effets de bruits ».

Ainsi « le temps du post-moderne se perd […] dans le temps du post-humain ».

Georges Balandier

En quelques 118 pages, Georges Balandier balaye une époque curieuse et irréversible, ou la confusion du réel se mêle au fictif, au spectaculaire et au jeu, où la mobilité universelle remplace le nomadisme d’hier, l’« amortalité », qui est une forme de suspension de la mort, remplace l’antique rêve d’immortalité que l’Achille d’Homère incarne à merveilles.  

 

Il ne s’agit néanmoins pas, pour l’auteur, de céder aux sirènes du pessimisme. Il le prouve d’ailleurs en refusant toute fin de l’histoire et en appelant à une « transformation ». Ainsi s’agirait-il de « renouveler » les sciences humaines, d’« apprendre à se désengluer du « présentisme » en retrouvant le désir de projet ». Il s’agirait surtout de prendre la mesure d’un fait majeur : nous n’avons affaire à rien de connu jusqu’ici. « C’est un monde tout autre qui se crée ainsi, largement indépendant de l’étroite contrainte des espaces géographiques et des servitudes de la matérialité, où les savoirs interprétatifs hérités s’effacent. » Loin d’être parvenu à son terme, le Grand dérangement n’est encore qu’à ses prémisses, entretenant la confrontation entre un ordre défait et un devenir encore obscur. Formule à la fois fascinante et égarante. Aussi s’agit-il d’en prendre toute la mesure.

 

Georges Balandier, Le Grand Dérangement, PUF, 2005.

 

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