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Entretien avec Frédéric Chateau « Le public a besoin qu’on lui raconte sa vie »

Frédéric Chateau est à la fois auteur, compositeur mais aussi un interprète français, qui a écrit pour de nombreux artistes, notamment Pascal Obispo, Hélène Segara, Faudel, Natacha St-Pier et d’autres. Partageant sa vie entre la France et le Japon, son premier roman Kyoto, mon amour (Le Sémaphore, 2023) est une invitation à cheminer dans un pays d’où l’on ne revient jamais, ou si l’on en revient, c’est totalement changé. Un roman donc sur l’ailleurs, qui n’est autre que l’ici et maintenant de la sagesse des philosophes. Rencontre... Cet entretien est paru dans le site du mensuel Entreprendre. Il est désormais en accès libre dans l'Ouvroir

frédéric chateauMarc Alpozzo : Vous avez 58 ans, et vous publiez votre premier roman, Kyoto, mon amour (Éditions du Sémaphore, 2023). Mais vous avez un long parcours derrière vous. Qu’est-ce qui vous a inspiré ce roman ?

 

Frédéric Chateau : J’ai l’habitude d’écrire des chansons de quatre minutes. Cette fois-ci, je voulais me plonger dans un format long en prenant le temps de raconter une histoire. C’est une maison à Kyoto dans laquelle j’habitais, sur le célèbre Chemin de la Philosophie, qui m’a inspiré ces personnages ordinaires dans une aventure extraordinaire. La vie quotidienne au Japon s’offrait ainsi à moi, pleine de surprises et de découvertes ; une société aux antipodes de la nôtre, où tout est dans le sens contraire, où les valeurs ne sont pas les mêmes, avec ces balades dans les temples, cette spiritualité qui jongle avec la modernité au cœur de la ville, cette richesse culturelle et ce peuple si respectueux et à la fois si différent des Occidentaux. Une petite voix intérieure me poussait à écrire ce que je voyais, comme un journaliste sur le terrain. Ce que je décris dans mon livre est la réalité d’un quotidien au Japon que peu de gens connaissent en France, à part si vous avez vécu des années dans l’archipel. En tant que témoin privilégié, j’ai voulu, à travers mon livre, inviter des personnages romanesques, à partager ma vie dans cette ville mystérieuse qu’est Kyoto.

 

M. A. : Votre roman raconte l’histoire d’un jeune couple qui désire changer de vie, en quittant Paris pour aller s’installer à Kyoto, au Japon. Cette idée de changer de vie est assez à la mode aujourd’hui, pourquoi avez-vous voulu parler de ce voyage et du projet de changer de pays ?

 

F. C. : Kyoto est un décor de cinéma. La ville peut se montrer romantique à souhait comme dans une comédie anglaise à la Richard Curtis ou étrange à la Miyazaki. J’aime me sentir dans ses rues comme l’acteur d’un destin nouveau. Le changement de vie est un thème qui m’est cher, car j’ai toujours voulu avoir plusieurs vies, professionnelles et personnelles. Changer de vie, cela fait rêver. Et c’est le travail des faiseurs d’histoires, des musiciens, des cinéastes, de faire rêver les gens. J’ai écrit ce livre comme si j’en étais le lecteur. Mon souhait le plus cher est que les gens soient émus par l’histoire et le voyage que je leur propose. Partir à 10.000 kilomètres de Paris pour vivre une autre vie que les embouteillages du périph et les particules fines de la ligne 13 semble pour beaucoup de gens une porte de sortie intéressante. C’est celle d’Alex et Konami dans mon roman, qui plaquent leurs vies de bobos parisiens pour vivre à Kyoto, au milieu des temples et des lucioles. Encore faut-il pouvoir se le permettre. Et c’est parce que changer de vie est souvent inaccessible pour la plupart des gens que cela en devient une machine à rêves. Tout quitter pour un ailleurs, même si l’ailleurs n’est pas toujours si loin que l’on croit. Vivre en ville est devenu difficile. Je suis né à Paris, et bien évidemment, comme beaucoup de gens, après tant d’années, on y étouffe. On a la chance de pouvoir voyager, puis on se pose des questions, et on saute le pas, ou non. J’ai un lien très affectif avec le Japon, je connais maintenant ce pays, et je pense qu’il est amusant d’écrire, d’après mon expérience d’apprenti explorateur social, le destin, qui fut le mien, d’un bon Frenchie qui va devoir se débrouiller tout seul, en conduisant à gauche, en parlant japonais comme une vache espagnole, en croyant faire de l’humour avec des blagues de Carambar, en tombant amoureux de filles qui ne comprennent pas un mot de ce que vous dites, en priant de nouvelles divinités dans des temples cachés dans le brouillard des collines.

 

M. A. : Ce couple va aller de surprise en surprise. Le Japon est un pays très mystérieux, très étonnant pour nous. Il est l’est aussi pour vos personnages. Vous vivez vous-même au Japon, quelles sont les différences culturelles entre la France et le Japon ?

 

F. C. : Les deux pays ont en commun une culture forte et une empreinte indélébile de l’histoire dans les paysages, l’architecture, la musique ou le théâtre, sans parler de la littérature. J’aurai tendance à dire que les Japonais, avec fierté, privilégient plus que nous leur langue, leur savoir-faire national. Néanmoins, je peux vous affirmer que les Japonais adorent les Français et inversement. Une Française ou un Français au Japon va se sentir regardé(e) et inversement. Dans mon livre, Alex le personnage principal est très étonné de pouvoir s’acheter dans un magasin, un bon vin de Provence, un camembert de Normandie, une baguette au levain. C’est parce que les Japonais adorent la bouffe et tout ce qui vient de France. Dans les grandes villes, tous les cinq cent mètres, vous pouvez voir des inscriptions en français, sur les vitrines des restaurants, sur les t-shirts des passants. Et si on se balade à Paris, l’inspiration de la cuisine japonaise est une évidence dans beaucoup de métiers de bouche. Dans Kyoto mon amour (et dans la réalité), les Parisiens débarqués à Kyoto, sont confrontés à un relationnel complètement différent. D’ailleurs, dans l’archipel, les Français détestent les autres Français. Mon (anti) héros Alex est triste de voir que les Japonais ne s’invitent pas chez eux, que personne ne va faire un barbecue chez lui, et que les rapports amicaux sont épisodiques, voire inexistants entre étrangers et autochtones. En tournant les pages de mon livre, vous vous apercevrez qu’au Japon la musique est différente, que les programmes télés sont plus joyeux, que les petits enfants rentrent seuls de l’école sur les trottoirs des grandes avenues, que personne ne parle politique, que personne ne tient l’alcool, que les gens vont se défouler en hurlant dans les karaoké…etc. Mais je pourrais vous parler du protectionnisme culturel appuyé, de leur sens de l’honneur primordial et de l’importance, plus que partout en Occident, de ne pas perdre la face dans le business ou en privé. Dans certaines écoles, les enfants en uniforme et les lycéens s’inclinent en entrant et en sortant. En revanche mon personnage Alex, se sent parfois prisonnier d’une psychorigidité dans la vie de tous les jours, parce que comme tout bon Français, il aime sa liberté avant celle des autres.

 

M. A. : Vous êtes avant tout un auteur et un compositeur, vous avez écrit pour des grands noms de la chanson française depuis les années 2000, comme Natasha St-Pier, Faudel, Pascal Obispo, Patricia Kaas, Hélène Segara, etc. Qu’est-ce qui a été véritablement marquant dans ces années-là, années où la chanson française était encore très créative ? Que pensez-vous de la chanson française aujourd’hui ? Quel est son avenir ?

 

F. C. : Je peux vous dire qu’il ne se passe pas une journée, à ma modeste échelle, sans qu’il y ait une radio, un artiste ou un média qui passe une de mes chansons. De « Mourir demain » pour Obispo à aujourd’hui « Le film de ma vie » pour Louis Bertignac, j’ai la chance d’avoir eu des artistes qui ont fait appel à des faiseurs de chansons comme moi. Mais maintenant, il y a de moins en moins d’interprètes. Les artistes ne citent plus jamais les noms des gens qui travaillent pour eux dans l’ombre. Les mentalités changent, les ventes de disques s’effondrent quand les supports musicaux, heureusement se multiplient. La balance s’équilibre donc un peu. La musique urbaine impose un comportement, le rap envahit les cours de récrés, c’est un style qui existe depuis des décennies et qui perdurera bien sûr, mais je trouve la musicalité souvent uniforme, la musique urbaine a fait disparaitre les guitares, les orchestres de cordes, le saxophone, les choristes, le piano, les arrangements sur les disques d’aujourd’hui font moins travailler les musiciens. Mais quoi qu’il arrive, les styles musicaux qui bouleversent le paysage musical ne sont jamais éphémères : l’électro, le rock, le RnB ou même le jazz sont toujours là. La chanson française existera toujours, qu’elle soit moderne ou populaire. Parce que c’est la langue qui est vectrice de création. Le public a besoin qu’on lui raconte sa vie. Ma seule inquiétude est l’intelligence artificielle. Pourvu qu’elle ne s’immisce pas dans la création musicale et qu’elle puisse devenir ainsi un effet de mode, une référence sonore et émotionnelle. Il ne faut pas que la machine remplace l’artiste sinon, nous ne sommes pas près de rigoler dans les prochaines années à venir.

 

M. A. : En 2013, vous rencontrez Bill Clinton pour l’organisation Unitaid, en 2020, vos voyages au Japon vous inspirent un album personnel, pop et introspectif de seize titres (ce qu’on peut lire sur votre fiche Wikipédia). Nous vivons de grands moments de troubles, notamment la guerre en Ukraine et les émeutes des banlieues qui ont causé des dégâts considérables dans tout le pays, et surtout des traumatismes indélébiles dans la population française. Vous avez un parcours exemplaire, et vous avez beaucoup voyagé, vous êtes également un artiste très prolixe, comment voyez-vous la période que nous traversons, la crise qui étrangle la jeunesse, et quel message d’espoir pouvez-vous apporter à tous ces gens qui se sentent laissés au bord de la route ? 

 

F. C. : Quand un cancre comme moi, sans un sou de mes parents, compose un jour pour l’association de Bill Clinton ou les Restos du cœur avec Goldman, et réalise son rêve de faire de la musique pour les plus grands, je sais que tout est possible, avec la force de la pensée, beaucoup de travail et un minimum de talent. Il y aura toujours quelqu’un, quelque part qui fera une chose extraordinaire. En Europe, nous payons maintenant, une politique, faite depuis des décennies, désastreuse en matière d’éducation et d’intégration. La cocote minute explose, c’est normal et insupportable. Mais, sur la longueur, face aux forces du mal, le positif finit toujours par l’emporter. Je suis un lucide plein d’espoir. Nous connaissons tous maintenant les enjeux de nos sociétés pour vivre ensemble sur cette terre : le climat, la paix sociale, une économie forte et responsable, une autorité ferme et humaine qui permettra à chacun de vivre dans le respect mutuel. L’espoir pour la jeune génération est de moins regarder son portable et d’aller marcher dans la rue, lire des bouquins, danser jusqu’à l’aube, s’enivrer, savourer l’eau tant qu’il y en a (et surtout l’économiser), faire l’amour, créer, bosser, s’amuser et faire des bêtises (légales) avant qu’on sorte en scaphandre sous cinquante degrés tous les jours de la semaine.

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