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Les traversées solitaires

La vocation philosophique est avant tout pratique. Comprendre le monde afin de le transformer… S’adressant au plus humble comme au plus savant, la philosophie nous accompagne chaque jour dans notre traversée solitaire de l’existence. Elle fait la lumière sur des zones obscures ; elle jette des ponts entre les pensées éparses. Il faut considérer l’impensable comme ce vers quoi tend chaque esprit devenu libre, affranchi d’un rapport flou avec le réel. Il n’y a cependant pas de philosophie sans engagement. Engagement solitaire élaboré dans le vif d’une exploration de soi et du monde…

 

 


« L’aventure de la pensée et celle de son exposition publique se montre inséparable d’un destin. »[1] Cette réflexion de Jean-Paul Curnier souligne combien l’acte de philosopher nous place, dans sa forme troublante et paradoxale, au bord du monde. Il n’existe aucune philosophie sans engagement irréversible. Pas d’« engagement dans la recherche d’une vérité de l’homme »[2] sans engagement dans « l’inconnu, dans la plénitude et dans l’effroi. »[3] Pas de philosophie sans exclusion, sans excommunication de la communauté des hommes. Le philosophe est un solitaire à la peau dure. S’affrontant à l’impossible ou l’impensable, il est animé d’une passion sans réserve, d’une ténacité et d’une fièvre de la vérité de laquelle résultent une « puissance de la pensée »[4] et une « attitude intellectuelle »[5] qui à la fois forcent l’admiration et les malentendus. Dans leur actualité scandaleuse, engagés à vif dans une pensée qui se réalise contre la modernité, la norme marchande – lieu d’un progrès affiché mais peu affirmé -, et dans « l’impulsion irraisonnée de la vie » Antonin Artaud et Pasolini illustrent à merveille ce type « d’avancées solitaires. »[6] En 1963, Pasolini écrivait cette formule paradoxale : « Seule la révolution sauve le passé » qui vient répondre à cette réflexion d’Antonin Artaud qui prétendait que le futur nous avait précédé avant de disparaître dans la forme de « l’écho d’un avenir parallèle à nous-mêmes et encore inconnu. »[7] Belle pensée en forme de dialogues efficaces qui ne laisse pas d’étonner. Quand donc le XXème siècle s’est-il arrêté dans sa marche inéluctable vers ses propres limites ? Un premier élément de réponse figure dans la prose politique et polémique de Pasolini qui écrit dans un article du Corriere della sera précédant sa mort de quelques mois : « Au début des années soixante, à cause de la pollution atmosphérique et, surtout, à la campagne, à cause de la pollution de l’eau […] il n’y avait plus de lucioles. Ce "quelque chose " qui est intervenu il y a une dizaine d’années, nous l’appellerons donc la "disparition des lucioles". »[8] Ce souvenir douloureux d’un monde dans lequel disparaissaient les lucioles se veut symboliquement fort sur le plan polémique et métaphysique. Car il signifie à la fois la disparition d’un monde qui jouissait de sa réalité propre, mais également l’installation d’un « système empoisonné de dictature consumériste et capitaliste. »[9] De son côté, dans son propre combat, Antonin Artaud accusait l’homme de s’en remettre à un pouvoir absolu qui lui inspire la peur et le mépris de lui-même. Avec pour corollaire, une instrumentalisation sévère et irréversible de la vie sauvage et pulsionnelle en chacun de nous. Le système exacerbe alors les passions pour servir les domaines militaires, économiques, policiers afin d’assurer le fonctionnement de la loi du marché, de la production des marchandises et de leur publicité. La cruauté classique que l’on trouvait en art s’est transférée au marché et aux principes de production, de profit et de jouissance principalement consuméristes. Mais si l’art était jusque là l’exact contraire de la norme, dans sa dimension subversive et polémique, la normalisation des normes et de leurs ennemies a vu l’arraisonnement raisonné de toute forme de mouvement subversif, à tel point que l’art a été à la fois repoussé jusque dans les musées et récupéré par la norme marchande. Cette récupération de la cruauté s’est alors déroulée non sans une récupération d’Antonin Artaud lui-même puisque c’est « sous couvert de l’éloge officiel et inconditionnel d’Artaud que la surdité s’est organisée plus décisivement encore et de façon plus étendue, plus systématique. »[10] L’image de la disparition des lucioles ou l’installation carnassière d’un système empoisonné qui ne serait autre qu’une dictature consumériste et capitaliste moderne selon Pasolini, d’un mercantilisme outrancier ou toute forme de tolérance ou d’hédonisme forcené conduisent  « à la mort certaine de  ce qui, dans le monde et l’humanité, pouvait encore être aimé »[11], permettait la mise en lumière d’un fascisme hédoniste que le film de Pasolini Salò dénonçait, accusant tout pouvoir de « transformer les corps en choses. »[12] Parce que ce film montrait notre monde comme fasciste et « embrigadement total jusque dans les profondeurs de l’âme »[13], il n’a pas plu en son temps. Qui aujourd’hui encore peut soutenir les images du film ? Le miroir de notre âme est toujours très difficile à assumer pour l’ensemble d’entre nous.

Pasolini était cet homme insurgé. Artaud cet homme récupéré. Les deux écrivaient, par un temps de solitude et de courage exacerbé, voguant contre la fronde en mer glacée. Affichant la part maudite du monde, ils se virent bien malheureusement, et comme d’autres, réduits au silence par l’interdit, la censure, ou par l’éloge excessif. « Il y a bel et bien deux sortes d’asphyxie : par la privation et par l’excès. »[14]

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Le dévoilement, la restitution d’une vérité profonde engage toujours son auteur sur un chemin escarpé. Et pour certains dont le courage les porta à explorer au-delà des limites soutenables de l’impensable et de l’indicible, ceux-là durent se protéger eux-mêmes de la vérité, et nous, cherchant à éviter la carbonisation à vif, de les lire par auteurs interposés. « L’homme est à lui-même celui qui le sépare de sa vérité. »[15]  De cette vérité dont on ne sait comment se défaire. Car elle nous importe. « L’homme eût-il perdu le monde en quittant l’animalité, n’en est pas moins devenu cette conscience de l’avoir perdu, que nous sommes »[16] écrit Bataille. Cette remarque, Jean-Paul Curnier la rapporte pour souligner combien par cette forme élaborée de la conscience qui est la conscience réfléchie, l’homme jeté hors du monde, monde de la nature, s’est fait « séparation qui pense »[17]. Perte du monde qui ne ressemble pas autant à une perte mais une attitude, une séparation douloureuse avec notre être, installant une étrange cohabitation avec l’inconnu. D’où ce recours improbable à la métaphysique. Il s’agit de justifier l’existence afin de justifier la souffrance, et la douleur de la séparation. L’expérience de la perte nous rapproche alors de celle de la volupté qui est cette « tension vers l’origine comme corps perdu de l’être. »[18] Le saut dans l’inconnu, pour grand nombre d’entre nous, est bien trop périlleux. Nous cherchons des objets pour rassurer notre peur effroyable de cet inconnu. D’où le visible et son indéniable sécurité. « La volupté appelle le visible, mais le visible est sans issu. »[19] Terrible caractéristique qui réunit des artistes tels qu’Artaud, Bataille, Klossowski, Pasolini, Sade ou encore Nietzsche : affronter le réel dans sa globalité et sans distinction. Le divin marquis fut d’ailleurs sauvé – et non récupéré – par Artaud, Bataille, Pasolini ou Klossowski ; à son instar fut Nietzsche. Si ce dernier se disait volontiers un décadent, il affirmait également en être tout le contraire. Les mises en garde sont nombreuses tout au fil de ses ouvrages. Il nous invite à ne pas nous méprendre sur sa personne. Mais à cette méprise, bien entendu, guère n’y échappa. Sade le divin et l’abominable connut les mêmes foudres de l’incompréhension. Pourfendeur acharné de la métaphysique, ennemi déclaré des arrières-mondes, Nietzsche s’est mis à distance de la philosophie afin de philosopher et de bâtir une brillante et apocalyptique contre-philosophie. Sade l’effroyable athée fit émerger une œuvre sans précédente dans laquelle il prostitua sans proxénétisme tous les corps afin d’établir la dépossession de Dieu, le plus grand « proxénète, entremetteur et propriétaire des corps. »[20] Magnifique tentative de socialisation de la volupté que peu comprirent. Prendre Sade pour ce qu’il n’est pas et le laisser pour ce qu’il est. Tout le problème étant là. Sade moins sadique que l’ensemble de ses congénères. Sade plus masochiste que l’on ne voudra bien le dire. Mais avant tout Sade écrivain. Sade notre prochain[21]. Sade qui par l’usage public des corps et leur dépravation propose un recours contre le devenir industriel du monde en tant que produit (dixit Klossowski). Cette industrie diabolique qui remplace Dieu dont la mort fut annoncée par Nietzsche lui-même, et qui coûta un bref parfum de scandale pour ce penseur solitaire. Alors Sade… emmuré dans les cachots de la Bastille. Nietzsche emmuré dans le silence d’une indifférence quasi-générale. Mais armés d’une écriture qui veut partir de ce qu’ils sont, de ce fragment d’humanité dont ils disposent. A la fois objet d’attraction et de répulsion, leur œuvre, aujourd’hui ignorée de quiconque, sème toujours le trouble dans la pensée.

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 De ces plumes vives, ces écritures à vif, Jean-Paul Curnier en tire un récit  étonnant qui montre combien elles dénoncent moins un monde en proie à la bestialisation de l’industrie, à sa tyrannie qu’à l’oubli de la splendeur de l’être. Ces plumes acidulées n’attendaient aucune récompense en retour, aucune autre reconnaissance que celle de voir l’humain sauvé de ce qui l’abaisse, l’avili, le dégrade. Pasolini est mort assassiné, Sade en prison, Nietzsche dans un isolement quasi complet entouré de sa mère et sa sœur qu’il détestait… A vouloir défendre la vie on perd souvent la sienne…

Scandaleuses, souveraines, impérieuses ces recherches d’une terrible vérité sur l’homme ont de tragique qu’elles sont à l’origine de l’irréversible destinée maudite des ces écrivains qui ont pour point commun d’avoir accomplit le dévoilement de la vie à vif, en se jetant à corps perdu dans l’existence au risque d’un sacrifice public sur l’autel de l’indifférence ou du mépris généralisé… Il leur fallut un immense courage pour ainsi affronter la vie et nous préparer dans la solitude et la fièvre de la ténacité une autre possibilité de devenir commun…

(Paru dans le Magazine des livres, n°6 de septembre-octobre 2007.)


[1] Jean-Paul Curnier, A vif, Artaud Nietzsche Bataille Pasolini Sade Klossowski, Paris, Editions Ligne & Manifeste, 2006, p.7.

[2] Idem, p.7.

[3] Idem, p.8.

[4] Idem, p.9.

[5] Idem, p.9.
[6] Idem, p.7.
[7] Idem, p.15.
[8] Article écrit le 1er février 1975, cité par Jean-Paul Curnier, Idem, p. 108.

[9] Jean-Paul Curnier, Idem, p.108.

[10] Idem, p.16.

[11] Idem, p.108.

[12] Pasolini, Auto-interview, Corriere della sera, 25mars 1975.

[13] Idem, p.123

[14] Jean-Paul Curnier, Idem, p.32.

[15] Idem, p.46.

[16] Georges Bataille, La part maudite, Editions de Minuit.

[17] Jean-Paul Curnier, Idem, p.69.

[18] Idem, p.73.

[19] Idem, p.74.

[20] Idem, p.85.
[21] Pierre Klossowski, Sade mon prochain, Point-seuil, 1967.

Commentaires

  • Désolé Marc, je n'adhère pas..
    Artaud, Pasolini, Bataille, Sade, etc, n'ont affrontés qu'UN réel. "Il leur fallut un immense courage pour ainsi affronter la vie et nous préparer dans la solitude et la fièvre de la ténacité une autre possibilité de devenir commun…" rien n'est moins sûr...

    Les fins heureuses, les douces épopées (j'en ai des centaines en tête...) ennuient trop les français qui leur préfèrent les fins tragiques, violentes, christiques (mais non ! Ca finit bien, le Christ !) ce que quarante ans de réflexions ne m'ont encore pas permis de comprendre, je m'incline...
    Il est vrai que j'ai revu les Ailes du désir" hier soir et qu'avec Wenders ou Casavettes je suis un homme sous influence...

  • Le texte est intéressant, mais impossible de refuser certaines affirmations comme l'idée que la démarche philosophique soit avant tout pratique. Qu'elle puisse représenter une épine dorsale servant de référant à des comportements ou des pistes de réflexion, bien sûr, mais c'est peut-être là où l'on parle de "puissance de la pensée" que le mal surgit, en quoi un philosophe vit-il cette ambition de puissance ? C'est souvent suite à ce constat d'échec que l'on a vu plus d'un se suicider plutôt que d'avouer l'impossibilité de la chose.
    Je suis sceptique quant à penser que la philosophie puisse s'adresser aux plus humbles comme aux plus savants. Pour les plus humbles (que signifie ici le mot "humble"), l'illusion est tentante, mais, il est impossible de penser qu'ils se sentent concernés ou même simplement pour ceux à qui cette condition est imposée, que cela leur soit accessible. Sinon, l'idée de bestialité industrielle me semble un jeu de mot abusif, et une gêne s'instale lorsque l'on introduit des notions floues là où elles ne le sont en réalité pas. J'aurais moi aussi envie de voir citer d'autres philosophes.

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