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Le capitalisme peut-il être moral ?

Mêler l’économie à la morale, ou prétendre moraliser l’économie est le fantasme d’un grand nombre de gens, y compris les socialistes libéraux ou démocrates qui sont, à n’en point douter, de vrais « capitalistes », mais certes nuancés. Soit. A chacun ses idéaux ! 


Morale et économie

Ceci dit, à la question « Le capitalisme est-il moral ? », la réponse est clairement : « non » ! Et ce fut bizarrement l’erreur même de Marx qui crut que l’économie pouvait être moralisée. C’est-à-dire, en inventant un système économique qui nous rendrait tous égaux. Or, André Comte-Sponville a parfaitement raison de dire que l’erreur fondamentale de Marx fut « anthropologique ». L’homme n’est pas programmé pour la charité, le désintéressement, ou encore le partage avec ses congénères. Marx n’a pas voulu écouter Hobbes ou même Kant qui voyaient en l’homme un rapace, un prédateur cruel avec ses congénères, prêts à tous les « meurtres » pour satisfaire ses désirs égoïstes. On ne peut donc pas forcer les gens à se soumettre librement à un système économique donc le vœu essentielle aurait été si sévère : que les hommes en finissent avec leur nature, et qu’ils se rendent moraux et charitables avec leur semblables, plaçant le bien public plus haut que leurs biens privés.

 

Le coup de génie du capitalisme

L’idée naturelle du capitalisme est de fonder toute la mécanique de son système sur les intérêts privés. Comte-Sponville cite une formule de Guizot qui sut, mieux que personne, donner une définition sans ambiguité de la morale du capitalisme : « Enrichissez-vous ! » Quoi de plus efficace et de plus intelligent que d’intégrer au fondements du système, -d’en faire le moteur même !-, que l’égoïsme naturel de tous ? Le capitalisme est donc l’inverse du communisme, et en ce sens, cela lui assure une durée de vie nettement plus longue. Nous ne sommes presque plus dans l’idéologie ici, mais dans une mécanique logique qui réclame à tous d’être presque égaux à eux-mêmes. En ce sens, vous comprendrez sûrement comment, dans un sens purement mécaniste, la morale ne peut rien avoir à faire avec le capitalisme. 

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Le retour de la morale puritaine

Pourtant, le XXIème siècle semble inaugurer un retour en force de la morale dans toutes les affaires humaines. Cette résurgence morale est totalement inédite depuis la dernière guerre. André Comte-Sponville évoque d’ailleurs fort à propos, ces années impossibles, il y a trente, trente-cinq ans, où l’immoralisme était à la mode. « Les plus philosophes, parmi nous, se réclamaient volontiers de Nietzsche : nous voulions vivre par-delà le bien et le mal. Quant à ceux qui n’étaient pas philosophes, ils se contentaient de peindre sur les murs de leur faculté – ou de lire, mais souvent avec approbation – les slogans d’alors. Vous vous en souvenez : « Il est interdit d’interdire », ou bien : « Vivons sans temps morts, jouissons sans entraves. »[1] Aujourd’hui, l’heure est au puritanisme, observé avec le zèle le plus strict. Désormais, nous ne sommes plus, comme en 1968, politiquement impliqués, le terrain de la politique ayant été déserté au profit de la morale, c’est-à-dire la solidarité, l’humanitaire, les droits de l’homme, ou encore, la dernière occupation à la mode, l’écologie. Après les soixante-huitards, et leur révolution poétique et métaphysique, nous sommes à présent, une génération toute mobilisée pour sauver l’esprit de la morale, au détriment, voire indifférente à toute politique. C’est ce que nous pourrions appeler les « droits de l’hommisme ». Pas si paradoxal dans un monde où l’on a vu le capitalisme triompher. D’autant que ce qui vient souder les deux, dans une forme de sainte Trinité, c’est la « mort de Dieu », autrefois diagnostiqué par Nietzsche[2], que l’on pourrait rapidement définir par la laïcité, c’est-à-dire l’autorisation de croire dans la sphère privée, la sphère publique ayant été désormais désertée par Dieu, qui n’a plus droit de citer dans l’organisation et la cohésion sociale. Dieu est désormais « socialement mort »[3]. L’individualisme ayant fait son nid dans cette culture de la sphère privée, plus personne ne s’inquiète que, le dimanche, les églises soient désertées au profit des supermarchés ; en revanche, la question de la morale, c’est-à-dire du « Que dois-je faire ? » devient soudain un problème, car, avec la mort de Dieu, la réponse ne va désormais plus de soi. D’où, par ailleurs, cette nouvelle mode éthique qui touche tous les secteurs de l’économie. Pour le comprendre, je ne fais que renvoyer, derrière André Comte-Sponville, à cette étrange mode de l’« éthique d’entreprise » qui devient de plus en plus une version « managériale » de la « morale ».

 

Le capitalisme est-il moral ?

Si la vision du communisme de Marx est obsolète, Comte-Sponville nous demande de ne pas jeter, en revanche, son analyse du capitalisme. Qu’est-ce que le capitalisme ? La définition de Marx est la suivante : « le capitalisme est un système économique fondé sur la propriété privée des moyens de production et d’échange, sur la liberté du marché et sur le salariat. »[4] Pour rendre cette définition accessible au plus grand nombre, je dirais que le capitalisme fonde son système de fonctionnement autour d’une division de la population humaine. D’un côté, une petite poignée de propriétaires des moyens de productions, de l’autre, une grande majorité de personnes ne disposant d’aucunes ressources pour subsister, si ce n’est vendre à celui qui possède les moyens de sa subsistance, leur force de travail en échange d’un salaire. Jusqu’ici, la définition est toujours marxiste, mais si l’on observe attentivement, on comprendra que la société capitaliste est principalement fondée sur une grande imposture : celle que l’on retrouve dans le mythe fondateur de Rockefeller aux Etats-Unis. C’est-à-dire cet homme qui est s’est enrichi à partir de rien, et qui ne doit sa fortune qu’à son esprit d’initiative et sa grande volonté. Résultat : comme au Loto, cent pour cent des gagnants ont effectivement joué, mais cent pour cent des joueurs n’ont pas gagné. En plaçant la carotte au bout du bâton, on a fait avancer plus d’un âne, sans que qu'aucun n’ait jamais gouté à la moindre bouchée de la carotte qu’il avait pourtant ardemment poursuivie, investissant toute sa peine et tous ses espoirs. Eh oui ! L’âne aura bien couru pour y parvenir !! Mais rien ! La plupart des salariés vendent leur force de travail, et rêvent d’avoir un jour suffisamment d’épargne pour se lancer, à leur tour, dans la grande course capitaliste de la réussite financière, sans jamais parvenir, pour la majorité d'entre eux, à réaliser ce rêve, le transmettant néanmoins à leurs enfants, bien persuadés que seule la force de leur volonté fut déficiente dans l’affaire.

La réalité, c’est que le capitalisme n’est pas moral, au sens ou la générosité, la solidarité et la parité n’ont pas lieu d’être citées dans les logiques mêmes du système.

 

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 L’individu parfait

Le collectivisme ou la planification d’Etat n’ont pas fonctionné. Le socialisme marxiste, dans son emportement moral, n’a, au final, produit que de la bureaucratie, des contrôles policiers, de la contrainte et pas mal de terreur. Mais durant son règne, le communisme de l’Est, eut une grande vertu toutefois : justifier l’ère du capitalisme. A présent que le régime soviétique s’est écroulé, on a entendu çà et là des voix s’élever pour critiquer un autre système bureaucratique, fondé sur une autre forme de contrôle et de terreur : le capitalisme lui-même[5]. 

 

Mais ce que le capitalisme a réussi de plus fort, c’est sûrement d’installer dans nos rapports humains, et même dans nos rapports de soi à soi, un désir très puissant, qui est justement le désir de toute-puissance. On retrouve cette idée fondamentale dans un film datant de 1999, Fight club[6]. Les deux personnages principaux décident de fonder un lieu secret, en général une cave prêtée par un complice, où des hommes de toutes catégories sociales confondues, viendraient se battre à poings nus, afin de prendre conscience de leur existence authentique. Mais l’idée des deux hommes dépassent largement celle de fonder un club de « bastonneurs ». Leur but ultime est d’en finir avec le dictat d’une société totalement consumériste qui fonde toute son idéologie sur le dogme de la perfection. Aussi, tous ces hommes cherchent moins à gagner la bagarre que repartir abîmés en venant ainsi se battre dans les caves réquisitionnées par Jack et Tyler Durden. L’amélioration de soi n’étant décidément pas la source du bonheur durable, il s’agit alors d’en finir avec le dogme de l’homme parfait, et de procéder à une totale destruction de soi.

 

 

Cette idée est à mon sens centrale pour comprendre à la fois l’immoralisme de fait auquel se rattache finalement le capitalisme, mais encore toute sa force nocive, tant elle fonde son principe premier, non pas sur le bonheur des hommes, mais, à mon sens, sur leur mal-être. En réduisant le bonheur des hommes à la possession matérielle, elle assure sa survie, mais surtout, la souffrance durable de tous ceux qui ont été dupés. C’est ainsi pour en finir avec une supercherie qui est prête à tout vendre, résumant choses et humains à l’état d’objets consommables, jusqu’à proposer des marchandises qui pourraient se transformer pour un grand nombre en maux durables, et ainsi inventant leurs remèdes, ce qui augmentera considérablement le chiffre d’affaires du système, que Jack et Tyler Durden vont finalement abandonner le projet Fight Club, pour un projet de plus grande ampleur, le Projet Chaos (KO ?). La philosophie de Tyler Durden, qui est selon moi, le plus grand nihiliste du cinéma américain, est simple (je cite de mémoire): « Vous n’êtes pas votre voiture, vous n’êtes pas votre travail, vous n’êtes pas votre porte-monnaie, vous n’êtes pas votre putain de treillis, vous êtes la merde de ce monde, prêts à servir à tout ! » Le constat semble sans appel, mais suffisamment instructif pour répondre au problème qui nous occupe : non seulement le capitalisme n’a pas comme préoccupation de viser la moindre morale, mais établit, néanmoins, une sorte de philosophie morale en profondeur pour l’ensemble des consommateurs : elle nous dit de viser le modèle de l’homme parfait, en lui ressemblant le plus possible, tout en valorisant d’une part, le courage et le labeur, de l’autre le mérite et la sélection, afin de justifier et d'encourager les réussites, et de se dédouaner par ailleurs, des très nombreux ratés. D’où la logique de Tyler Durden qui ressemble de prêt à une autodestruction en règle, dans l’esprit de la philosophie des punks de la fin des années 70 : seuls ceux qui ont touché le fond sont libres. Etrange philosophie, sauf si l’on prend en compte cette idée que les capitalistes ont, eux, bien comprise : notre besoin de perfection est tel, que toutes nos propriétés matérielles deviennent désormais la seule vraie définition de notre identité, et du même coup, cette chaîne cent pour cent inoxydable qui nous aliène à la violence même du système. Sans espoir de retour...

 

En ouverture :

Edward Norton in Fight club de David Fincher, image : Jeff Cronenweth, 1999.

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[1]A. Comte-Sponville, Le capitalisme est-il moral ?, Paris, Albin Michel, 2004, p. 17.
[2]Voir Le Gai savoir, III, § 108 et 125, et Ainsi parlait Zarathoustra, I, Prologue, § 2.
[3]A. Comte-Sponville,. Op. cit. p. 35
[4]Cité par A. Comte-Sponville, Op. cit. p. 83.
[5]Je renvoie à l’analyse de A. Comte-Sponville sur le sujet. Cf. Chapitre IV, « La confusion des ordres : ridicule et tyrannie, angélisme et barbarie », in Op. cit., p. 89 et sq.
[6]Inspiré du roman éponyme de Chuck Palahniuk, (Gallimard, Folio-SF, 1999) et réalisé par David Fincher, avec Brad Pitt et Edward Norton, édité en DVD par Fox Pathé Europa en 2001.

Commentaires

  • Merci ! Votre article est très fin ! et ça résume bien un état de fait... Nous pourrions également parler du statut de la femme dans le monde capitaliste. BRAVO !

  • Pour ce qui est de la situation de la femme dans le monde capitaliste, j'ai en effet dans l'idée de l'exposer ici, sur ce blog. J'en parle souvent en cours, et, à mon grand désarroi, mes élèves sont parfois, des jeunes filles persuadées qu'il n'y a plus de problèmes d'égalité ni de discriminations hommes/femmes.

    Aussi, j'envisage de consacrer une série d'articles à la situation de la femme au début du XXIè siècle, dès janvier prochain, en parrallèle d'une série de réflexions autour de la question de l'identité, qui se croisera certainement avec la question du féminisme.

  • J'ai hâte de lire votre article sur la condition des femmes au XXIe siècle sous un régime ultra-libéral. La question avait déjà été abordée dans votre article sur Michel Houellebecq, qui était très fin ! Encore bravo !

  • Capitalisme et morale - le capitalisme impose une morale aux autres mais n'en respecte aucune, c'est le principe même du capitalisme, seuls les pauvres doivent respecter les règles

  • Aidez tous à changer la donne. Quel autre choix après tout?

  • C'est en effet ce que je dis mon cher Erwan.
    @Jonathan : avant de changer la donne, tâchons de repérer les pbs et erreurs du système en place pour ne pas le reproduire autrement...

  • C'est un éternel retour mon cher Marc en moins con espérons le. Aux belles analyses et aux belles actions à la lumière desquelles... bye ;-)

  • En liminaire merci, cher Marc, pour l'intelligence, la clarté et la finesse de toutes vos publications. Merci aussi aux "commentateurs" et à l'intérêt de leurs réactions.
    Quant à la question initiale de ce lien, je m'interroge sur la pertinence philosophique de l' interrogation. L'analyse brillante de Compte-Sponville ne relève-t-elle pas plutôt de l'éclairage Politique, voire sociologique?
    Le " Par delà le bien et le mal " pose le sujet philosophique de l' Essence de la Morale (et propose qq. chose qui ne me convient pas, c'est un autre problème). Toutes incarnations du Pouvoir (capitalisme, église, politique...) s'appuient sur le seul paradigme, référent unique dans nos sociétés: Ce qui définit le bien et le mal, le beau et le laid, le vrai et le faux ne peut émerger de l'homme dans sa recherche du vivre ensemble mais est inscrit dans une "volonté" "transcendante" (divin, économique...) que seuls quelques puissants peuvent transmettre en garantissant l'ordre social.
    Philosophie, 'ethnographie, arts montrent que d'autres paradigmes existent comme liant du social.
    La notion de désir (avant d'être récupéré comme moteur de frustration/consommation) permet aussi de penser la "source" d'une morale à partir de "l' intérieur" et non de l'intériorisé.
    Bref, 1000 excuses pour le confus assumé de ces qq. mots, mais, cher Jonathan, je tente, modestement, de me bousculer pour participer au "changement de donne".
    P.S. Coïncidence: Aujourd'hui avec Le Monde: Max Weber: L'Éthique protestant et l'éthique du capitalisme.
    Très douce journée à tous.

  • Vous devriez rejoindre le mouvement perpétuel de la gouvernance alternative. Il y a un ministère trans à prendre ;-) Belle musique de note en note mumm morale esthétique vivante visionnaire à l'oeuvre joyeuse individuelle et collective à la foi dans un esprit d'échange non de profit. Nous gagnons à échanger le meilleur de soi entre nous... non? le juif errant de la ch@ir

  • Ne peut-on vivre en dehors des systèmes et dogmes ?
    Ceux qui établissent les régles , définissent les meilleures régles de gouvernance en vivent sur le dos des crédules qui les écoutent ( les sous-dev ou gentil -emergents)

  • Cher Olivier, en tout premier lieu, il me semble que cela relève avant tout de l'économie. Néanmoins, elle peut épouser les formes du questionnement philosophique, et précisément ontologique, afin de sonder revenir au phénomène même. Cad, essayer de définir et comprendre un ordre qu'il soit politique, social, voire moral...

    En ce qui concerne l'interrogation de Comte-Sponville, il s'agit de comprendre 1) si l'association morale et capitalisme est tenable 2) comment nous en sommes parvenus à un tel désastre.

    Précisément, je ne confonds pas la généologie de la morale à laquelle s'est livrée Nietzsche, et l'interrogation philosophique autour d'une morale possible du capitalisme à laquelle nous devons désormais nous intéresser de prêt.

    Le problème aujourd'hui, c'est qu'ici et là, nous entendons des voix s'élever pour s'étonner, se courroucer, nous culpabiliser, mais personne ne prend bien de temps de définir les concepts, de remonter aux phénomènes, de mettre à plat les interrogation, les paradoxes, les contradictions, les apories. Le travail philosophique est souvent baclé, bien souvent employé à des fins politiques et donc torpillé.

    Personnellement, je n'ai jamais cru en une morale quelle qu'elle soit. Et si je n'y ai jamais cru, c'est précisément à cause du désir. Je m'en explique dans cet article, et dans un prochain, à propos de la méchanceté, à paraître dans le prochain numéro du Magazine des Livres.

    Bien à vous.

  • @Reda : nous vivons dans un monde à l'image de ceux qui l'ont conçu, cad les puissants.

  • Oui ou est la puissance? Comment le deviens t'on ? désirez vous des pistes chers scopistes. Et non l'économie restera une logique en soi hors de la moral l'esthétique temps que l'humain, la nature ne sera pas au centre des échanges de qualité d'essence spirituelle et matérielle à la foi. La société, les hommes jusqu'au vent vous retrouveront avec la facture si ça ne va pas. L'artiste est peut être le biznessman religieux de demain... qui sait ? ça ne fait pas l'ombre d'un doute pour nous coopérants et coopératifs même ponctuellement. Sans dogme aucun et dans la joie, l'amour de l'amour et du néant. Punk et constructiviste à la foi. Il s'agit juste de définir et sa monaie et sa forme ailleurs.Plus loin. Au plus près. Un fond de pension junior senior collégiale législatif et executif genre l'onu en puissant. C'est nous la force. Notre économie monte en puissance en se déployant et influence par le fait.

    Bien choisie la photo fight club excellent !!

  • Merci, Marc, pour la continuité de l'échange. Suis impatient de continuer à vous lire. Cette forme d'agora virtuelle est terriblement et dramatiquement séduisante. Que j'aimerais des joutes rhétoriques en direct, au risque d'expressions magnifiquement "café-du-commerce".
    Cher Jonathan je vais m'endormir, ce soir, sur cette expression: Punk et Constructiviste à la fois. Je me sens l'envie de déplacer les définitions et de tenter la connexion de logiques, à priori, contradictoires.
    Et puis après, la pensée des amours d'antan me fera dormir.
    Merci d'accepter, Marc, Jonathan, d'amicales embrassades.

  • Bravo pour ce bel article, qui m'a évoqué deux penseurs chéris: René Girard et Slavoj Zizec.

    Girard pour avoir centré l'analyse sur le désir: le capitalisme épouse le chaos, il est la traduction économique du désir mimétique et du souci de différenciation tel que les a conceptualisés l'ami René. Donc par essence amoral et pourtant distillateur de représentations normatives.

    Zizec pour la référence à la culture populaire dans l'analyse via Fight Club, démarche encore trop rare dans les milieux académiques français.

    Enfin, merci pour ceci:

    "Le problème aujourd'hui, c'est qu'ici et là, nous entendons des voix s'élever pour s'étonner, se courroucer, nous culpabiliser, mais personne ne prend bien de temps de définir les concepts, de remonter aux phénomènes, de mettre à plat les interrogation, les paradoxes, les contradictions, les apories. Le travail philosophique est souvent baclé, bien souvent employé à des fins politiques et donc torpillé."

    J'aimerais que ce petit texte soit gravé au fronton de chaque institution médiatique...

  • Ben non. D'ailleurs le problème est bien entendu que ceux qui font des trucs amoraux - ou non - n'en n'ont aucunement besoin.

  • Là je suis d'accord on attrape pas les rats avec du vinaigre mais avec de beaux fromages tout blanc ou tout noir si possible (c'est plus facile): la peur c'est un marché qui se travaille, qui s'assaisone bien chaque jour et c'est pour cela que Neuneu Ier a été élu.

  • Bonjour,

    Il y a longtemps que j'ai vu le film "Fight Club". Je m'étais promis de lire le livre écrit par Chuck Pahlaniuk dont il est tiré. Je le ferai bientôt car votre papier m'y encourage.
    J'ai oublié le nom des personnages, qui me sont apparus très théoriques. L'un menant une vie étriquée, sans fantaisie, sans sexualité...Une vie sur le mode du manque. L'autre, fringant, viril...l'antithèse du premier. En quelque sorte, Donald Duck qui rencontre Gontrand Bonheur dans l'orbe de la banque de l'oncle Picsou.
    Mais cette rencontre du "manque" avec l'image de celui qui ouvre la voie vers la "libération" est tout sauf de l'amour. Au sens platonicien, nous ne sommes en effet pas en route vers la vertu et la contemplation de l'océan des idées. Celui qui entre dans ce chemin initiatique n'accèdera pas à la découverte et à la connaissance de lui. Tout au plus tentera-t-il de coller à l'image de son maître, qui incarne la force et la domination et l'apparente supériorité sur les choses et les êtres. N'est -il pas, ce fringant jeune homme rempli de testostérone, l'expression de ce que l'homme étriqué a refoulé au fin fond de son inconscient par l'action d'un sur-moi hypertrophié ?
    Cette quête est un cheminement vers la transformation finale : le personnage étriqué, tombé dans les bas-fonds de la société, n'ayant ni emploi, ni femme, ni ami autre que son admirable maître, se transforme en l'image de la réussite par la métamorphose de son corps du départ en un corps d'athlète bodybuildé, dont la musculature domine les tours de Manhattan qui paraissent rapetisser devant lui lors de la dernière séquence du film.
    Aurait-il vaincu Moloch ? Quel dieu est-il devenu ? Mais pour quelle quête, quelle conquête dans ce monde froid et aseptisé ? Pour ce héros individualiste, quelle aventure est désormais taillée à sa mesure gigantesque pour qu'elle vaille la peine d'être menée ? Quelle est sa quête, quelle est sa cause ? La question n'est plus là. Le sens de la vie disparaît au profit de l'extase de vivre "ça"un instant. L'homme étriqué est devenu l'icône, le dieu, la jouissance de soi au sommet de la tour de verre et d'acier. A l'instar du répliquant incarné par Rudger Hauer, se battant contre le blade-runner Dekker au sommet de l'immeuble pour "plus de vie", dans "Fight Club" l'homme à la vie étriquée atteint son acmé. Mais pour quoi faire ?
    La question de l'agir ne se pose pas. La question de la morale et de ses limites ne se pose pas, celle du permis et de l'interdit ne se pose pas car il s'agit de puissance. Là, son être impose sa puissance brute. Sa puissance, et non son pouvoir? Oui, car le pouvoir suppose un cadre social et donc un "contrat moral". Il ne s'agit là que d'exprimer l'accession à un degré supérieur de l'aliénation : celui de l'animalité dans un cadre richement dénoté puisque cette scène d'apothéose finale, ce lieu de l'épiphanie du "héros" le situe dans un quartier d'affaire.
    En cela, le capitalisme est tout sauf moral. Il n'est même plus dans la civilisation, tel que présenté dans "Fight Club".
    Depuis Hobbes, depuis Bentham et ses théories utilitaristes, depuis les crises, nous le savions.
    Cependant "le capitalisme est plus durable que le communisme", prête à sourire. Cette affirmation me fait penser à ces devoirs de lycéens débutant par : "Depuis que l'Homme existe, etc...".
    Savez-vous qu'il existe dans le Pacifique par exemple, des populations très anciennes qui ne connaissent pas la propriété privée ? Là, la terre appartient à tous, et chacun peut y bâtir un fare pour y loger sa famille et ses animaux. L'élevage, la pêche et les fruits de l'agriculture sont partagés entre les familles des îles, de manière communautaire et traditionnelle. Et ce depuis bien avant les théories marxistes.
    Pour les connaitre un peu (très peu), il me semble que ce contre-exemple suffit à relativiser cette remarque écrite par vous, dans laquelle vous faites allusion à "l'égoïsme naturel de tous". Si c'est sur cet "égoïsme naturel" que vous fondez la supériorité du capitalisme ainsi que son existence, permettez moi de vous suggérer qu'il sont tous deux (et l'égoïsme, et le capitalisme)considérés sous un certain angle, une construction idéologique. Et que par conséquent, bien que le capitalisme réussisse ( pour qui et à qui réussit-il ?), sa réussite est une construction qui repose sur tout sauf la nature humaine.
    Peut-être que "Fight Club" nous dit que nous touchons les limites de la civilisation capitaliste ? Que la rédemption de l'individu passe par la rébellion contre la machine capitaliste ? Mais alors, pour faire quelle autre société ?

  • excellente question en effet.
    Béatrice

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