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J’ai vu Dantec tomber comme l’éclair, À propos de Grande Jonction

Grande jonction de Maurice G. Dantec paraît en livre de poche. Faute de changer la nouvelle donne avec le précédent, Cosmos incorporated, il est venu, il me semble, l’empirer.

 

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Maurice G. Dantec : écrivain rock, écrivain culte, cyber-auteur, romancier de destruction massive, fou délirant, chrétien déviant, punk-anarcho-réactionnaire. Tous les sobriquets semblent bons pour étiqueter une plume de toute première catégorie. Tout semble faire mouche pour cataloguer un écrivain qui, à la mesure de ses maîtres, Duns Scott, Saint Thomas d’Aquin, Frédéric Nietzsche, Ernest Hello, Joseph de Maistre, Léon Bloy, pense, et dialectise avec le monde et ses éléments.


En 1993, il avait publié La sirène rouge, en 1996, Les racines du mal, en 2000, Le théâtre des opérations, 2003, Villa vortex. Et Dantec s’est mis à être de plus en plus seul. Cette solitude, il la doit à une exigence de fer, et des textes de plus en plus hermétiques, opaques, et trop souvent, en ce qui concerne les derniers, il me faut bien l’avouer : creux.


A lire ce roman de 775 pages, on ne peut se dire qu’une seule chose : que nous sommes arrivés à un terme ; la fin d’un cycle. La conclusion presque liquidée d’une partie qui semble, d’ors et déjà, perdue. Et dans le maelström d’une écriture bouillonnante, christique, infernale, on retrouve toute la logorrhée pompière et parfois pompeuse d’un écrivain qui n’accepte plus le seul jeu du récit, récit romanesque, débordant souvent, bien trop souvent, dans le méta-récit, une réflexion à rebours dans le cœur même des textes des pères de l’église. Le souffle y est. L’œuvre est transcendée. Hallucinée. Et puis disjonctée. Gâtée. Décoiffée. C’est en 1996, j’atteste, j’y étais, que les lecteurs subissent pour la première fois la nausée. Cette nausée, c’est la nausée des guerres, des kilos et kilos de tripes, des morceaux de viande humaine qui partent en fumée. C’est la nausée des camps de la mort. C’est la nausée des meurtres en série, et des sociétés post-industrielles. Cette nausée, nous en vivons les derniers assauts avec Grande jonction, nous en vivons les assauts avec stupeur, et jusqu’à l’évanouissement.


C’est vrai qu’il n’est plus très facile aujourd’hui d’écrire de la littérature. Sa mort annoncée au commencement du vingtième siècle avec L.-F. Céline, interdit à tout écrivain désormais de concilier le roman avec le destin du monde. Le vrai est le tout, disait Hegel. Il semble que dans les décombres d’un siècle qui s’annonce, le tout soit le vrai : TOUT comme tout et n’importe quoi. Dantec a compris, depuis bien longtemps, ce signe des temps. Grande jonction, comme le précédent, est cette tentative de remède portée contre la gangrène littéraire. Le vide, presque abyssal, qui inonde les devantures de librairie, ces galeries mortifères, cette agitation signe abscons des bruits et des fureurs des rentrées littéraires, il semble que Dantec cherche à en dynamiter l’essence, perdue au fond même de son existence, par une prose traversée de fulgurances et de néant. Et pourtant Dantec est mort. A l’effigie du dernier vide creusé.

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Suite à une lecture effrénée de Nietzsche, qui prétendrait que cela sonne comme paradoxale, il suffit de relire le philologue allemand pour comprendre combien il était aliéné au message du Christ,  Dantec s’est tourné vers la lumière du christianisme. Et Dantec s’est éteint à ce moment-là. Car Dantec ne peut pas être ce premier nouvel homme. Il peut bien disserter derrière Duns Scott. Il a tout à fait le droit d’essayer d’en découdre avec le conflit entre l’Un et le Multiple. Je le dis solennellement ici, le vide de notre postmodernité, il le remplit, ou plutôt il l’aggrave, par son propre vide suprême. Dantec ne peut être que cet homme d’après Dieu.


La fin du Grand Ecrivain est concomitante avec la fin de la Grande littérature. Sa fin tragique appelle à des « recommencements » nauséabonds. L’écrivain dans ce pays ne peut plus écrire de la littérature. L’esprit romanesque n’a plus ce pouvoir ni cette force. Il nous faut donc biaiser. Explorer de nouveaux chemins. Sombrer dans de nouveaux abysses. Exploiter des formes transgressives. Les formes des « sous-genres ». En ce sens, Dantec a compris. Le polar technologique, le roman de Science-fiction sont le matériau propre à sa prose-monde. S’il était mort avec Villa vortex, on n’aurait pu seulement parler de l’implacable génie d’un écrivain qui avait arraché à son ombre, le Grand hiver d’un monde qui a peur du mal irréversible qu’il a lui-même fabriqué et qui l’engloutit progressivement dans un néant inéluctable.

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Car, bien sûr, de polar ou de SF, il n’y a que prétexte. Et Grande jonction est ce prétexte. Le travail de Dantec est un travail sur le logos, le langage, langage des machines, et l’être. Dieu. Dieu-homme. Dieu-machine. Machines-dieux. Le langage des machines ce sont les nombres. La bête est un nombre. Mais Dieu n’est pas un nombre. Dieu est verbe. Ce sera tout le combat donc de Dieu et de la bête. Le Mal est au centre des machines. A moins qu’il ne soit au centre de l’« empire humain ». Empire qui sombre au sein d’un nouvel empire : celui des machines. Grande jonction est donc ce moment de jonction entre le chemin vers Dieu, et l’arraisonnement de l’empire humain par l’antéchrist. Avec au centre : le verbe. Verbe de Dieu. Dieu le verbe. Au commencement donc était le verbe. Plus précisément : la Raison.


Et c’est là où, par ce long chemin quelque peu métaphorique, je souhaitais en venir. Le verbe, cette incarnation incandescente, au centre même de la prose de Dantec, atténue, atomise le style. Les qualités romanesques de ce roman-monstre déclinent à mesure qu’un épais brouillard de dialectique métaphysico-mystique s’empare de la narration qui, au fil de la plume de l’écrivain, semble se faire prétexte. Prétexte d’un roman pour continuer ce qui fut commencé avec le précédent : la conversion christique de Dantec. Le monde qu’il nous décrit, paysages d’apocalypse et de désolation, est un monde saisissant, réaliste, qu’on aurait tort de rejeter dans l’abstraction. C’est le notre. Les métamorphoses du langage, et les lumières théologiques sont la force même du récit qui est justement le grand travail de déconstruction de ce monde où la dépravation d’une époque se mêle au temps de la fin. Gunther Anders en a magnifiquement parlé dans un petit ouvrage intitulé précisément : Le temps de la fin. Imprégné de la lecture de Anders, Deleuze, Adorno, Steiner, la réflexion de Dantec est une méta-critique ontologique de la machinerie et de la fin de l’homme. Grande jonction continue d’explorer le monde des machines. La problématique de l’Un. La question du corps et de l’âme. De l’individu et de l’infini. Du verbe et de l’être. De l’être comme verbe.


Cela suffit-il a faire d’un roman un grand roman ? La question ne trouvera aucune réponse dogmatique. Il n’existe guère de réponse unique. Mais autant de réponse que de romans de ce genre. Dantec ne s’intéresse plus au roman ; il s’intéresse à la pensée. Et parce qu’il s’intéresse à la pensée, il délaisse le roman. Et par-là même, le roman qui se voulait une lecture de la Sainte-Trinité, est un échec. Il est là, pathétique, à tourbillonner entre le bien et le mal. Son encre bouillonne. Il cherche les hauteurs vertigineuses. Se trouve un souci des détails lorsqu’il décrit notre monde dans son délire science fictionnelle comme prétexte à la lecture au microscope électronique du monde-machine dans lequel nous vivons désormais. Il réinvente le terrorisme « électronique » dans des assonances nouvelles. Mais sa langue est en déperdition. Il n’y a pas de grandeur. Les digressions, nombreuses, cassent trop souvent le rythme du texte. Et on perd l’intérêt romanesque quand on ne se perd pas tout court…


Nous sommes envahis, rongés par cette vocation gangreneuse, littéralement meurtrière du génie romanesque de l’auteur. A peine crevée, la fragile écorce du récit s’échoue dans un ouvrage hybride, somptueux et chaotique, vertigineusement éloquente, et faute d'une maturité achevée sûrement sur le point philosophique et théologique, abyssalement déroutante car, trop souvent creuse.


Dantec est mort comme il avait commencé, scellé dans un grand destin littéraire de la post-littérature. Nous avançons à présent dans le vide. Car il n’est pas facile de suivre les traces de l’auteur. Marche-t-il trop vite ? S’égare-t-il pour mieux se retrouver ? Dantec se perd dans la glose. Et sa littérature qui veut appréhender par sa pensée dialectique le destin du monde, s’égare dans son propre destin brisé.

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Maurice G. Dantec, Grande jonction, Albin Michel, 2006, Livre de poche, 2008.

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