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Christiane Rancé, Le grand large. Habiter le monde en poète

Qu’est-ce habiter le monde si ce n’est l’habiter en poète ? La vie est un voyage, et c’est que ce que Christiane Rancé nous raconte ici, où se mêle le goût de l’ailleurs et l’irrésistible besoin de l’ici & maintenant. De cet « authentique séjour terrestre », dont elle reprend la formule à Mallarmé, l’auteur nous raconte comment elle a pris le grand large, à la conquête d’une terra incognita, prétexte à un long voyage intérieur, sûrement le propre du XXIe siècle, cette exploration nouvelle d'un territoire encore inconnu de nous, en cette longue recherche de l’être, afin de marcher « au cœur de sa propre genèse ». Christiane Rancé m'a envoyé son récit, que j'ai lu d'une traite. Ma recension est parue dans le numéro 33 de Libr'Arbitres, du mois d'avril 2021. La voici désormais en accès libre dans l'Ouvroir

 

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un vrai lieu

Comment habiter le monde, ou plutôt comment habiter « un vrai lieu » ? C’est de cette grande question existentielle que Christiane Rancé part, pour mener une longue quête autour du monde. Son récit Le grand large (Albin Michel, 2021), que je considère comme la suite de ses carnets spirituels (En pleine lumière, Albin Michel, 2016), nous raconte ce voyage qu’elle a vécu comme une expérience intime.

 

Bien sûr, la quête intérieure n’est pas nouvelle en littérature. D’Homère à Melville, en passant par Dante ou Cervantès, on connait bien tous ces personnages (comme Ulysse, Virgile, Don Quichotte ou encore le capitaine Achab) qui se sont livrés à cette quête métaphysique et morale, en poursuivant un objectif imaginaire, pour mieux se rendre en ces territoires profonds et inconnus, que sont ces « traces en nous du Paradis », le « dépôt d’or de l’enfance » ou bien « la Vérité qui nous échappe au fur et à mesure que nous ne la cherchons pas ».

 

une relecture du voyage intérieur

Mais savons-nous encore entendre les mots d’Homère, qui nous viennent désormais de si loin ? À peine entendons-nous un vague écho de leur manière de penser la quête de soi. Ce n’est pas mieux pour Dante ou Cervantès, que l’on n’entend plus qu’à travers le filtre d’une éducation qui a tout édulcoré. Vous me direz : et Melville ? C’est du pareil au même ! Le XXIe siècle attend une relecture de ce voyage intérieur. Il attend son texte. Il attend son auteur. Cette haute idée du grand départ peut être lue à travers des livres qui en font écho, certes, et dont la lecture nourrit notre propre quête, certes, mais on a surtout besoin d’une nouvelle lecture, moderne celle-ci, et adaptée à notre temps, notre époque, notre siècle naissant, et, bien sûr, notre spiritualité actuelle.

 

Ce sera l’objectif de Christiane Rancé durant toute sa quête, ayant commencé, dit-elle, par « un étrange voyage ». Avec elle, des livres. Elle sera accompagnée des Anciens et des Modernes, parmi lesquels Yves Bonnefoy, qu’elle rencontrera rue Lepic, à Paris. Et si ce voyage est étrange, c’est parce que ce n’est pas n’importe quel voyage. Ce n’est pas un déplacement de loisir, ou un voyage organisé. Si ce voyage est si étrange, c’est parce qu’elle part en terre étrangère, une sorte de voyage immobile (pour reprendre le terme de Fernando Pessoa).

 

À voir aussi : 

Les carnets spirituels, de Christiane Rancé - Extrait

 

pour comprendre, il faut partir

« Il exclut bien sûr le simple déplacement physique d’un lieu à un autre, qui nous tient suspendus au-dessus du monde, hors sol pendant des heures, du brouhaha d’un aéroport à l’autre, et nous dépose au milieu dans un hôtel standardisé [...]. Voyager comme le suppose le poète n’est pas glisser à la surface de la planète [...]. Il s’agit d’une aventure bien autrement dangereuse, menée, comme une traversée en solitaire, non pas pour se distraire, mais pour se définir – qui suis-je ? »

 

L’histoire commence à New York, à la suite d’une agression. Sous le choc, l’auteur vit cet événement dans sa chair, comme un catalyseur ou un révélateur. C’est ce que j’appelle la « brisure ». C’est ce moment où ce qui allait jusqu’ici de soi ne va plus de soi, et que le monde déraille sous vos yeux. La voilà qui a besoin de comprendre. Et pour comprendre, il faut partir. Elle embarque sur un cargo, sans destination précise, à la recherche de soi. Armée de quelques livres, elle affronte le péril du départ, de la Méditerranée, l’Appel du Grand large.

 

Mais ce qui m’a particulièrement frappé dans ce récit, c’est l’absence de pathos, de narcissisme morbide. Ce voyage contemporain, n’est pas celui de ces voyageurs modernes qui n’ont plus nécessairement en tête de se confronter à une expérience transformatrice, mais qui se déplacent aujourd’hui désormais, tout autour du monde, dans le but plus souvent « égoïste », de s’enrichir intellectuellement, voire de se fuir, et de fuir leurs problèmes. Le voyage de Christiane Rancé, c’est tout l’inverse. Elle a compris qu’elle ne pourrait pas fuir son trauma. Donc, plutôt que d’écrire l’éloge de la fuite, en s’épanchant sur ses petits problèmes, elle écrit le grand livre du voyage, celui qui répare, celui qui révèle ; celui de la Joie (avec un j majuscule). Accompagnée des poètes, Christiane Rancé nous apprend à vivre et à habiter le monde, en poète, en mystique, les yeux tournés vers la mer, pour « s’abandonner au pouvoir qu’elle a de délier en chacun les liens trop serrés, les nœuds à l’âme ».

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Aimable dédicace de l'auteur

 

la vie est un voyage

Ce que je pense, c’est que l’on peut considérer la vie comme un voyage : les lieux découverts, les rencontres (Yves Bonnefoy, Jorge Luis Borges, Henry de Monfreid, Nikos Kazantzakis, Johnny Hallyday, et tant d’autres), les moments de solitude dans lesquels on est confronté à soi, et rien d’autre, ces moments où nous vient cette « conscience d’une présence du Temps », pour reprendre cette très belle formule de l’auteur. Et c’est ce que je crois avoir retrouvé dans ce très grand récit de Christiane Rancé.

 

Elle nous raconte aussi, non sans une pudeur salutaire, ce que voyage lui a révélé ; qu’elle était cette âme « à jamais en exil », tout comme nous très certainement, que sa « vie n’était rien de plus qu’un passage », et que, dans ce voyage, elle comprenait, d’un point de vue ontologique, que sa « mort était l’essence même de ce voyage ». Comprenons alors, que le vrai voyage est le lieu de la mort du « On » au sens de Heidegger, du moi inauthentique, pour permettre au soi authentique de se révéler. En tout cas, c’est ainsi que je l’ai lu.

 

Et c’est sûrement pour cela qu’elle a pris le large... Pour retrouver ce lieu, ce « vrai lieu ». Tâchons de trouver cette simplicité en nous, cette honnêteté salvatrice, pour écouter l’auteur, dans ses mots arrachés aux grandes profondeurs maritimes, d’un voyage sans fin...

 

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Christiane Rancé à sa table de travail en 2016

 

Christiane Rancé, Le grand large, Albin Michel, Février 2020.

 

louis-ferdinand céline,louis pauwelsParu dans Libr'Arbitres, n°33, avril-mai 2021

 

 

 

 

 

 

En couverture : Giorgio de Chirico, Le retour d'Ulysse.

Commentaires

  • Merci infiniment

    Sabine

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