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Annie Ernaux, un Nobel pour rien ? (Tribune + Entretien)

On ne dira jamais assez de mal de ce siècle stupide. Désormais, les jurés de Stockholm ont ajouté une pierre de plus à l'édifice de bêtise, de nullité de ce siècle, décernant le prestigieux prix Nobel (enfin, pour ce qu'il en reste) à Annie Ernaux. Ils l'ont refusé à Philip Roth, à Milan Kundera, à Michel Houellebecq, préférant couronner une œuvre mineure. Vingt ans plus tôt, aurions-nous cru en Annie Ernaux ? La raréfaction et l'obscurcissement des esprits expliquent certainement le peu de résistance qu'a rencontré l'étrange couronnement de cette œuvre. Pourtant, si les polémiques ad principia ne sont pas dénuées d'intérêt, elles ne deviennent pourtant percutantes qu'en s'incarnant, en devenant ad personas. Salman Rushdie n'était-il pas le meilleur candidat au prix Nobel de littérature dans le contexte actuel ? Cette idée n'est-elle pas frappée au coin du bon sens ? N'y a-t-il pas un esprit aujourd'hui fanatique et borné dans ce prix Nobel de littérature que l'on devrait judicieusement rebaptiser prix Nobel de politique, puisque les jurés suédois ne s'intéressent guère aux grands écrivains. Ils préfèrent leur idéologie, collant avec l'air du temps, et qui, pardonnez-moi, pollue le débat plus qu'elle ne l'apaise. J'ai réalisé une tribune pour le site du mensuel Entreprendre, qui a fait débat sur certains réseaux sociaux. La veille, j'avais répondu à quelques questions du journal IPost.be, qui m'avait interrogé sur le sujet. C'est ainsi que la tribune et l'entretien (où je réponds aux questions de Régine Kerzmann) sont désormais réunis ici, en accès libre dans l'Ouvroir. Je peux comprendre que l'on soit heureux que ce prix ait été décerné à Annie Ernaux. Mais je crois que l'on a aussi le droit de le déplorer. Cessons avec les calembredaines de notre époque. Tâchons de déboulonner les idoles, cela s'appelle aussi l'esprit critique. 

 

La stupidité du XXIème 
siècle
(3ème partie)

 

Jeudi 6 octobre 2022. On attendait Houellebecq, on a eu Ernaux. Décidément, les juges de l’Académie suédoise des Sciences sont si prévisibles, qu’il ne fallait pas être très courageux, ni grand clerc pour parier plusieurs caisses de champagne qu’ils décideraient d’attribuer le très prestigieux prix Nobel de littérature à la romancière française Annie Ernaux pour, ce qu’ils appellent, « le courage et l’acuité clinique avec laquelle elle découvre les racines, les éloignements et les contraintes collectives de la mémoire personnelle ».


Loi du silence

Je sais qu’il n’est pas de bon ton, de contester l’attribution d’un Nobel, surtout s’il est français, et qui plus est, décerné à une femme, mais sur ce point, la défense d’une œuvre mineure, et l’idée même de m’incliner devant le fétiche progressiste d’un prix qui n’a plus rien de littéraire, la vision même de l’opinion médiatique qui bêle la liberté, l’entrée en littérature de la rigueur de l’ethnographie, le roman des petites-gens, avec les pieds dans le sang de la grande littérature, celle qui compte, celle qui comptera, la détermination farouche du jury Nobel, qui insiste très régulièrement pour faire savoir que son prix n’est ni politique ni soumis aux règles de parité ou de diversité ethnique, et que le seul gage de ses choix est la qualité des lettres et de l’œuvre, comme s’il fallait devant autant d’insistance les entendre à front renversé, on voit aujourd’hui où nous conduisent les idées « woke », néoféministes, ainsi que l’omerta, la loi du silence, le joug du politiquement correct qui vous fait obligation de vous taire lorsque vous ne consentez pas à ses lunes et ses agitations frénétiques.

 

Cela fait presque trente ans, qu’Annie Ernaux est aimée d’un certain milieu parisien, plutôt à gauche, et défavorable à ce qu’on pourrait appeler la littérature bourgeoise. Elle est aussi appréciée des universitaires, et des thésards, puisqu’on compte un grand nombre de travaux à partir de son œuvre. Elle s’est fait connaître avec Les Armoires vides, (Gallimard, 1974), puis Ce qu'ils disent ou rien, (Gallimard, 1977), enfin son roman très féministe La Femme gelée, (Gallimard, 1981), et son récit défendant la situation des gens oubliés de la société bourgeoise La Place, (Gallimard, 1983), et qui a reçu le Prix Renaudot en 1984.


Une « écriture blanche »

On salue aujourd’hui son œuvre pour être celle de la « mémoire collective et intime », je reprends là le tweet du président Macron. Or, s’il y a une part de souvenirs dans l’œuvre d’Annie Ernaux, dans laquelle s’est vue s’inviter la démarche sociologique, c’est surtout la décision de l’auteur de rejeter sans autre forme de procès le matériau romanesque pour la part autobiographique, précisément celle de son enfance dans le café-épicerie parental d’Yvetot, en Normandie. On trouve alors, dès 1983, avec son récit La Place, un véritable tournant dans son écriture, puisque son style devient plus froid, plus factuel et qu’elle opte désormais pour minimalisme, ou pour le dire de manière contemporaine, ses récits se composent désormais d’une « écriture blanche ».

 

Annie Ernaux va donc rejoindre l’école américaine, en écrivant d’une écriture neutre, sans psychologisme, des récits de vie, cherchant à ne jamais porter de jugements sur les faits, les livrant avec l’objectivité d’une camera obscura, capable de délivrer les histoires comme l’on présenterait un document. Elle mêle alors les expériences historiques et les expériences individuelles, analysant l’ascension sociale de ses parents (dans La Place, et La Honte), son mariage (dans La Femme gelée), sa sexualité et ses relations amoureuses (dans Passion simple, Se perdre, L'Occupation), son environnement (dans Journal du dehors, La Vie extérieure), son avortement (dans L'Événement), la maladie d'Alzheimer de sa mère (dans « Je ne suis pas sortie de ma nuit »), la mort de sa mère (dans Une femme) ou encore son cancer du sein (dans L'Usage de la photo). L’écriture est alors motivée par ce « désir de bouleverser les hiérarchies littéraires et sociales en écrivant de manière identique sur des objets considérés comme indignes de la littérature, par exemple les supermarchés, le RER, et sur d'autres, plus nobles, comme les mécanismes de la mémoire, la sensation du temps, etc., en les associant ».[1]

 

Bourdieuseries                

Je ne remettrai pas en cause l’écrivain, ni l’œuvre en elle-même, qui reçoit, semble-t-il, les faveurs des professeurs d’université et des étudiants en thèse. Je parle précisément ici, et simplement du prix Nobel qu’on lui a attribué, pour couronner une œuvre, une sorte de moment littéraire qui est finalement moins littéraire que sociologique, puisqu’Annie Ernaux a toujours voulu placer son œuvre « au-dessous de la littérature, […] quelque part entre la littérature, la sociologie et l’histoire », dit-elle. C’est aussi l’œuvre d’une personne ordinaire, qui parle aux lecteurs ordinaires, fille d’ouvriers devenus cafetiers-épiciers en zone rurale après-guerre, enseignante, romancière. Dans cette œuvre, elle narre les malaises de sa propre trajectoire et de celles de ses congénères, elle place sa littérature sous le signe d’une narration qui expérimente à la fois le témoignage sociologique et le récit intimiste, presque nombriliste, écrivant en ethnologue, et ne rechignant pas à certaines bourdieuseries – revendiquant d’ailleurs ouvertement l’influence des travaux de Pierre Bourdieu – comme par exemple cette élève, qui a la fin de son récit La Place, termine derrière la caisse d’un supermarché, car sa condition sociale ne lui permet pas d’autre ascension.

 

De plus, ses lecteurs semblent être plus des provinciaux, ou des ruraux, puisque l’auteur avoue elle-même recevoir plus de lettres de lecteurs de province, plus d’une sur cinq de Paris, plus d’une sur six de la banlieue parisienne et environ 7 % de l’étranger. Près de 62 % des lecteurs sont ainsi d’origine provinciale et, dans cette catégorie, plus de 60 % sont nés dans un village ou une petite ville dans lesquels ils n’ont, en général, guère envie de revenir[2]. Voilà donc pour la présentation sociologique, et l’on voit que l’on est moins dans la littérature que dans le sociétal. Mais Madame Ernaux peut bien parler à qui elle veut, et s’il lui chante de plutôt parler à des catégories populaires, à des provinciaux ou des ruraux, c’est tout à fait son droit, et même tout à son honneur. Mais vous comprendrez bien que l’on ne peut donner un Nobel à un auteur pour ces motifs. Continuons cependant.


Exemplification parfaite de ses leçons de sociologie

L’œuvre d’Annie Ernaux recherche avant tout à verbaliser des humiliations subies, à dénoncer des sentiments d’injustice ou de souffrance sociale. Par exemple, dans La Honte, récit autobiographique paru en 1997 aux éditions Gallimard, et qui est l’occasion pour l’auteur de revenir sur les événements qui l’ont conduite à ressentir un sentiment d’indignité qui ne la quittera plus jamais, l’ouverture du récit commence ainsi : « Mon père a voulu tuer ma mère un dimanche de juin, au début de l’après-midi. » Donc, la voilà qui prend prétexte d’écrire sur cette période pour sonder sa mémoire, en ethnologue, et charger son père, qui serait source de cette honte qu’elle porte en elle, depuis ce geste malheureux. Tout à fait étanche à la psychanalyse et à la psychologie, elle raconte toutefois, comment, enfant, elle a vu son père battre sa mère, et qu’elle a compris qu’à la maison, ses parents n’étaient pas les gens bien que l’on disait à l’extérieur. C’est alors l’occasion, pour Annie Ernaux, de décrire sa famille comme une unité insécable, en raison de son caractère social, lui permettant aussi, de remettre au cause l’ordre de la famille. On peut paraître bien à l’extérieur, mais que se passe-t-il derrière les portes closes ? Voilà la vraie question. Comme si, la famille pouvait être le lieu non de l’ordre, mais du désordre, au moins psychique. Elle montre aussi, qu’un enfant issu de parents défavorisés, se sent de la même classe sociale, et en souffre, ce qui est alors l’occasion pour elle de dénoncer au passage, une sorte d’anathème social, précisément dans ce récit, sa classe à elle, plutôt populaire, et qui sera l’origine même de sa honte. On tombe alors, en plein misérabilisme, en plein nombrilisme, mais les leçons de Bourdieu continuent d’opérer magistralement, jusqu’à dire, peut-être, qu’Annie Ernaux est l’exemplification parfaite de ses leçons de sociologie qui ont inspiré les thèses de l’extrême gauche.

 

Le geste est clairement politique

On ne sera pas inaudible, alors, si l’on dit que la littérature d’Ernaux n’est pas une œuvre littéraire au sens où l’on peut l’entendre traditionnellement, c’est-à-dire une création qui raconte souvent une histoire, écrite à la première ou à la troisième personne du singulier, et ayant des visées esthétiques. Mais qu’elle est plutôt une œuvre militante, féministe, et de gauche, n’hésitant pas formuler des revendications sociales et politiques, malgré le refus de tout psychologisme, et de la neutralité du style. C’est donc une œuvre de résistance politique, et de dénonciation des dominations sociales. Cela ne fait aucun doute.

 

Là encore, on ne peut pas lui reprocher. Pour autant, il sera difficile de soutenir, que les jurés suédois ont choisi Annie Ernaux pour la qualité de son œuvre. Le geste est clairement politique. Il l’est même d’autant plus, qu’il couronne une femme, de gauche, militante, ayant pris ouvertement la défense du voile en France,[3] et même si elle prétend à la distance critique, son œuvre est bien à charge, et prête moins à la réconciliation qu’au militantisme. Elle est d’autant plus une œuvre mineure, qu’elle ne révolutionne ni la littérature, ni la vision que l’on peut avoir du monde. Certes, c’est une littérature de qualité, mais qui n’a absolument rien à voir, avec celle d’un Michel Houellebecq, d’un Milan Kundera, ou d’un Philip Roth. On est très loin de Jean-Paul Sartre, d’Albert Camus, de Claude Simon, de J.M.G. Le Clézio, de Patrick Modiano (tous couronnés par le Nobel). Et je renvoie le lecteur à l’œuvre de Kundera ou de Roth pour sonder l’abime, l’abysse qui sépare cette petite œuvre gentille d’Annie Ernaux, certes méritante, mais qui ne dépasse pas le cadre d’un travail sur l’intimiste et les origines sociales, qui ne révoltent pas les formes en littérature, et qui ne donne aucune vision forte et pénétrante. Nous ne sommes là, qu’emprisonnés dans l’ego de l’auteur, dans ses petites blessures narcissiques, dans un tropisme. Nous ne sommes pas non plus plongés dans l’œuvre foisonnante, provocatrice de l’œuvre de Philip Roth, puisque celle d’Annie Ernaux est plutôt bien-pensante, du côté des déclassés sociaux, de la vie ordinaire, loin de l’esprit subversif de Roth, beaucoup trop pour la vision frileuse et pusillanime du jury suédois. Doit-on alors croire Alain Finkielkraut quand il écrit à ce propos : « Les jurés du prix Nobel de littérature ont chaque année recalé les deux plus grands écrivains contemporains, Philip Roth et Milan Kundera : ce serait un très mauvais signal envoyé aux jeunes générations que de couronner, à travers eux, la vision masculine du monde et de la littérature ». Serait-ce vrai ? Je laisse le soin au lecteur de trancher.

 

Ce qui est tout de même sûr, avec ce Nobel pour rien, c’est que l’académie de Stockholm vote plus avec ses convictions politiques qu’avec ses goûts littéraires[4]. Et, ce qui est certain, c’est que l’attribution de ce nouveau Nobel confirme bien les propos du philosophe Alain Finkielkraut : « Cette vertueuse obstination a discrédité pour toujours l’académie de Stockholm ». CQFD

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Le leader de LFI Jean-Luc Mélenchon avec Annie Ernaux, prix Nobel de littérature, à la marche "contre la vie chère et l'inaction climatique" organisée par la gauche réunie dans la Nupes, le 16 octobre 2022 à Paris - Christophe ARCHAMBAULT © 2022 AFP

 

ENTRETIEN :

Régine Kerzmann : En tant qu’auteur, philosophe et critique, qu’elle a été votre réaction à l’annonce du nom du lauréat du Nobel en littérature ce midi en l’occurrence votre homologue Annie Ernaux ?

 

Marc Alpozzo : Je vous avoue ne pas avoir été surpris. La presse relayait les sites de paris qui voyaient Michel Houellebecq comme le favori, mais je trouvais cela impossible, car Houellebecq est ouvertement « islamophobe », il est dit « misogyne », et sa littérature est encore dérangeante de nos jours. Je ne suis donc pas surpris, d’abord parce qu’Annie Ernaux est une femme, qu’elle est féministe, ouvertement de gauche, et favorable au port du voile en France. Elle coche donc toutes les cases d’un prix Nobel qui est devenu depuis déjà longtemps un prix politique.

 

Sur les réseaux, votre avis semble partager par bien d’autres, comment expliquez-vous dès lors ce choix ? Un autre Nobel à Houellebecq était-il à ce point impensable ? 

 

Je pense que le réseau n’est pas dupe. Désormais, il est de notoriété publique, que les choix du Nobel sont moins littéraires qu’idéologiques. Les jurés suédois votent avec leurs convictions et non avec un goût détaché de toute orientation politique, ils sont soumis à l’idéologie dominante, qu’ils partagent très certainement. Un Nobel pour Houellebecq était, dans ce contexte, totalement impensable, pour les raisons que j’ai évoquées plus haut.

 

Vous combattez au quotidien la littérature qui suivrait selon vous l’idéologie ambiante. Encore tout récemment avec le dernier ouvrage de Despentes, plus ou moins à vomir si je vous raccourcis. Pourtant la littérature à succès ne reflète pas le plus souvent la société de son temps ?  Ce qui évidemment ne signifie pas qu’elle soit bonne. 

 

Je pense que non. On trouve aujourd’hui une déconnexion entre l’opinion médiatique et l’opinion de la rue. C’est à peu près pareil en littérature. Aujourd’hui, la littérature est devenue, avec un grand nombre d’écrivains de gauche, la servante de l’idéologie, néoféministe, indigéniste, LGBT, etc. Despentes, depuis ses débuts, en 1994, s’inscrit dans cet état d’esprit. On ne doit pas oublier que dans ses deux premiers romans, elle s’amusait à faire tuer des hommes blancs, par ses personnages de femmes, parce que, disaient-elles, ils sont les responsables de cette société inégalitaire et machiste. On retrouve le même problème aux États-Unis, avec le cinéma, les films deviennent de plus en plus « woke » et prosélytes, au point de lasser le grand public. Il est dommage de voir une rentrée littéraire qui met en avant des femmes de lettres, comme si on avait oublié que ça fait très longtemps que les femmes écrivent et publient, et je crois me souvenir que Marguerite Yourcenar, Marguerite Duras, Simone de Beauvoir, Françoise de Chandernagor écrivaient déjà avant que l’on en fasse un étendard idéologique, et avaient bien plus de talent que Despentes, Diaty Diallo, Claire Baglin, Emilienne Malfatto, Maria Larrea, Muriel Barbery Marie Nimier, ou Catherine Millet. Bien sûr, ceci n’est simplement qu’un avis, le mien, mais je crois qu’il y a une volonté de base, dans cette nouvelle littérature, de faire croire que le destin littéraire des femmes a été volé, jusqu’alors, tandis que leur lancement aujourd’hui répond à des fins commerciales plutôt que littéraires.

 

Que manque-t-il selon vous à l’ouvrage d’Ernaux pour être un bon bouquin ? Réellement.

Chaque fois que j’ai ouvert un roman d’Ernaux, j’ai eu du mal à le terminer. Ses romans ne sont pas de la littérature, mais ce sont plutôt des romans-reportages. C’est une littérature assez manichéenne, prolétarienne, qui délivre un message finalement assez binaire, avec la gifle du père qui restera une honte, un amant très connu, qui joue de son pouvoir, et l’utilise comme une femme-objet, des stéréotypes sur les relations hommes et femmes dans un roman qui s’appelle La femme gelée, rien que le titre nous en dit long sur les positions de la romancière. Je pense qu’Annie Ernaux aurait gagné à dessiner des rapports humains plus complexes, et plus nuancés. Cela, ajouté à un style direct, dénué de toute esthétique, de toute métaphore, nous sommes dans une écriture neutre, qui prétend ne pas juger, alors que je trouve que le choix des sujets, et le travail des personnages sont pourtant contraires à la politique littéraire d’Annie Ernaux.

 

Qu’auriez-vous envie de dire aux membres du jury du Nobel ?

Depuis le Nobel décerné à Bob Dylan, plus grand-chose. Je pensais qu’ils s’étaient sabordés l’année suivante. Force est de constater qu’ils sont revenus. J’aimerais un peu plus de diversité dans leurs choix, et un Nobel pour Milan Kundera, car il le mérite, certainement plus qu’Annie Ernaux.

 

Le Nobel idéal de littérature selon vous à quoi doit il ressembler ? Que doit il offrir à ses lecteurs ?

Je pense qu’un Nobel doit couronner une œuvre protéiforme, parfois dérangeante, qui montre toutes les facettes de l’humanité, notamment sa part d’ombre, ses zones grises, intolérables, tels que le fait Houellebecq, par exemple. Je trouve que depuis des années, le Nobel s’obstine à couronner une littérature des bons sentiments. Déjà, avec Le Clézio, nous étions plongés dans cet état d’esprit, même si l’œuvre de Le Clézio est tout de même bien plus puissante que celle d’Ernaux. Le Nobel doit donc choisir en fonction de critères littéraires et non politiques.

 

Vous semblez pessimiste ou désenchanté quant à l’avenir de la transmission tant des idées que d’une certaine culture. Non ?

Je le suis, si on continue à instrumentaliser ainsi la littérature et les idées. Mais je constate aussi que l’on vit dans une société où l’on lit moins, où seuls les chiffres comptent quand il s’agit de publier un roman, où il y a donc des calculs financiers et politiques, et qui rompent avec les règles de la littérature. La littérature doit demeurer libre. Elle est en-dehors des institutions, voire contre les institutions. La littérature d’Annie Ernaux, c’est une littérature lisse, bien-pensante, totalement en accord avec la communication des institutions actuelles.

 

Un dernier mot ?

Je serais heureux que l’on remette l’église au cœur du village littéraire. Le minimum c’est de comprendre qu’un bon roman ne répond à aucune grille idéologique. 

Propos recueillis par Régine Kerzmann Journaliste / Secrétaire de rédaction


Cet entretien est paru dans LPost.be sous le titre « UN NOBEL DE LITTÉRATURE AU PARFUM FRANÇAIS, MAIS CONTESTABLE DANS L’HEXAGONE ».

 

En couverture : Annie Ernaux, à Majorque, le 20 septembre 2022.

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[1] L'Écriture comme un couteau, entretiens avec Frédéric-Yves Jeannet, Paris, Stock, 2003, p. 80-81.

[2] Voir à ce propos, Les réceptions « ordinaires » d'une écriture de la honte sociale : les lecteurs d'Annie Ernaux d’Isabelle Charpentier, in Idées économiques et sociales 2009/1 (N° 155), pages 19 à 25.

[3] Voir sa tribune « Soror Lila », in Libération, du 13 mars 2019.

[4] Voir à ce propos mon entretien avec Régine Kerzmann, dans IPost.be : https://lpost.be/2022/10/06/un-nobel-de-litterature-au-parfum-francais-mais-contestable-dans-lhexagone/?fbclid=IwAR2hVBZdAvi319ycLF2j7q1ABKCg1aBdWe4bGYHdupndai31MgsmEcv9gdE

Commentaires

  • Toute attribution du Nobel de littérature n’est elle pas politique ?

  • Moins que rien
    Pire que rien
    Rien de rien
    En fait personne ne s’y intéresse au-delà du périph …
    Dans 15 jours , plus personne ne saura qui c’est
    Et c’est très bien ainsi.

  • Le prix Nobel est soumis à la pression annuelle de délivrer un prix à un auteur. La liste des auteurs inconnus nobelisés et qui le sont restés après est longue. Il y a très peu d’auteurs de rang mondial dont l’œuvre perdure. Sans doute une fréquence moins élevée rendrait son aura à ce prix. Remarque : la médaille Field en mathématique est attribuée tous les 4 ans.

  • Elle obtient le prix Nobel le 6 Octobre et manifeste 10 jours plus tard à la droite de Mélenchon... est ce que ce monde est sérieux?

  • Et le Goncourt qui ne récompense pas Le mage du Kremlin de Giulano da Empoli... Quelle époque.!

  • Incongruité de mode ! Les valeurs foutent le camp même dans les standards réputés indépendants .Après le prix Nobel d'Obama ,on croyait avoir tout vu.

  • Dans notre monde de vulgarisation, le Prix Nobel de Littérature est un Goncourt amélioré. Ces récompenses doivent faire connaître et vendre. Cependant j'ai quelques doutes au sujet de G Carducci (1906), de E A Karlfeldt (31, à titre posthume), W Szymborska (1996), dont les œuvres ne sont pas en rayon, même à la FNAC. Signalons à l'attention de Mme Ernaux que certains écrivains qui ont décliné cette offre ou ne l'ont pas reçue, n'en sont pas pour autant oubliés.

  • Alexandre Jardin qui a écrit d'excellents ouvrages aurait également comme Philip Roth, Milan Kubdera et Michel Houellebecq, le prix Nobel. Nous parlons bien de littérature n'est-ce pas ?

  • Quant au prix Goncourt ! Lucide, Tahar Ben Jelloun, juré, a déclaré que le jury était passé à côté d un grand livre en l' occurrence "Le mage du Kremlin " de Giuliano da Empoli. 14 tours de scrutin tranchés in fine par la voix double du président. Voilà ce qui arrive quant on confond l art, la littérature dans ce cas, avec la bien-pensance du moment.

  • Chaque fois que j'ai émis, gentiment, des réserves sur l'attribution de ce prix Gobel (du verbe gober, je précise !),
    je me suis pris des volées furieuses de bois vert, avec toutes les insultes imbéciles liées !

  • Petit jeu pour détendre les esprits sur le mode cherchez le, la ou les intrus dans les Nobel français de littérature … plusieurs réponses possibles évidemment.

    Les lauréats français :

    1901 : Sully Prudhomme
    1904 : Frédéric Mistral (en même temps que l'espagnol José de Echegaray)
    1915 : Romain Rolland
    1921 : Anatole France
    1927 : Henri Bergson
    1937 : Roger Martin du Gard
    1947 : André Gide
    1952 : François Mauriac
    1957 : Albert Camus
    1960 : Saint-John Perse
    1964 : Jean-Paul Sartre (refuse le prix)
    1985 : Claude Simon
    2000 : Gao Xingjian
    2008 : J. M. G. Le Clézio
    2014 : Patrick Modiano
    2022 : Annie Ernaux

  • Je trouve que Houellebecq n'est pas plus digne du prix Nobel
    qu'Annie Ernaux ...Tous les deux sont étriqués l'un obsédé par la dépression et la frustration sexuelle ,l'autre par la frustration de classe sociale...Moi j'aime la littérature qui fait boum ..qui m'emmène loin ,me fait découvrir des mondes nouveaux , j'aime les personnages divers qui ont des sentiments de toute sorte....amour , haine, jalousie, bonté, tristesse ,joie et qui aiment l'aventure...etc Bref ,il nous faudrait un Victor Hugo moderne...!

  • Je pense qu’Annie Ernaux ne mérite ni tous ces honneurs ni toute cette opprobre… Ce sont ses positions politiques qui la dévaluent à mes yeux… pas ses textes qui témoignent d’un certain talent.

    Écoutez le podcast Les Années sur France Culture…

    Pour le Nobel, Kundera aurait été plus légitime… Et bien sûr, Michel Houellebecq… mais c’est probablement trop en demander à un jury plus politique que littéraire…

  • Hélas… triste époque où tout et n’importe quoi est primable ou nobelisable… enfin ça permet à certain de pouvoir se mettre à la lecture et commencer sans se fouler par un prix Nobel, qu’elle chance !

  • J’apprécie beaucoup l’œuvre littéraire d’Annie Ernaux mais pas la militante enragée : on rappellera qu’elle a été à l’origine de la cabale voire de la chasse à l’homme visant l’écrivain Richard Millet désormais totalement blacklisté et également qu’elle a cosigné dans le quotidien « Le Monde » une tribune de soutien à Houria Bouteldja, antisémite notoire, et appelé au boycott d’une manifestation culturelle franco – Israélienne. Son amie Bouteldja juge que Miss Provence était indigne de participer à Miss France, parce qu’elle avait un père israélo-italien. Elle trouve d’ailleurs d’une manière générale qu’on « ne peut pas être Israélien innocemment ».

  • @Jean-françois Dupont J’aime pas cette bonne femme ni son écriture

  • Les prix Nobel sont devenus de petits entre-soi de la doxa, des faits divers !

  • Le Nobel d'Annie Ernaux, largement mérité. Un nouveau style, une autre histoire. Quant à ses engagements (que je ne partage pas tous et loin s'en faut...) ils ne regardent qu'elle. Brigitte Giraud ? Son bouquin est formidable. Ce "flash back" en forme de questionnement, drôlement futé. Et pas de pathos. Une écriture claire et digne. La superbe suite de son À présent d'il y a, quoi ? 10 ans peut-être ? Là aussi, un prix mérité.

  • Ce très long article a charge n'est absolument pas une critique littéraire, il n'y a rien sur le fond qui nous expliquerait pourquoi elle ne mériterait pas le Nobel, et en tout cas Houellebecq ne le mérite certainement pas plus qu'elle, je ne vois pas ce que l'œuvre de Houellebecq a de révolutionnaire. J'ai bien compris que chaque année on nous dira pourquoi pas Roth ou Kundera , et c'est vrai, mais une fois qu'on n'a dit ça, on n'a rien dit de plus, par contre je vois beaucoup de critiques sur le fait que c'est une femme de gauche et féministe, et c'est bien son droit, de là à dire que c'est pour ça qu'elle a eu son Nobel, sa s'appelle juste un procès d'intention. Et dire que son écriture n'a rien de révolutionnaire ne veut rien dire, des écrivains qui ont une écriture révolutionnaire, il y en a un par siècle, alors on a qu'à décerner un Nobel par siècle. En tout cas, dire que décerner un Nobel à Ernaux est indécent, c'est cette outrance qui est indécente de la part de personnes que ça fait tout simplement chier qu'une femme de gauche soit consacrée. Ce qui me fait tout de même marrer, c'est que l'extrême droite n'arrête pas de dire que nous ne sommes jamais assez fiers d'être français, visiblement quand un français est consacré, on ne peut en être fier pour ces gens là que quand c'est un français de droite.

  • @Philippe Farre c'est assez juste ..

  • Anne-Sophie Non c'est faux. Il y a au moins une dizaine de pages. je veux bien que le mec se répète, insiste (pour être plus juste) mais bon dire que le papier n'est pas argumenté c'est faux. Qu'on soit en désaccord avec les arguments développés, c'est le droit de quiconque mais dire qu'il n'y a pas d'argument c'est faux.

  • ce n'est même pas moi qui défendrais* l'idée qu'Ernaux serait une mauvaise personne.
    Simplement, ce n'est pas la nature de son sexe qui fait que je la trouve inintéressante d'un point de vue littéraire. C'est mon point de vue. Je pense qu'il est assez partagé parce que si cette écriture a pu être pertinente à une époque, il semblerait que celle-ci soit dépassée.
    A la rigueur ,un Goncourt ne m'aurait pas choquée . Le Nobel est éminemment politique. Délaisser Rushdie pour Ernaux est clairement signifiant et particulièrement lâche. Voilà ce qui agace avant tout.

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