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Anna Moï : Paysages de ténèbres

Il ne faut pas rater le premier roman d’Anna Moï, paru en 2004 aux éditions Gallimard, et réédité récemment en Folio.  Ce livre c'est Riz noir. Voilà un très bel évènement dans le paysage littéraire. Un hymne à la paix et à l’amour entre les hommes et les peuples. Un magnifique portrait d’un paysage enténébré par la guerre, la cruauté et la barbarie…

 

 

anna moïL’auteure est née et réside une partie de l'année au Vietnam. Riz noir est son premier roman. Cela raconte la guerre du Vietnam, 1968, l’année où la violence parvient à son paroxysme lors de l'offensive du Têt. Un Saigon à feu et à sang. C’est l’histoire également de deux sœurs : deux adolescentes de 16 ans, accusées d'avoir posé un pain de plastic au QG de la police. Arrêtées, torturées puis internées dans le bagne de Poulo Condor, au large de Saigon, à la fin des années 1960, elles sont jetées dans une cage à tigre de 1,50 mètre sur 2,50 mètres, avec pour simple lit un bloc de ciment, et un seau en bois pour latrines. C’est alors l’humiliation des séances de torture comme interrogatoire nocturne. C’est la terreur, le froid, la solitude.

 

Par chance, l’une est signe du Dragon, et l’autre du Tigre. Cela donne des forces. La force de continuer. De supporter toute cette douleur, cette infamie… Les ténèbres de la prison, le blanc du riz et de la chaux, le rouge des papiers démonifurges et du sang menstruel… filles d’eau et de feu, à la fois fragiles et invincibles, Tan et Tao nous donnent une leçon de courage et d’humanité.

 

Ce magnifique roman en forme d’hommage à toutes les femmes vietnamiennes, Anne Moï l’a composé pour que le passé du Vietnam ne passe pas… pour revenir sur les traces de la chair martyrisée, pour empêcher le temps qui passe d’engloutir les voix et les cris des compagnons de cellule, de la honte des chambres de torture, et de l’ignominie de toute guerre… Comment penser aujourd’hui que la moindre guerre puisse être juste ?

 

Des ombres terribles planent sur ce premier roman, où le riz noircit, l’innocence est sacrifiée, les enfants sont emportés dans le courant abominable de la barbarie des hommes.

 

Anne Moï nous confectionne un roman sur la mémoire. Voulant combattre la mort qui ne cesse de planer au-dessus d’elle, Tan se souvient pour sa sœur… cette mémoire qui sert de garde-fou contre le mal, le temps et la mort… cette mémoire qui ravive l’expérience pour qu’elle n’engloutisse pas les deux sœurs, comme deux ombres d’une guerre lâche et vile.

 

Le sort de ces deux adolescentes, beaucoup de femmes l’ont hélas partagé. C’est pour ces femmes que Anne Moï écrit. Sur fond de ténèbres, elle balaye les hauts plateaux du Mékong et du Vietnam, les couleurs de sa terre natale, ses odeurs et ses sons, constamment hantés par les fantômes, les ombres des victimes, l’innocence férocement arrachée, les terribles temps de la guerre.

 

La mémoire, encore vive, laisse à la nostalgie, un amer goût d’enfance désenchantée.

 

« Dans l’espace laissé vide, j’ai accumulé de la clarté et des ténèbres. »

 

On dit de la nostalgie qu’elle n’est plus ce qu’elle était. Pourtant, elle reste terrible pour les victimes innocentes, que la mémoire continue, malgré le temps, de fragiliser.

 

 

Sans pathos, et avec énormément de pudeur, Anne Moï nous conte le récit d’une jeune femme qui lutte pour rester vivante… et qui y parvient en continuant de conserver la mémoire des ces années terribles.

anna moï

 

Dans ses deux recueils de nouvelles parus aux éditions de l’Aube, L’écho des rizières et Parfum de Pagoge, l’univers qu’Anna Moï nous décrit est un monde qu’elle connaît mieux que personne. Le Viêt-Nam… là où « tout est plus drôle et plus tragique qu'ailleurs ». C'est ainsi qu’elle entend donner le ton du premier recueil intitulé L'écho des rizières. Vingt petits textes parfois de deux ou trois pages pour nous raconter avec un humour joyeux et un ton grave le quotidien des vietnamiens.

Née à Sài Gòn, Anna Moï est récemment retournée vivre au Vietnam après un long séjour à Paris et Tokyo. Styliste de mode, épouse d'un économiste français, mère de trois garçons, elle écrit dans son bungalow sur pilotis au coeur d'une bananeraie près de Sài Gòn, installe des expositions dans sa boutique parisienne, et passe toutes ses vacances à Collonges La Rouge. Autant dire donc que Anna Moï est de ces écrivains qui, dans le style d’un Le Clézio ou d’un Arthaud, est à la fois grande voyageuse et atypique.

 

anna moï« Si partir c'est mourir un peu, je veux bien mourir encore. Personnellement, je ne tiens pas spécialement à mourir, car la mort, c'est très triste. Je fais partie de ces gens qui ne veulent rien à voir avec la mort, ni de près ni de loin », écrit-elle dans L'écho des rizières.

 

La vie est donc tragique. Depuis les grecs nous le savons. Mais Anna Moï ne se contente pas de s’en tenir à cette seule constatation. Elle oppose au malheur son rire et sa douce légèreté… elle raconte les grands et les petits bonheurs et malheurs de son existence… elle aime la vie et communique cet appétit de vivre dans de multiples récits écrits sous forme de digressions… sa passion de musicienne accomplie, le Viêt Nam, les montagnes, les rizières, les croyances, les démons, les êtres enchantés… pays où tout est plus décalé qu'ailleurs… plus drôle et plus tragique.


Des thèmes qui nous concernent tous, au détour de paysages et de personnages bien souvent exotiques… Comment fabriquer le présent et l'avenir ? Pour soi et ses proche… Peut-on oublier passé ? Tout le passé ?

 

anna moï

Parfum de Pagoge reprend les thèmes de son précédent recueil de nouvelles ; une vingtaine de nouvelles toutes assez brèves pour nous raconter des histoires intimistes et drôles… et le Vietnam, comme toujours, au centre de tous les récits… l’homme révélé dans ses multiples facettes… la vie… la mort… Anna Moï distille ses textes de visions et de réflexions splendides… entre des paysages et des personnages atypiques…

 

« Comme tu n'es pas mort, je ne peux pas t'offrir un anniversaire de décès digne d'un tel événement. Attends : je ne souhaite nullement ta mort, bien au contraire. Vis aussi longtemps que possible, si tel est ton souhait ! Je voudrais juste te convier à un festin. Et chez nous, tu n'ignores pas que les meilleurs festins sont ceux des anniversaires de mort. »

anna moïAnna Moï déploie une étonnante magie dans ses ouvrages : elle sait nous montrer une Asie, un Vietnam qui jusqu’ici, pour nous occidentaux, nous étaient quasiment inconnu… elle bouscule les lieux communs, piétine les préjugés et fait resurgir les fantômes, les parfums, les paysages, les nuits enchantés d’un monde fascinant et souvent profond…

 

 

Deux recueils de nouvelles à découvrir rapidement… surtout pour les lecteurs curieux et avides de contrées nouvelles, d’exotisme, et de mondes fantastiques…

 

(Riz noir, Folio Gallimard, 2006, L’écho des rizières, L’aube poche, 2001, Parfum de pagode, L’aube poche, 2003,) 

 

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