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La tyrannie de la subjectivité. Note sur Pascal

Grand continuateur de Saint Augustin, Pascal se livre à une enquête dont le but est de nous révéler la nature même du moi. Or, contre toute attente, « Le moi est haïssable », écrit-il dans une phrase célèbre. C’est ainsi que le moi est désormais identifié à l’amour-propre. On se serait donc trompé sur la nature du moi. Il n’est pas une chose, une partie de l’homme, il n’est pas l’âme, il est simplement l’amour-propre. Or, cet amour-propre est proprement ce qui corrompt l’âme. D’abord, parce que l’amour-propre est propice à tous les péchés ; de l’autre, cet amour-propre est cette pente glissante qui est celle de nous prendre pour Dieu, et en ignorant le vrai. Voici une petite méditation, que je propose en accès libre dans l'Ouvroir

 

Pascal écrit que celui qui n’est pas capable de haïr en soi « son amour-propre, et cet instinct qui porte à se faire Dieu, est bien aveuglé » (Pensées, 492-617). Voilà certainement la plus belle manière de dénoncer les excès d’une subjectivité autocentrée, orgueilleuse, inauthentique (la subjectivité moderne, débordante et tyrannique !) En réalité, et c’est ce que nous ignorons pour Pascal, il ne se trouve rien en nous qui soit comme on le prétend « aimable » : prenez vos qualités, vos richesses, vos connaissances, etc., vous pensez bien naïvement ce que cela vous appartient. En réalité, c’est parfaitement faux. Non, rien de cela n’est mérité ; rien de cela ne peut être rattaché aux qualités propres du moi. Et si nous creusions un peu, nous verrions que rien de ce que nous sommes ne nous rend plus méritants qu’un autre. De quoi alors la subjectivité est-elle le nom ? Et pourquoi certaines personnes paraissent pourtant plus gâtées que d’autres ?

 

Afin de creuser cette question, Pascal aura recours à la controverse augustinienne contre les pélagiens. Si pour le philosophe mathématicien le mérite est un « mot ambigu » (Pensées, 513-930, on se souvient que selon Saint Augustin la grâce ne nous est pas donnée en échange de nos mérites, puisque Dieu en couronnant nos mérites de couronne en réalité que ses dons. Alors quid de l’amour-propre ? Reprenant cette controverse, selon Pascal rien ne saurait justifier l’amour-propre. De plus, la vérité, celle que la foi ouvre au croyant, donne même toutes les raisons d’aller jusqu’au mépris de soi. L’amour-propre, peut recouvrer ou inciter les excès d’une subjectivité autocentrée, orgueilleuse, inauthentique, celle des réseaux sociaux, des selfies, des moi je interminables, celle qui provoque les besoins de « toujours plus », de demandes excessives de droits au dépend des devoirs, etc., ce dernier s’opposerait donc, nous dit Pascal, à la véritable connaissance de la nature humaine, et à la foi sur laquelle elle repose. Ainsi, dénonçant les effets pervers de l’amour-propre, Pascal montre que celui-ci ne peut reposer que sur une tromperie, qui masque cette nature corrompue, transformant les défauts en mérite.

 

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Narcisse de Gabriel Loriers, 2000

 

Ce que vit l’homme moderne, à travers ces excès de subjectivité, cet ego autocentré, ses péchés d’orgueil et sa tendance à l’inauthenticité permanente une forme de misère, non pas accidentelle mais consubstantielle, que rien de ce qui appartient en propre à l’homme ne peut venir compenser. Parmi les titres donnés par Brunschvicg, qui a classé les liasses de Pascal, on trouve celui-ci très significatif : « Misère de l’homme sans Dieu ». Conséquence de la mort de Dieu ? pour reprendre la formule de Nietzsche : la réalité est désormais inversée. Tout ce que nous tenons de la grâce et du don de Dieu, nous nous en faisons le mérite. C’est donc du moins important que nous tirons tous nos mérites. Et parmi ces mérites, les sciences, pourtant sans intérêt, puisqu’elles ne nous apportent aucune science véritable ; parmi celles-ci, bien sûr, la philosophie, qui se termine dans le pyrrhonisme, le scepticisme et la suspension du jugement.

L’amour-propre ne peut alors que se regarder lui-même. Il se tient bien en face et il se regarde admiratif, mais seul, dans l’indifférence générale. D’où la « haine mortelle » que ressent ce dernier vis-à-vis de la vérité. Partout, il cherche un miroir, miroir trompeur, miroir courtisan, miroir flatteur. Tout est bon pour satisfaire son orgueil, son besoin de se mentir. La tyrannie de la subjectivité bat alors son plein. Mentir aux autres devient notre jeu favori. On cherche en permanence à se montrer sous un jour flatteur : les réseaux sociaux sont devenus le miroir de notre idéal du moi. On y joue des apparences ; on s’y ment à soi-même ; on ment aux autres. Mais mentir aux autres, n’est-ce pas déjà se mentir à soi-même ? Et, dans ce jeu de dupes, la vérité devient alors inaccessible. Ou tout du moins, voilà que nous parvenons à nous le faire croire. Car, même si je mens aux autres et que je me mens à moi-même, en réalité, nous dit Pascal, je connais bien la vérité. Nous sommes là, confrontés à la contradiction sans dépassement, qui constitue probablement la condition tragique de l’homme. Ainsi donc, cette subjectivité débordante, tyrannique, menteuse, autocentrée, n’a pas pour plus grand mal ses défauts, comme elle se prête à le dire, dans la douleur de n’être pas parfaite, mais ayant bien de la peine de vouloir reconnaître qu’elle est une créature de Dieu, et qu’elle est surtout, perdue. Si elle a tant de difficultés à le reconnaître, sûrement est-ce dû au fait de « l’illusion volontaire » à laquelle elle ne cesse de succomber.

Le propre de l’amour-propre, ce regard flatteur que le moi se porte est la source de cette illusion volontaire qui contamine toute la vie sociale, ne lui laissant pour fondements que ces illusions qui prennent d’autant plus de force qu’elles peuvent compter sur la force de l’imagination cette « maîtresse d’erreur ». Mais cet amour-propre n’a pourtant pas d’objet. Puisque le moi pour Pascal, n’est autre chose que l’amour trompeur. Par exemple, lorsqu’on aime quelqu’un pour sa beauté, la maladie détruirait cette beauté, on n’aimerait plus autrui. Ainsi, donc, le moi est haïssable, car il est l’expression même d’une subjectivité qui se ment et ment aux autres, qui recherche à satisfaire ses ambitions et ses illusions, et qui ne se préoccupe jamais, ni de son origine ni de sa destination.

 

En couverture : Francis Bacon, Triptyque – Études du corps humain, 1970 – Collection privée

 

Commentaires

  • La première religion fut l'animisme. L'homme se considérait comme l'égal des autres formes de vie. Il respectait ses semblables, mais aussi animaux et végétaux qu'il fallait prélever pour survivre et ceci avec la plus grande modération car ils possédaient une âme. Les esprits de chaque forme de vie surveillaient que tout se passe sans excès. Chaque acte était donc ritualisé au sein de cette église à ciel ouvert. Plus tard, de façon paradoxale, c'est au moment où l'homme s'est mis à exploiter ses semblables et les autres formes de vie en introduisant comme fondamental le principe d'inégalité qu'il s'est considéré comme supérieur alors, que pour la première fois, il devenait cruel .Il ne tuait pas encore la religion, il en inventait une qui affirmait la supériorité de l'homme sur le vivant et celle de certains d'entre eux sur leurs semblables. On pouvait légitimement exploiter la terre et les dominés. On devenait civilisé.

  • Merci pour ce post, pour paraphraser un auteur moderne : nous nous sommes sacralisés quand nous avons tué la religion, nous avons éliminé Dieu de notre vie pour le remplacer.

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