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L’impossibilité d’une île ou la menace du post-humain

Le désir d’éternité ! Qui n’en a jamais rêvé ? Plus que jamais notre société consumériste, individualiste, nihiliste, athée, incapable de se penser dans la pérennité du groupe, pose cette alternative comme salvatrice.

possibilité.jpegC’est bien à partir de cette idée que le dernier Houellebecq se compose, partant précisément cette double question : la première plutôt métaphysique : l’homme mérite-t-il la vie éternelle ? La seconde, plus technique : comment y accéder ? Or, si à la première, Houellebecq donne une réponse plutôt personnelle : l’homme, indigent, ne mérite en rien la vie éternelle, car de celle-ci, il ne tirera qu’un manque d’émotion, un manque de plaisir. Or qu’est-ce qu’il en resterait du bonheur, si toutes nos émotions nous seraient à tout jamais ôté ?  La seconde réponse pour sa part, demeure des plus évidentes : le clonage !

 

C’est donc l’histoire de Daniel1 qui se poursuit sur plusieurs générations : 25 en tout ! Daniel24 cite puis commente les textes laissés par son prédécesseur humain, lui le « néo-humain » tel qu’il l’appelle, un post-humain complètement cloné censé assurer la pérennité temporelle de Daniel1.

Mais pas de méprise ! Le nouveau Houellebecq est au livre d’anticipation ce que Christine Angot est à la grande littérature.  Il faudrait plutôt considérer ce nouvel opus comme la suite des Particules élémentaires, au moment où les découvertes de Michel Dzerjinski vont permettre de modifier l’espèce. Modification sur deux points essentiels : l’homme sera asexué et immortel. A l’instar des précédents, sur le mode du roman sans intrigue, sous-tendu d’une histoire ténue, bardée de personnages stéréotypés fondés sur le modèle houellebecquien, nous entrons dans un des romans les plus étranges de Houellebecq. Certainement pas son meilleur roman, le rythme étant assez inégal. Reste tout de même la pensée de l’auteur, loin d’être un « roman de la petite santé » tel que le prétend un certain « graphomane indigent ».  

 

Dans la lignée de ses prédécesseurs, La possibilité d’une île est en prise avec son époque. Roman sociologique englué dans le réel et dénué du moindre style littéraire enseigné dans les classes de lycées par de vieilles agrégées de lettres, Houellebecq ne trahit pas sa démarche, ne se laisse pas réduire par quelques critiques littéraires dont les pendules du temps ont été stoppées depuis déjà vingt ans, continuant d’explorer le champ d’une littérature « post-moderne », sorte de littérature hybride aux frontières d’une fiction minimaliste et d’une vision rigoureuse, précise, d’une acuité « géniale » de notre époque et de sa décadence.

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Extrait La possibilité d'une île (2008)


Dans ce roman, le point de départ est clair : l’amour est-il une réalité atteignable par les hommes ou les femmes, ou une cruelle fiction que notre sexualité biologique nous guide dans un triste plaisir des corps totalement dénué de sentiments ?

 

« Lorsque la sexualité disparaît, c'est le corps de l'autre qui apparaît, dans sa présence vaguement hostile ; ce sont ces bruits, ces mouvements, les odeurs ; et la présence même de ce corps qu'on ne peut plus toucher, ni sanctifier par le contact, devient peu à peu une gêne ; tout cela, malheureusement, est connu. »

 

On connaît la fameuse « quête » du bonheur en laquelle Houellebecq ne croit pas, ou ne croit plus, lui qui par ce livre se pose une autre question fondamentale, celle du sens de la vie ? Heidegger avait, jadis, en son temps, repris la vieille question antique : « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? » Une question fondant toute la recherche du sens. Un sens que la secte des élohims bien évidemment se pose, et pose dans ce roman.

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Michel Houellebecq sur le tournage
de La Possibilité d'une île (2008)

L’intérêt de citer cette rencontre entre le narrateur et le prophète des Elohims pour Houellebecq reste bien entendu de souligner les limites de la science, de la technique et surtout des religions. Religions qui, dans ce roman, sont réduites à de vulgaires phénomènes de pure consommation. Religion qui, selon Houellebecq encore supplanteront certainement la science dans un proche avenir car elles sont seules capables finalement d’assouvir le rêve de vie éternelle.

 

Mais la vie éternelle est-elle seulement une possibilité envisageable ?  Et aurait-elle pour autant un sens ? Simone de Beauvoir dans Les hommes sont tous mortels en dénonçait déjà la supercherie. L’homme ne mérite pas un tel destin ! Car c’est le destin le plus funeste qui soit !

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Image du film du film La Possibilité d'une île (2008)

 

Quand à Houellebecq, s’il ne montre plus beaucoup de compassion pour ses « frères » humains, il continue tout de même de les créditer d’une faculté qui leur confère toute leur dignité : l’émotion. Faculté que la vie éternelle leur ôterait définitivement :

« Je compris également que l’ironie, le comique, l’humour devaient mourir, car le monde à venir était le monde du bonheur, et il ils n’y auraient plus aucune place. »

L’émotion, serait la rançon donc à payer pour obtenir le bonheur ? Et Houellebecq en écrivain désespéré au sens grec du terme règle la question sans illusion.

Dans sa vision désabusée d’un monde frisant l’absurde, il écrit au final, que cette « île » est de loin impossible, que l’homme aussi évolué scientifiquement, techniquement, culturellement, resterait quoi qu’il prétende, une bête, un infrahumain, un post-humain dont les sentiments auraient disparu, et ne seraient pas plus heureux qu’autrefois. L’homme selon Houellebecq ne mériterait donc pas la vie éternelle, car il ne sait que produire violence, tragédies et souffrance sur ses propres frères ; en bref, un homo sapiens à peine plus évolué que ses congénères, qui est pour lui-même le plus nuisible des êtres vivants.

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Michel Houellebecq et son chien
Tournage de La Possibilité d'une île
(2008)

La Possibilité d'une île, Michel Houellebecq, Fayard, 488 pages, 2005.

En couverture : « Le tribunal sur le Congo » de Milo Rau – copyright the artist et Vinca Film

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