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Frédéric Schiffter, la haine « chic » du peuple (à propos de « Contre le peuple »)

Frédéric Schiffter le philosophe fainéant, mais je devrais plutôt dire le philosophe dilettante, le philosophe aux longues siestes s’attaque au peuple dans un nouvel ouvrage, et plus précisément à cette vague contestataire et énervante que l’on a appelé les gilets jaunes et, rien de ce que j'ai lu dans ce livre, n’est venu démentir l’idée que je me faisais de ce philosophe au scepticisme bien affûté. Cette recension est d'abord parue dans la revue en ligne Boojum. Elle est désormais en accès libre dans l'Ouvroir.

 frédéric schiffter,gilets jaunes,emil cioran,michel de montaigne,clément rosset,jacques derrida,jules michelet,michel onfray,bruce bégout,alain finkielkraut,jean-claude michéa,gabriel matzneff,george orwellDe Frédéric Schiffter je connaissais Sur le blabla et le chichi des philosophes (2001), sa Philosophie sentimentale (2010), qui a reçu le Prix Décembre, ses Journées perdues (2017) où il se contemple à ne rien faire et se raconte inlassablement, et puis je ne me souviens plus du reste. Jusqu’ici je le connaissais comme un grand lecteur de Cioran et de Montaigne, admirateur et ami de Clément Rosset, une sorte de « pessimiste chic » auto-revendiqué, un dilettante moderne et un philosophe-surfeur, bref, je le connaissais sous tous les épithètes soulignant son côté débonnaire, cynique, immoral, insouciant, insoumis, frivole, désinvolte, antimoderne, élitiste et grandement sceptique.

 

Ainsi donc, lorsque j’ai ouvert cet essai, dont le titre Contre le peuple, ne cache rien de son scepticisme ni de son humour ou de son ironie, qu’il partage d’ailleurs avec Montaigne, Cioran et Rosset, je ne pouvais espérer lire autre chose que ce dont on s’attend d’un ennemi déclaré de tout ce qui est populaire, puisque c’est bas, vulgaire et sans saveur, d’un ennemi de la foule et des masses. Pourquoi ? Parce que « la foule ne pense ni ne parle », nous répond en substance Frédéric Schiffter. C’est ainsi qu’il dénonce dans son premier chapitre la supercherie du Peuple, cette illusion exprimée à travers les multiples débats et discours politiciens qui ont prononcé le mot sans jamais en saisir la chose.

 

une masse désincarnée

« Le Peuple n’étant personne, il est muet – et c’est pourquoi nombre de politiciens ou d’intellectuels s’en font le porte-parole. »

 

Cet essai, assez court pour tout dire, et prétendant démontrer combien le peuple (ce « mirage réaliste ») n’est qu’une masse désincarnée, dont l’indécence ordinaire, pour ne pas dire l’indigence s’exprime désormais de façon chaotique sur les réseaux sociaux, m’a fait immédiatement songer à cette phrase de Jacques Derrida, qui semble en résumer la quintessence, dans un livre dont le titre est déjà significatif, Voyous, datant de 2003 : « Le démos n’est donc jamais loin quand on parle du voyou. Ni la démocratie très loin de la voyoucratie. »

 

C’est un livre assez bien écrit. Il se lit facilement et il démontre par le détail, que le Peuple n’est rien d’autre qu’un « vent de bouche », une sorte de « chichi et de blabla », une masse d’excités du matin au soir, « une foule énervée, criarde, impulsive » qui n’a rien d’autre à exprimer que ses frustrations et ses indignations, et que des esprits malins instrumentalisent selon leurs intérêts économiques et électoraux.

 

Un homme presque inutile vs gilets jaunes

Pardonnez donc, mon cher Frédéric Schiffter ces gilets jaunes qui semble ressusciter « dans les discours l’idole du peuple forgée jadis par Jules Michelet », pardonnez donc ces masses enténébrées, cet agrégat d’« attentes individualistes » qui cherchent à se réapproprier le mieux qu’ils peuvent l’égalité économique et la bonne répartition des richesses. Souffrez donc ces « petites gens » dont l’esprit colonisé ne partage ni votre idéal de vie désengagée, ni votre « activisme contemplatif », d’autant que vous revendiquez n’avoir jamais accompli ne serait-ce qu’un seul jour une quelconque fonction politique ou même municipale, que vous avez été depuis votre plus jeune âge un homme presque inutile, si ce n’est ces quelques heures de cours que vous avez donnés et soufferts en silence, vous qui écrivez :

 

« [...] pour ma part, je n’ai exercé de pouvoir politique, ni même intellectuel – mon magistère philosophique s’étant limité à des lycées de la côte basque, mes livres ayant été lus que de rares amateurs de pessimisme chic [...] »

 

Si certains philodoxes, comme Frédéric Schiffter les appelle, tels Michel Onfray, Bruce Bégout, Alain Finkielkraut, Jean-Claude Michéa, et j’en passe (sorte de sophistes à la sauce Schiffter) défendent encore une lutte des classes entre les élites et le peuple, le « bon peuple » ne trouve plus aucune légitimité aux yeux de notre philosophe-surfeur, et je doute même qu’il en ait eue un jour ; il voit plutôt, dans la chienlit récente, une sorte de révolte des « désavantagés en proie au désespoir de ne pouvoir s’embourgeoiser ». Sûrement n’a-t-il pas dressé une sociologie exhaustive des gilets jaunes, ce mouvement protéiforme, avant de se mettre au travail d’écriture de son livre. Mais on connait bien tous les arguments des contempteurs du mouvement : son fascisme, son danger, sa menace, sa démagogie même si l’on ne devrait y voir pourtant que du théâtre. Tous ceux qui détestent cette France-là trouveront de quoi se nourrir dans ce pamphlet, qui ne considère le peuple que sous l’œil du scandale, des préjugés du genre, typiques de la doxa moderne et de ses caravanes publicitaires.

 

la plèbe, la populace, la masse, la foule et le peuple

Mais continuons. Frédéric Schiffter écrit :

 

« [...] un individu est aristocrate par son jugement instruit et sa sensibilité éduquée, il est plébéien par sa psychologie. Or, par nature, l’homme de la foule rejette la singularité. Il désire adorer, applaudir, exulter, ou bien haïr, huer, se lamenter, avec les autres, comme les autres. »

 

Visiblement, il confond ou prétend confondre la plèbe, la populace, la masse, la foule et le peuple. Le Peuple est plus sûrement ce sur quoi le pouvoir s’exerce. La foule est cette masse informe qui perd sa rationalité lorsqu’elle se meut indistinctement et aveuglément, au point d’être effrayante. Elle n’est donc pas à confondre avec la souveraineté populaire, qui est le contraire de cette élite politique, économique, industrielle exerçant le pouvoir sur une sorte de sous-prolétariat qui ne défend plus grand-chose et certainement pas ses privilèges, qui ont fondu en moins de trente ans comme neige au soleil, mais ce qui lui reste : sa force de travail. Il confond également, le soutient et l’amitié que l’on porte à un mouvement populaire, avec le défaut de donner des leçons. Ce qui me parait bien étrange, lorsque dans ses Compléments, il mélange l’émoi et la ferveur médiatique relayée par la population lors de l’affaire Matzneff, avec ce que l’on peut appeler un mouvement d’émancipation, aussi maladroit qu’il fut.

Cela laisse d'ailleurs à penser que, pour Schiffter, tout ce qui vient du peuple, tout ce qui est populaire doit être honnis sans discernement et sans distinction. Sur ce point toutefois, les salves pour ne pas dire les cris d’orfraie que la redécouverte des journaux de Matzneff a déclenché récemment, ont inspiré des propos justes et puissants à l’auteur, ce qu’il est bon de relever. Je pense même que cela aurait demandé un travail d’analyse plus important que les quelques remarques lapidaires que l'on y trouve. Il est également très juste lorsqu'il dénonce l'ex-Université populaire de Michel Onfray (où ce dernier s'adonnait au difficile métier de professeur de vertus) qu'il compare non sans raison à la « soupe populaire ». C'est tout le jeu de la démagogie moderne, sans compter les pétitions pour un oui et pour un non moral, ou encore, cette plait démocratique, ce qu'il aurait pu ou dû rajouter, que sont les procès intentés par les associations militantes pour des raisons idéologiques contre leurs adversaires politiques. C’était sûrement le fil rouge qu’il aurait fallu suivre pour cet essai, Et c’est précisément les Compléments à son pamphlet qui m’ont le plus intéressé, car l'auteur parvient à se démarquer de propos assez convenus et réchauffés sur les belles consciences, les bonnes consciences, les médias, les élus, les « sachants », la foule, la masse, le Peuple, etc., ainsi que le « feuilleton des gilets jaunes » tel qu’il appelle un mouvement qui aura trouvé l’énergie et le courage de se prolonger dans le temps et de bouger des lignes durablement. On a tellement lu des propos similaires dans la presse et ailleurs ces deux dernières années, que l’on ne trouve plus grand enthousiasme à les relire sous la plume d’un philosophe.

La désacralisation du peuple

La désacralisation du peuple à laquelle se livre Frédéric Schiffter, qui ne veut faire ni le jeu des « bolchos » ni celui des « nazillons » (voir son Avant-propos) va pourtant de pair avec la délégitimisation de l’esprit de la nation à laquelle se livre l'élite depuis 40 ans, au nom de la dictature de la majorité prêchée par Tocqueville au XIXe siècle (je rappelle par exemple le « Non »  au référendum de 2005, immédiatement sapé et trahi par les élites, parce que le Peuple pense mal, vote mal, sorte de discours apocalyptique pour délégitimiser les choix de ces gens qu'ils méprisent et caricaturent à outrance). Car le Peuple ici, c’est bien la nation, cette incarnation populaire de ce qui fait la France et que l’on appelle avec un brin de mépris dans les villes : la France périphérique. Je ne conteste ni l’esprit de hauteur de ce philosophe basque, ni son « humeur aristocrate » plutôt appréciable, ni encore son scepticisme légitime envers une piétaille qui ne veut en aucun cas changer de monde mais plutôt de maître, puisqu’il préfère en bon lecteur de Montaigne la méfiance à la dictature de la majorité ; ce que je lui reproche c’est d’occulter semble-t-il, le nouveau danger, qui est probablement le vrai danger de notre temps, qui ne vient plus cette fois de ce souffle populaire (que Schiffter semble craindre par une sorte de retard de point de vue que je ne m’explique pas) ayant rendu l’air désormais jaune et irrespirable pour ce philosophe sentimental fuyant les foules sentimentales, et qui est une autre forme de dictature à laquelle il devrait pourtant s’attaquer : la dictature des minorités que sont tous les lobbys antifascistes, antiracistes, néo-féministes et LGBT. Voilà le vrai danger ! Tout le reste, je l’ai déjà dit, n’est que théâtre, et le Peuple n’est qu’un tigre de papier, sûrement « incapable de se gouverner » tel que le lui reproche très légitimement Frédéric Schiffer, un simple mot dans la bouche des médias, que l’on agite au moindre soulèvement populaire et sans lendemain, comme si le vrai danger était cette idole crépusculaire et inoffensive.

 

Mais il est peut-être plus facile idéologiquement, et plus chic philosophiquement de s’en prendre au Peuple, de nourrir en permanence un mépris irrationnel pour ce dernier, considérant qu’il n’existe pas ou qu’il est une sorte de fascisme aggravant la « servitude intellectuelle », plutôt que de reconnaître que ce Peuple dont il cause à tort et à travers, est une sorte de majorité silencieuse qu’on ne croise jamais que dans les prêches cathodiques des hommes politiques et des journalistes et, accessoirement dans ce livre, qui théorise un concept en exploitant l’absence de ce dont il glose, sur la scène publique. C’est d’autant plus grave, que ces propos irrévérencieux pour le Peuple, ne servent en réalité que les bonnes œuvres des élites, même si Frédéric Schiffter s’en défend (p.12), élites désirant réduire la majorité honnie au silence. Tout cela me donne à croire que notre philosophe pamphlétaire dans cette histoire, n’est que le cocu de service, l'imbécile utile des élites et, qu’à travers ce pamphlet habile et séduisant pour les esprits ronchons et pessimistes, ajoutant à cela une haine pour Orwell (fin critique pourtant des systèmes totalitaires) ou pour Proudhon, il nous laisse penser qu’il n’a rien compris de la réalité ni des faits qui, eux, sont pourtant têtus, préférant dénoncer une pensée moralisante, tout en manquant le point aveugle de son propre discours, qui est une autre forme de critique moralisante, prétendument détachée de toute morale, sorte de réponse du berger à la bergère.  

 

Il n’y a donc pas de meilleure publicité que cet essai, sorte de dissertation un peu trop courte, on aurait aimé un travail de réflexion plus en profondeur, écrit par un misanthrope sceptique et blasé, au cœur encore bien juvénile, pour faire taire le Peuple et donner non seulement la voix aux ultra-minorités, cherchant à imposer le silence et l’asservissement à la majorité, et être ainsi soi-même asservi demain, au nom d’une autre forme de simplisme qui est de ne voir la démagogie que du côté de ce qui est populaire, voire populiste (un autre débat que je n’engagerai pas ici).

 

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Frédéric Schiffter, philosophe du rien faire

 

Paru sous le titre "Contre le peuple, Manuel de résistance à la démagogie" dans la revue  numérique Boojum, en juil. 2021.

 

Frédéric Schiffter, Contre le peuple, Séguier, novembre 2020.

Commentaires

  • Bonjour Marc,

    Merci pour ces ouvroirs de réflexions que tu traces comme autant de chemins lumineux à arpenter.

    Merci pour cet article qui m'a inspiré le poème ci-dessous, que je te livre en l'état en guise de commentaire. Je l'ai maladroitement intitulé "Gilets donc j'élite", mais je n'arrive pas à m'en défaire.

    Il y a dans les tréfonds du monde, d’atroces albatros rampant maladroitement entre de hautes herbes rieuses. Rien n’est cependant plus jolie qu’une idée déployant ses ailes et parsemant dans son élan un ballet somptueux de pétales jaunes. L’amorce est certes malhabile, parfois même grotesque, car leurs pas juvéniles sont emplis de désespoir et leurs chutes abondantes bondées d’incompréhension. Nombreux d’ailleurs sont ces oiseaux qui, résignés, se blottissent en masse dans l’obscurité abrutissante d’une caverne; les yeux inlassablement rivés sur un écran d’ombres funestes. Quel sort accablant s’abat sur ces volatiles connectés qui dessinent sur des sols asséchés une pluie d’empreintes dénuées de tout sens.

    Perchées sur les flans d’une colline, du haut de leurs corps longilignes, malicieusement bercées par un vent qui souffle en boucle un son nauséabond, des herbes folles les contemplent avec mépris et leur ouvrent des chemins sans issue. Quelle sinistre émancipation que celle affichée par un herbage stagnant, où de mauvaises herbes feignent d’atteindre des sommets à dessein de préserver une flore dans laquelle leur élévation a pour nature unique le rabaissement d’autrui. Quelle sinistre bise se diffuse sans cesse sur une faune indécemment assommée par d’incessantes bourrasques moqueuses. Quel triste tableau que ces couleurs froides, dépeignant un monde replié sur lui même, car coupé du flot sublime de la vie, où les rivières ternes semblent statiques et les nuages gris éternellement cloués dans un ciel de plomb.

    Mais au loin, un souffle de vie brille comme brillent les feux éclatants d’une nuit noire. Au loin, à l’horizon, lorsque le vent s’engouffre entre les rayons lumineux du soleil, afflue alors de vivaces ruisseaux baignant magnifiquement dans le satin blanc des nues. Au loin se meuvent alors une foule de feuilles mortes et virevoltent, enfin libérées, toute une nuée de battements d’ailes.

  • Lu son livre contre Debord, absolument pas convaincu. Un dandy fonctionnaire ?

  • Compliments !

  • Il prend ses désirs pour des réalités, c’est à la fois très chic et très vulgaire. Le monde n’est qu’un caprice à nos esprits…

  • Un article intéressant qui déconstruit méthodiquement un ouvrage que je n’ai pas lu mais une approche intéressante qui en révèle (en creux)les excès - fussent - ils élégants - et le paradoxe.

  • Exactement: projet de donner une voix aux ultra-minorités!

  • La gauche n’a rien gagné. Les « acquis » ont été octroyés comme solution de sortie de crise du modèle ( néo)libéral qui s’est ainsi donné les moyens de se survivre, renforcé par l’abandon d’un peu plus de social aux gauches.

  • Merci de défendre si habilement et intelligemment le Peuple.
    La confusion avec la foule et la plèbe est un dangereux raccourci.
    Et je vous rejoins : derrière le Peuple se cachent des perles rares, les femmes et les hommes tels que George Orwell, qui forgent le Monde et nous laissent des empreintes indélébiles. Celles dans lesquelles se reconnaît la majorité silencieuse.

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