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Vladimir Jankélévitch, les paradoxes de la morale

Si Vladimir Jankélévitch (1903-1985) ne nous a pas laissé d’œuvre de philosophie politique, en revanche il nous a laissé une abondante œuvre de philosophie morale, ce qui revient exactement au même. Philosophe, musicologue, professeur à la Sorbonne pendant plusieurs décennies, Jankélévitch nous a donné une œuvre considérable, un pensum, qui est littéralement un message pour notre temps.

 

« On nous assure de toutes parts que la philosophie morale est actuellement en honneur. Une morale honorée par l'opinion publique étant a priori sujette à caution, nous devons accueillir avec quelque méfiance ces propos réconfortants. »

Vladimir Jankélévitch, Le paradoxe de la morale

 

 

philosophie morale.jpgLes intellectuels sont des gens qui contrôlent la circulation des idées. Les philosophes sont ceux qui les produisent. Je mettrai volontiers Vladimir Jankélévitch dans la seconde catégorie. Mais pour moi, Vladimir Jankélévitch est le premier des moralistes. Loin devant Emmanuel Kant. Le précieux volume Philosophie morale parue chez Flammarion dans la collection « Mille & une pages » le prouve. Réunissant La mauvaise conscience (parue également en collection Champs augmenté d’une très belle et très instructive préface de Pierre-Alban Guckin-Guinfolleau), Du mensonge, Le Mal, L’Austérité et la vie morale, Le Pur et l’Impur, L’aventure, l’Ennui et le Sérieux, et Le Pardon (paru également en collection Champs, augmenté d’une préface de Laure Barillas très intéressante et très claire), ce livre est très important dans l’œuvre du philosophe français.

 

Normalien reçu premier à l’agrégation en 1926, auteur en 1931 d’une très belle monographie sur Bergson, c’est le professeur de Jankélévitch à l’École normale supérieure, Léon Brunschvicg, qui lui commande ce travail singulier, qui, remanié, deviendra, suite à la soutenance de sa thèse, La Mauvaise conscience. Ce livre paraîtra en 1933 chez Alcan. Aussi, et c’est sans surprise, ce texte débute le volume Philosophie morale, puisque c’est le premier texte de Jankélévitch dans lequel il traite de morale. Sa thèse complémentaire à sa grande thèse sur Schelling, Vladmir Jankélévitch débute la construction de son œuvre morale, en parallèle d’une autre œuvre, tout aussi imposante, sur la musique, et une autre sur la philosophie métaphysique, à laquelle appartient son ouvrage sur la mort et sur la philosophie première.

 

Assumer le mal
Or, la grande question de Jankélévitch, finalement, dans sa philosophie morale, à la différence de Rousseau, par exemple, qui, tel que le montre Alexis Philonenko, recherche un médicament contre le mal engendré par les hommes libres de servir le Bien ou le Mal, notre philosophe lui, cherche plutôt à comprendre comment l’on peut assumer le mal une fois qu’il est accompli. En bref, la mauvaise conscience est-elle inévitable ? À l’instar de Rousseau ou de Kant, le mal ne relève que de l’homme uniquement. Nulle source ontologique du mal dans la notion de création, ou dans la finitude humaine. Le mal est le propre de l’homme, puisque ce dernier est libre et qu’il abuse de cette liberté. Il s’agit donc d’étudier le caractère strictement moral du mal. Ses conséquences sur l’agent qui est la cause du mal et son entourage. Il y a donc un effort de problématisation du mal, qui nous fait mieux comprendre pourquoi la question morale traverse toute la philosophie de Jankélévitch. Mais nous sommes là en 1933. La 2ème guerre mondiale n’a pas encore eu lieu. La philosophie morale de Jankélévitch est surtout tournée vers nous. Et la mauvaise conscience ne peut que nous conduire vers la joie, « nous guérir de la faute ». Nous sommes là dans une philosophie encore optimiste, dans laquelle, si j’ose dire, la mauvaise conscience permet le pardon, le pardon de nos pêchés (pour parler dans un langage de théologien, mais néanmoins Jankélévitch emploie le mot).

 

« La conscience est efficace contre le péché : mais elle est mortelle au « bon mouvement ». [...] Le remords, nous le savons, exprime l’irréversibilité absolue de nos actes ; le remords est donc le pur désespoir, et pourtant avoir du remords est un symptôme de guérison ; ce désespoir est notre salut bien que l’acte de désespérer consiste à se croire condamné à mort ! »

 

À la fin de ce livre, on peut donc parler de « conscience guérie », pour reprendre le terme de Pierre-Alban Guckin-Guinfolleau dans sa préface. Nous avons agi, librement, mais l’action une fois accomplie nous dégoûte, comment dépasser le dégoût pour cette action, et, par ricochet, pour nous-mêmes ? Voilà la question que se pose Vladimir Jankélévitch en 1933. Cette conscience « hantée par le remords » devra procéder par étapes. Cette faute est de mon fait. Pour les adversaires de la liberté, vous référer à la théorie de la liberté de Kant dans sa deuxième critique. Pensez également à la liberté chez Rousseau (qui a beaucoup inspiré Kant, ça va de soi !) Le remords broché sur la flèche du temps, nous taraude, nous envahie sournoisement. Et puisqu’il dispose de la volonté, alors il doit agir sur le remords. Il n’a pas la puissance de défaire ses actes, ni de revenir en arrière. On ne pourra peut-être même pas, à terme, se consoler de l’inconsolable. Nous pouvons alors nous repentir, comme nous y invite le christianisme. Mais, comme le précise le préfacier de ce livre, le problème pour Jankélévitch c’est que la morale chrétienne est « une morale arithmétique qui additionne les bonnes actions puis leur soustrait les mauvaises en espérant, au pire, un résultat nul, au mieux, un résultat positif ». On peut toutefois thésauriser les biens mais on ne peut pas capitaliser le Bien.

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Vladimir Jankélévitch et Bernard Henri Lévy
Soutien aux dissidents soviétiques, Paris, 1978
(Photographie : Armand Borlant)

C’est donc au mérite, que la morale pourra être sauvée pour Jankélévitch. « Le péché n’est pas racheté, mais la faute est dépassée par une conversion du sujet qui se donne comme une « grâce ». » Le commentaire du préfacier est clair, et nous montre comment, Jankélévitch, au commencement de sa philosophie morale, le pêché est d’abord neutralisé par le remords, puis, comment paradoxalement, la mauvaise conscience prépare la sortie d’elle-même. Au bout, l’oubli. L’oubli, c’est la santé retrouvée, c’est la guérison que la mauvaise conscience a opéré elle-même, guérison du pêché, dépassé, oublié.

Nous sommes là en 1933, je me répète.      

  

Le mal impardonnable
Mais en 1967. Entre temps, il y a eu la Seconde guerre mondiale. Il y a eu ces millions de juifs déportés et assassinés par les nazis. Il y a eu le génocide. Comment alors, Jankélévitch peut-il assumer la question du mal, de l’acte fautif, du pêché, dépassé, oublié ? Le peut-on pour les crimes commis contre l’humanité ? Peut-on pardonner aux bourreaux nazis qui ont persécuté les juifs parce qu’ils étaient juifs ? Peut-on pardonner à Eichmann ?

 

Il n’est donc pas étonnant que le livre de Vladimir Jankélévitch commence par cette phrase très forte :

 

« Il n’est pas difficile de comprendre pourquoi le devoir de pardonner est devenu aujourd’hui notre problème. »

 

Pardonner, est-ce possible dans tous les cas de figure ? Voilà donc la vraie question, la question centrale du livre Le Pardon, qui clôt cet ouvrage de philosophie morale. Entre 1933 et 1967, quarante-quatre ans se sont écoulés, et l’oubli devient soudainement impossible. Jankélévitch poursuit cette œuvre qui le tourmente depuis le premier jour. Et le pardon, qui depuis les nazis, les crimes abominables subis par les juifs, « l’impunité des traitres », les collaborateurs, « la médiocrité morale » qui a régné durant la guerre, devient impossible. « Tant que l’inexpiable n’est pas expié », dit-il dans L’Imprescriptible, le pardon n’a aucun sens.

 

« Le pur amour sans ravissement et le pur pardon sans ressentiment ne sont donc pas des perfections qu’on puisse obtenir à titre inaliénable et dont la possession serait leur possesseur source de bonne conscience et de complaisance bien contente. [...] beaucoup d’automates moraux et de perroquets vertueux croient en effet posséder un cœur habituellement pur, se targuent de leur pureté comme d’une habitude chronique, professent le purisme, prétendent jouir des rentes de leur mérite. Mais une machine à pardonner, un distributeur automatique de grâces et d’indulgences n’ont sans aucun doute que de très lointains rapports avec le vrai pardon ! »

 

Voilà donc qui est dit ! Comment donc, ce philosophe français et juif d’origine russe, inspiré par le vouloir de Kant, un vouloir qui signifie pouvoir, et qui est un moraliste et un métaphysicien héritier de Bergson, a-t-il pu creuser aussi loin le paradoxe de la morale, en faisant à la fois du pardon une valeur si haute et en affirmant en même temps, l’impossibilité de pardonner ? C’est bel et bien à cette question philosophique de la plus haute importance que Jankélévitch consacre un livre entier, guidé par la plus haute nécessité.

 

Il y étudie le pardon en lui-même, « au point de vue de l’éthique chrétienne et juive », et dans lequel, il « dégage une éthique que l’on peut qualifier d’hyperbolique, pour laquelle le pardon est le commandement suprême ; et d’autre part, le mal apparaît toujours au-delà. »

 

Ce pardon pur, qui n’a pas de « parce que » car il n’admet ni raison ni condition montre que la théorie est en discordance avec la pratique puisque ce dernier s’oppose à ce refus d’accorder le pardon à ceux qui ne l’auraient pas demandé. Deuxième paradoxe soulevé par Vladimir Jankélévitch.



Une paradoxologie
C’est donc pour faire disparaître ces deux paradoxes, qui ne le sont qu’en apparence, que Jankélévitch écrit. « Cette « paradoxologie », écrit fort à propos Laure Barillas, est bien plus qu’un trait de moraliste traquant l’hypocrisie dans les comportements vertueux, bien plus qu’un goût pour les formules oxymoriques. » Si dans son dernier livre publié de son vivant, Le Paradoxe de la morale, opposant les contradictions entre l’être et l’amour, on comprend mieux le rôle du paradoxe dans la morale de Jankélévitch, puisque, moins qu’un réaction rancunière, l’impossibilité de pardonner relève d’une impossibilité effective, ce qui nous amène à plutôt nous réjouir de ce paradoxe plutôt que de subir la douleur de la dénonciation. L’ironie de Jankélévitch le conduit jusque-là, c’est-à-dire à montrer ce qui fait apparaître la réalité dans cette vérité paradoxale.

 

Cela l’amène à travailler sur le pardon et le mal, le pardon et l’imprescriptible, le pardon et l’oubli, le pardon et l’excuse, le pardon fou, et l’impardonnable, chapitre dans lequel Jankélévitch tient sa position radicale face à Paul Ricœur ou Jacques Derrida, qui voient la possibilité d’un pardon sans aveu et d’un pardon de l’impardonnable. Jankélévitch répètera jusqu’à sa mort, survenue en 1985, la même chose : il n’y a aucun pardon possible pour ceux qui ne l’ont pas demandé, et les crimes contre l’humanité sont impardonnables.

 

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Vladimir Jankélévitch dans son bureau ©BELGAIMAGE

 

Vladimir Jankélévitch :

  • Philosophie morale : La Mauvaise conscience ; Du mensonge ; Le Mal ; L’Austérité et la vie morale ; Le Pur et l’impur ; L’Aventure, l’ennui, le sérieux ; Le Pardon, Flammarion, « Milles&UnePages », janvier 2019, 1182 pages.
  • Le Pardon, préface de Laure Barillas Flammarion, « Champs essai », janvier 2019, 288 pages.
  • La mauvaise conscience, Flammarion, « Champs essai », janvier 2019, 289 pages.



A quoi servent les philosophes ? -
Vladimir Jankélévitch à Apostrophe
le 18 janvier 1980

Commentaires

  • Oui pardonner semble bien compliquer, ce n'est pas un geste de lâcheté mais plutôt d'un grand courage.

  • Jankélévitch qui confessait ne plus pouvoir écouter de "musique allemande" tout en reconnaissant qu'il s'agissait là d'une attitude irrationnelle.

  • Je crois que pardonner en tant qu'action n'a pas de sens. En effet pardonner se fait naturellement lorsque la justice est faite.

  • Le point de vue éthique de Jankélévitch nous offre un repère dans l'action qui doit continuer à être enseigné et surtout débattu. Lorsqu'Il dit qu'il faut 'faire le bien séance tenante', ce syntagme est intéressant parce qu'il est générateur de paradoxes. Le premier paradoxe : ce qui est fait reste toujours à faire, ainsi, on ne capitalise jamais sur ce qui relève de l'action, il y a un devoir de permanence (attention au 'relâchement', le mal ne réside-il pas dans l'intention bonne sans repos?). Le second (le problème identitaire) : 'Devenir ce que je suis'... Or, je ne me suis pas créé tout seul et je suis ce que nous sommes chacun.e à notre manière unique dans notre singularité, mais tout en cherchant la ressemblance et ce que nous avons de commun avec les autres. Donc, à la fois distinct et semblable...

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