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La vie silencieuse et impensée de la connaissance de soi. Le métier de philosophe selon Montaigne

Lorsqu'on lit mal Montaigne, on pense aussitôt que parler de soi, s’analyser sous forme écrite, est bien là tout ce qui intéresse ce philosophe, au sens le plus narcissique du terme. Je me suis d'ailleurs déjà demandé dans ces pages, si l'analyse de soi était une perte de temps. La « vraie » question pourtant, se trouve dans la réponse à la précédente, et est celle de la poursuite de son œuvre : en admettant même que la démarche ne vaille pas la peine, pourquoi alors continuer ? Écrire sur soi-même selon Montaigne, est toutefois d'une utilité fondamentale car, l’analyse de soi entraîne une conséquence nécessaire. Je vais essayer de démontrer cela, spécialement pour l'Ouvroir.

Quel est donc le métier de Montaigne ? On dit qu'il pratique le métier de philosophe, mais que fait-il exactement lorsqu'il philosophe ? Certains répondent qu'il formule des avertissements moraux, d'autres disent qu'il construit un traité de sagesse. Pour moi, les Essais est de loin le premier grand livre de philosophie qui nous propose une méthode pour se connaître soi-même. 

Montaigne d'ailleurs le dit : même s’il ne trouve personne pour lire ses Essais, il n’aura pas perdu son temps, en l'écrivant. Les adjectifs « utiles », « agréables », lorsqu'il parle de l'écriture de ses pages, dont la connotation positive, précédé de l’intensif « si », laissent d'ailleurs entendre ce vif plaisir qu’il a pris à cette réflexion sur lui-même. De même que, l’adjectif « oisives » nous montre que le temps sur lequel celui qui écrit s’interroge est un temps d’oisiveté qui s’est trouvé occupé et donc non gâché.

Pourquoi donc écrire pour s'analyser soi-même ? Parce que ce temps occupé à s’analyser, à s’écrire dans ces si belles pages que composent les Essais, participe de la consolidation de soi. En acceptant cette idée, on peut  même comprendre pourquoi, la conclusion de son livre affirme que, Montaigne a contribué à penser un « humanisme rénové ».

Il y a, je pense, cette idée forte d'un humanisme dans l'exercice de la sculpture de soi, et de la connaissance profonde de ce que l'on est. Bien sûr,  cette idée est probablement très imagée, mais pensons à la métaphore empruntée à la sculpture et utilisée par Montaigne, pour nous parler du « moule », qui exprime ce vrai travail de l’âge, impliquant la discipline et l'effort afin de se fortifier et se former.

 

« Je n'ai pas plus fait mon livre que mon livre m'a fait », affirme Montaigne, montrant là le chiasme exprimant combien l’auteur et le sujet se confondent dans cette peinture de soi qui rend l'oeuvre des Essais si originale, car centrés sur Montaigne.

 

Mais se peindre soi-même commence d'abord par se représenter pour les autres, puis conduit à une meilleure connaissance de soi. Les « couleurs (les) plus nettes » traduisent combien, dans la connaissance de soi, la vision de soi devient précise, alors même que, l’observation, présentée comme continuelle et curieuse, insiste sur le caractère profond de l’observation faite par Montaigne. 

 

On trouve d'ailleurs une idée forte chez Montaigne, lorsqu'il affirme, qu’en se peignant pour autrui, on trouve en soi une meilleure connaissance de soi, montrant, qu'entre les deux démarches, co-existent celle de ces gens accomplissant une analyse superficielle d’eux même et celle ce ceux qui, comme Montaigne, pratiquent une introspection précise, longue et profonde. C'est bien ce jeu d’opposition qu'il s'agit de souligner, alors que certains, « par fantaisie, par langue, quelque heure » s'analysent tout en surface, manquant la profondeur de la connaissance de soi, « si primement », relève de l'« étude ouvrage et métier » qui est ce minutieux travail d’écriture, de mise par écrit, « De toute sa foi, de toute sa force », et qui traduit cet investissement de celui qui, comme Montaigne, passe par une analyse profonde et écrite. Car, seule l’écriture, nous dit Montaigne, est apte à rendre compte de ce que nous éprouvons de plus intime, « des plus délicieux plaisirs », et de ce qu’il y a de plus fugitif en nous.

 

On trouve aussi un dernier point important chez Montaigne, lorsqu'il écrit sur l'analyse de soi. Se peindre soi-même a été un remède contre les cogitations ennuyeuses, ou disons plutôt, frivoles. Écrire sur soi, lui a permis de trouver assez de concentration pour revenir sur ce qui est le plus important. D'autant que, l’introspection est naturelle pour l'homme, écrit-il, l’introspection est innée. L’homme a besoin de se donner à lui-même.

 

Le métier de philosophe pour Montaigne, est donc cette longue et profonde écriture de soi, qui lui a permis d’analyser ses rêveries, son imagination, sans quoi il ne l’aurait pas pris en compte. Une écriture de soi qui lui a permis de se libérer, des chagrins, des incivilités observées et subies dont il ne pouvait parler tout haut puisque la civilité et la raison le lui interdisaient.

 

C'est ainsi, que l'on peut dire, que Montaigne a fait profession de philosophie, en écrivant sur lui-même, car ce que l'on trouve de plus intime chez un homme peut être utile à tous les autres.

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Les Essais de Montaigne

 

En ouverture : le bureau de Montaigne, dans sa tour.

Commentaires

  • Toujours passionnant cet ouvroir

  • Derrière le Moi de Montaigne se cache toute la condition humaine, c'est l'universel dans le singulier.

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