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La comédie de soi. Note sur Montaigne

Les Essais de Montaigne forment un livre bien singulier, notamment parce qu’on y trouve une vérité philosophique qui n’est autre qu’une tentative bien affirmée de dresser le portrait d'un moi particulier, celui de son auteur lui-même. C’est d’ailleurs cette curieuse ambition du portraitiste qui rend précisément palpable le caractère évanescent et passager de son moi. Pensées vagabondes, pensées fuyantes sont la matière même de ce livre, dans lequel, Montaigne ne recule jamais à exposer ses humeurs, ses opinions les plus vaines, ses états d’âme. Pourquoi ? Parce que le but de son entreprise est de se montrer à nous tel qu'il est. C’est donc son squelette (II, 6,359) qu’il nous expose, en voulant. Nous faire connaître son auteur dans son plus simple appareil, autrement dit au naturel. Peut-on alors dire dans ce cas-là, que parler de soi, s’analyser sous forme écrite, est une perte de temps ?

 

montaigneL’œuvre de Montaigne peut paraître d’abord curieuse pour un non-averti. Par exemple, cette volonté de se dénuder, qui justifient un nombre important de pages dans lesquels on trouve une quantité de renseignements sur les habitudes, les particularités, les traits de la complexion de Montaigne. Nous apprenons ainsi qu'il s'habillait de noir ou de blanc comme son père (1,36,223); qu'il préférait le goût du poisson à celui de la viande (I, 49, 287); qu'il n'aimait pas particulièrement les salades et les fruits, exception faite des melons (III, 13, 1082); que son appétit s'accommodait de tout, sauf de la bière (1,26,166); que la délicatesse de son estomac ne lui permettait pas de se livrer aux excès (II, 2, 327); qu'il haïssait et fuyait le jeu d'échecs, du fait qu'il n'est pas assez jeu (I, 50, 290); qu'il favorisait le cheval sur tous les autres moyens de transport (111,6,878); qu'il ne démontait d'ailleurs pas facilement de son cheval (I, 48, 278; III, 9, 965). Nul détail ne nous sera donc épargné, pas même sur ses fonctions corporelles les plus intimes. On apprend à quelle heure il se réveille le matin et qu’il ne se réveillait pas facilement (III, 9, 952); on découvre qu'il dormait, même âgé, de huit à neuf heures d'une seule traite (III, 13,1075); que son sommeil n'était pas troublé souvent par des rêves et que ses rêves étaient plus joyeux que tristes ; etc. C’est ainsi que l’on peut dire que Montaigne ne se dérobe jamais à cette promesse qui est de se livrer à nu, dans son entière vérité.

 

Mais il faut aussi préciser, que cet exercice, consistant à faire de soi l'objet principal d'un livre, était alors d'une grande nouveauté. Et si Montaigne a bien un prédécesseur en la qualité de Saint Augustin, puisque c’est précisément ce père de l’église qui fut peut-être l'initiateur du genre autobiographique, on notera toutefois que les intentions n’étaient pas tout à fait les mêmes. Alors que les Confessions ressemblent plus au récit du parcours d'une âme qui, d'abord se perd, parce que livrée à ses seules forces, et qui ensuite se retrouve, parce que saisie par la grâce divine, on ne peut toutefois pas dire que la question de la connaissance de soi est véritablement atteinte dans cet ouvrage, si ce n’est peut-être lorsque cette âme est enfin éclairée, voire guidée par la lumière de la révélation divine. Il serait alors bien inutile d’aller chercher de telles descriptions dans les Essais de Montaigne, dont la connaissance de soi vise une autre forme de salut et de conversion, car l'intention est avant tout païenne, et à cet égard le jugement de Pascal dans ses Pensées est éclairant : « [Montaigne] inspire une nonchalance du salut sans crainte et sans repentir. Son livre n'étant pas fait pour porter à la piété, il n'y était pas obligé : mais on est toujours obligé de n'en point détourner » (Pensées, Première partie, 77 [425]).

 

montaigne

Blaise Pascal (1623-1662)

 

On peut alors comprendre que Montaigne ne cherche pas par la description de son âme à susciter le repentir et la crainte de Dieu, mais qu’il se place plutôt dans une démarche que Pascal décrit de cette façon : « Le sot projet de se peindre ! et cela non pas en passant et contre ses maximes, comme il arrive à tout le monde de faillir ; mais par dessein premier et principal » (Pensées, Première partie, 76 [206]). Quelle curieuse de vanité donc que de vouloir se peindre ainsi, d’autant que cette peinture du moi n'incite pas l'âme à se tourner vers Dieu, mais la fait se reposer mollement en elle-même. N’oublions pas que le Père Malebranche fut l’auteur d’attaques bien plus dures à l’endroit du projet de Montaigne, y voyant avant tout le signe de la vanité de l'auteur : Montaigne, plein de lui-même, nous gratifie d’un gros livre en s'imaginant que tous seraient intéressés par ses humeurs. Mais ce qui semble bien plus compromettant pour son honneur, c’est qu’il embrasse l’ambition de se faire adorer comme seul Dieu est en droit d'être adoré, car seul Dieu est digne de notre admiration et de notre amour, pour le contempteur de Montaigne, dans son ouvrage De la recherche de la vérité, II, IIIe partie, chap. V.

 

Pourtant Montaigne avait bien en tête la nouveauté de sa manière de parler de soi. Pour le comprendre, il suffit de se référer à plusieurs endroits où il se défend de l'accusation, déjà courante à son époque, selon laquelle il parle trop de soi dans ses Essais (II, 6,357-360 ; III, 2,782-784 ; III, 8,921 ; III, 9,957-958 ; III, 13,1046). Il se défend tout d’abord en mettant l'accent sur le caractère privé du livre : s’il a écrit les Essais, c’était avant tout pour sa propre instruction, car ils peuvent être, par accident bien sûr, source d'instruction pour autrui. Or, il n’y a pas de critique possible contre ce caractère strictement privé ; d’autant que Montaigne en rajoute en indiquant que son livre est avant tout destiné à ses parents et amis et qu’il sera pour eux comme une sorte d'album de souvenirs (au lecteur). Et si la véritable intention des Essais n’était pas d’abord d'attirer à soi un ami qui pourrait peut-être quelque peu effacer le souvenir douloureux de l'ami perdu, Etienne de la Boétie. On peut alors dire que se peindre soi n’est pas tout à fait un projet vain : que le livre de Montaigne, parlant certes abondamment que de soi, a pour véritable dessein l’amitié, celle qui est partagée par deux âmes, capables alors de se reconnaître, et peut-être que ces deux âmes peuvent se multiplier ; on peut voir à ce propos comment le philosophe Clément Rosset s’est abondamment nourri des Essais de Montaigne. Et si la recherche de l'ami véritable paraît limitée au temps présent, c’est toutefois dans cette perspective, que les Essais s'adressent par-delà les siècles à un futur lecteur capable de reconnaître dans l'âme de Montaigne une âme digne d'amitié.

 

On peut alors dire que le livre de Montaigne est une invitation à l'amitié, grâce à la peinture de soi ; que la peinture de soi est aussi la peinture de l’autre, qui parvient à s’y reconnaître, à se comprendre, et peut-être à s’aimer malgré ses défauts. D’ailleurs, comme le dirait Rimbaud, « quelle âme est sans défaut » ? C’est donc au-delà du paradoxe de la peinture de soi, d’apparence seulement monologique, que la forme du dialogue intérieur n’est pas une perte de temps, mais bien la meilleure manière de peindre l’humanité entière et de faire œuvre de sa propre humanité.

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